‹ La légende de Croque-MitaineChapitre 13 sur 47 · OÙ LE PRÉFET DE JÉRUSALEM COMMENCE À MONTRER SES DENTS · texte numérisé non relu

OÙ LE PRÉFET DE JÉRUSALEM COMMENCE À MONTRER SES DENTS

Angoulaffre qui, jusque-là, était resté im passible, commença à sentir la rage D ) ) lui monter à la gorge. Il s’avança vers le lion qui s'était couché de nouveau aux pieds de la maitresse de son choix, et l’enleva de terre par l'oreille, aussi facilement que nous prendrions un lapin; puis il s’apprêta à lui tordre le cou. Olivier s’avança.

« Quelle rançon te fant-il pour ce lion? C’est un jouet qui plait à ma

LA PASSE D’ARMES DE FRONSAC. dd

sœur, et je serais aise de Le lui offrir; veux-tu de l'or ou des pierres précieuses ?

«Au pays où je commande, sur les bords de la mer Rouge, j'ai un palais de turquoises aux colonnes de cristal. Nul n’est assez bon marcheur pour en faire le tour entre le lever et le coucher du soleil; cent tourelles d'argent s'élèvent vers le ciel ; sur chacune d'elles se tient un chœur ou un orchestre. Au centre est un dôme gigantesque en or émaillé et sur le faîte un diamant si gros et si étincelant qu'on le voit la nuit à trente lieues en mer. On l'appelle « le Diamant du salut, » parce qu'il guide nos marins et rivalise avec l'étoile polaire.

« J'ai une épée nommée Glorieuse. Galas, Munifican et Ainsias y travaillèrent chacun deux ans. Tu n'ignores pas qu'ils firent en outre neuf épées, chacun trois.

« Ainsias fit Baptisme, Florence et Graban à Fier-à-Bras ;

- . «Munifican fit Durandal à Roland, Sauvagine et Courtain à Oger le Danois:

« Galas fit Flamberge et Joyeuse à Charlemagne, et la tierce, Haute-Clair pour Closamont.

« Quand les dix épées furent faites, les trois frères firent venir un géant et lui dirent de frapper de toutes ses forces Glorieuse du tranchant des neuf épées.

« Glorieuse subit l'épreuve et entailla les neuf lames à un pied de la poignée. Donne-moi ce lion et Glorieuse est à toi. »

Angoulaffre sourit et laissa voir une double rangée de dents jaunes comme le cuivre et tranchantes comme des haches :

« Que ferais-je de tes armes? Regarde et dis-moi si j'en ai besoin. Vois ces ongles, ils pénètrent plus avant dans l’acier que les tiens dans la chair. Vois ces dents, quelle machine de guerre aurait autant de puissance? je puis en les joignant, sans efforts, couper un chevalier en deux, à la ceinture. Vois ces mains, elles cueillent un chène comme tu cueilles une violette. Vois ces bras et frémis : un jour en chasse chez le roi de Perse, j'ai étouffé un éléphant, Vois ces pieds et tremble de les approcher : dans la Nubie un rhinocéros présomptueux m'attaqua; il me fit une entaille dans le mollet, la corne brisée resta dans la blessure et j'écrasai le colosse sous mes pieds. À quoi me servirait ton arme ?

— ]1 me faut ce lion cependant, et puisque tu ne veux pas accepter rançon

pour lui, il sera le prix de notre combat.

— Prétendrais-tu me combattre seul? » dit Angoulaffre en riant d’une façon si bruyante que le lion crut sa dernière heure venue.

— Faut-il donc se mettre plusieurS pour combattre un chien ? »

Le géant surpris lâcha le lion. Celui-ci fut en boitant se cacher derrière Aude, comme un caniche qui vient de recevoir une correction.

« Soit, dit Angoulaffre, je suis de bonne humeur aujourd'hui; tu me vois disposé à rire et bénis-en ton Dieu. Je ne suis d’ailleurs pas fâché de te faire voir comment mordent les chiens de mon pays. »

Pendant cette discussion, les spectateurs, encore plus curieux qu'effrayés, avaient repris leurs places; les chevaliers, avec l’aide de leurs écuyers, étaient remontés sur leurs coursiers ; les restes de Mourad avaient disparu. Charlemagne ayant gagné la loge royale, fit signe que le tournoi pouvait commencer.

Les trompettes retentirent de nouveau, mêlant leur éclat au bruit strident de la musique sarrasine. Les hérauts parcoururent l’arène, assignant à chacun son poste de combat. Alors Angoulaffre aux dents de cuivre s’approcha de Charlemagne.

