‹ La légende de Croque-MitaineChapitre 12 sur 47 · UN AMI DANGEREUX · texte numérisé non relu

UN AMI DANGEREUX

Une fois entrés dans l’arène, les Sarrasins se formèrent en demi-cerele.

Les deux ambassadeurs s’avancèrent.

Mourad prit la parole :

« Je viens à toi, Charles, roi des Francs, de la part de mon père, Marsille, roi de Portugal, de Valence, de Léon et de Castille. Mon nom est Mourad-Henackyeh-

Meimoumovassi ; celui qui m’accompagne a nom Angoulaffre; il est préfet de Jéil e) le) L]

rusalem et descend de Goliath en ligne directe. Nous venons offrir le combat à outrance à tes pairs et barons, dont nous déclarons ici nous soucier moins que d'un pepin de grenade, et prétendons faire respecter à tous ceux qui ces paroles entendront, le nom dé notre Dieu et celui de Mahomet, son glorieux prophète. Nous offrons le combat seuls contre vingt, trente ou quarante; — à pied, à cheval, armés où non armés, acceptant par avance toutes les conditions qu’il plaira à toi et aux tiens de choisir. Faute par vous d'accepter la rencontre, déclarons que notre intention est d'en donner sujet de risée aux quatre coins du monde, regardant comme félons et couards ceux qui refuseraient de se mesurer avec nous. En gage de ces paroles, voici mon gant. »

Mourad jeta son gantelet au milieu de l'arène; Angoulaffre en fit autant.

Un murmure parcourut le cortége; Charles l’apaisa d'un geste et prit ainsi

parole :

« Je remercie le roi Marsille, qui règne à Saragosse, de l'honneur qu'il nous fai en envoyant son fils auprès de nous; seulement ce fils est jeune, et ses paroles s’en ressentent. Il ne paraît pas connaitre notre histoire, nos goûts et nos usages. Rien ne nous plait autant que le combat pour la bonne cause; il m'était done pas nécessaire d'accompagner de menaces une offre bien accueillie d'avance et qui eût gagné à être plus courtoisement faite. Nous acceptons le défi; heureux de combattre pour l'amour du Dieu en trois personnes, seul créateur de toutes choses, et pour la confusion de Mahomet, vrai larron de paradis. Aucun de nous ne se fait, pour sa sûreté, accompagner par des bêtes fauves; mais tous nous avons assez chassé le gros gibier, soit l'ours, soit le buffle aux cornes puissantes, pour ne pas redouter le maitre prudent et son escorte. Nul ici ne descend de Goliath ou autre mécréant enfanté par œuvre démoniaque; mais tous sauront se montrer dignes de David, le favori du Seigneur. Ce que peuvent faire des hom= mes braves et forts, animés de l'amour de Dieu et du pays, nous le ferons, — confiants dans celui qui dispose de la victoire. »

L'escorte de Charlemagne fit entendre de bruyantes acclamations, auxquelles les Sarrasins répondirent par des cris en l'honneur de Mahomet.

Charlemagne désigna Bernard, son oncle, et Naymes, duc de Bavière, pour régler les conditions du combat. Quant à Mourad, il choisit Priamus, roi de Perse, et Garlan le Barbu, alcade de Valence.

Pendant que ceci se passait, le lion de Mourad, qui avait nom Oghris, ce qui signifie « Gueule de bronze» en sarrasinois, le lion de Mourad avait cessé de

b0 LA LÉGENDE DE CROQUE-MITAINE.

rugir; et chose miraculeuse, ses yeux ordinairement remplis d'éclairs étaient devenus langoureux comme ceux d’une brebis; tout en lui s'était adouci. Fasciné, il regardait Aude, qui, ne se doutant pas du charme opéré par sa beauté, continuait de causer avec Roland. Il s’avança lentement vers elle, ne la quittant pas du regard et toujours plus humble à mesure qu'il approchait.

Chacun était préoccupé de telle sorte, que le monstre eût pu arriver jusqu’à Aude sans qu'on le remarquät. Mais les chevaux à son approche s’écartèrent brusquement et se mirent à trembler si fort, qu'ils imprimèrent aux harnais un mouvement de roulis des plus désagréables; ce qui attira l'attention de Charlemagne et de sa suite. Les yeux se portèrent alors sur le lion; mais lui, absorbé par sa contemplation, continua d'avancer, plus humble que jamais. Quand ils virent à qui il en voulait, les chevaliers tirèrent leurs épées et poussèrent des cris de menace; mais il continua d'avancer sans les voir. Mourad étonné appela son lion. Trois fois il poussa ce cri qui le faisait toujours accourir à ses pieds, mais le lion continua d'avancer sans l'entendre. Mourad, honteux et päle de. rage, s’élança sur lui et le frappa de son épieu; mais le lion continua d'avancer sans se retourner.

Aude surprise, Aude qui ne tremblait jamais lorsque Roland et Olivier étaient près d'elle, Aude émue de pitié pour ce monstre fasciné qui s’avançait vers elle soumis et tremblant, Aude eut le courage de descendre de cheval et de s'approcher du lion.

Comme il parut joyeux en la voyant près de lui! on eût vraiment dit qu'il cherchait à la rassurer, et que, pour faire oublier sa force, il se faisait Le plus petit qu'il lui était possible. Arrivé près d'elle, il se coucha et lui lécha les pieds. Aude se courba et passa ses doigts dans sa crinière; le monstre lui lécha la main en tremblant. Alors la belle prit son écharpe et l’attacha autour du cou d'Oghris qui, se relevant bien doucement de peur de l’effrayer, se laissa conduire en laisse.

Grande fut la surprise des assistants; mais le plus étonné de tous, ce fut Mourad. Le Sarrasin ne se piquait pas de galanterie ni de belles manières; aussi, metlant pied à terre, il prit son lion par la crinière, et sans se soucier du frêle lien qui l’enchainait aux mains de la belle Aude, il voulut l’attirer à lui. Mais le lion furieux, lui montrant les dents, se mit à rugir de telle sorte, qu'il en résulta une bagarre sans précédents. Tous les chevaux se cabrèrent, faisant vider les élriers aux cavaliers ordinairement les plus fermes en selle; les spectateurs,

qui en trouvèrent la force, se mirent à fuir dans toutes les directions, et, à deux

lieues de là, des paysans effrayés consultèrent avec surprise le ciel bleu, persuadés que le tonnerre venait de se laisser choir. Puis une fois cette tempête apaisée, on vit avec terreur Mourad étendu sur le sol; on le devina plus qu'on ne le reconnut. De l'acier broyé avec de la chair, quelques lambeaux d’étoffes, voilà tout ce qui restait du fils de Marsille. Le lion avait payé ses dettes de

famille; le fils avait vengé sa mère.

Le fils avait vengé sa mère.

J’ai étoufé un éléphant. (Page 53.

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