« Est-ce bien toi qu’on appelle le roi; et quel peuple est donc celui de France que tu suflis à le gouverner? Est-ce un souverain que j'ai devant les yeux, un souverain vêtu de soie comme une femme? Vous nous appelez chiens, chrétiens maudits, et vous vivez dans des taupinières comme si vous aviez conscience de salir le soleil qui daigne vous toucher du bout de ses rayons de rebut. Dans mon pays, le roi n’est pas seulement roi par la naissance; fût-il caché au milieu de cent mille, on dirait en le voyant : voilà le roi ! Il s'habille de fer et rougirait de se laisser voir vêtu d'étoffes, quand ses fidèles vont combattre. Couard et sans hardiesse, tu as laissé mourir devant toi un héros, fils de roi, sans essayer de lui porter secours; tu as eu plus pitié des tiens que de ton hôte, et vraiment vous avez dû vous réjouir, vous autres, en le voyant tomber. Mahomet l’a rappelé à lui, indigné de voir que nous étions deux pour défendre son nom contre d'aussi chétifs adversaires. Je suffirai seul à pareille besogne. Envoie-moi donc tes pairs et barons, ensemble ou séparément, et s'ils osent entreprendre cette aventure, crois-moi, embrasse-les une dernière fois avant de ten séparer. »

Et, montrant Olivier, Angoulaffre continua

« Ce petit qui est là-bas a osé me défier; donne-lui une escorte un peu digne

de moi, s’il s'en trouve ici; et je eonsens à perdre quelques instants avec lui. »

LA PASSE D'ARMES DE FRONSAC. bn)

Charlemagne n'était pas habitué à entendre de pareils discours; son sang

bouillait dans ses veines, et, suivant un cours irrégulier, lui apportait par mo-

ment la rougeur au front ou le laissait livide comme un mort. Il faut croire

Est-ce bien toi qu'on appelle le roi? (Page 54.)

qu'on ne meurt pas de colère, puisque Charles a véeu depuis. Sa noblesse n'était guère plus calme; Angoulaffre, lui, souriait toujours. « C'est par des coups de lance qu'on répond à de telles paroles, {u en vas

recevoir cent pour chacune des syllabes que tu as osé prononcer.

— Mal dit, roitelet, reprit le géant, nos vaillants n'ont jamais besoin de porter deux coups à leurs adversaires.

— Assez de paroles, seigneur, dit Roland, ne voyez-vous donc pas combien nous souffrons d'attendre? » Puis à Olivier : « Mon frère, mon ami, {u trouves beau mon château des bords de la Seine, prends-le, et laisse-moi combattre le premier.

— Non, dit Olivier, pour la tiare je ne céderais pas cette occasion de mériter mon entrée en paradis. ..

— Prends mon cheval et cède-moi la place, dit Oger le Danois, tu sais que Tache-Brun n’apas d’égal.

— Vous êtes fous d’insister, et c’est vraiment me faire injure , aucun de vous ne ferait ce que vous me demandez. »

Olivier, après avoir baisé la main du roi, se fait armer et court prendre place à l’extrémilé du champ clos, en face d’Angoulaffre, qui continue ses

ricanements.

Angoulaffre sourit. (Page 53.)

(QT TRIMNE T e

OÙ L’AIGLE TOMBE; OÙ LE CORBEAU CROASSE; OÙ LE LOUP HURLE: OÙ LE LION RUGIT.

De grosses larmes roulent dans les yeux de Charlemagne. Il regarde tristement ses pairs et se demande si Dieu permettra que de pareils champions de la croix meurent sans gloire sous le poing d'un mécréant.

Olivier se signe et s’élance sur le géant. Tout le monde tremble; Olivier seul ne tremble pas.

Il va sans dire, mes enfants, que les conditions ordinaires de ces sortes de combats avaient dû être modifiées, car elles défendaient de frapper ailleurs qu'entre les quatre membres et jamais de pointe. Angoulaffre ayant six fois la

taille d'Olivier, comment s’y fussent-ils pris?

Les deux combattants s’élancent l’un sur l’autre et dis-

paraissent au milieu d’un nuage épais de poussière. Puis on

Des larmes roulent dans EE CENT CT On nn grand bruit de ferraille, qui glace le sang dans

toutes les veines. Olivier est-il désarconné? Est-ce le bruit de sa chute? non!.…. le nuage se dissipe et laisse voir Olivier ferme en selle à l'extrémité de la lice, prêt à fournir une nouvelle course. Sa lance a rompu la boucle du ceinturon d’Angoulaffre, dont le sabre a creusé, en tombant, une profonde ornière dans le sol. Des acclamations frénétiques retentissent, hourra! pour le bon chevalier! « Laissez aller! » Ils s’élancent de nouveau et disparaissent dans la pous-

sière. Cette fois encore Olivier échappe au colosse. Mais celui-ci, gêné par le

b8 LA LEGENDE DE CROQUE-MITAINE.

peu d'étendue de l'arène et ayant mal calculé ses distances, arrive la lance en avant sur les tribunes publiques. Son arme redoutable trace un sillon mortel dans la foule, et ébranle la charpente qui s'effondre sur les assistants. Dans la

bagarre, le cheval d’Angoulaffre s’est déchiré le poitrail.

Le nuage se dissipe. (Page 57.)

Jamais Ganelon n’a été de si bonne humeur; il déteste Olivier dont l’amitié pour Roland est proverbiale.

« Ce soir, se dit-il, ces vantards dormiront entre quatre planches. »

Lupus n’a ni moins de joie ni moins de haine au cœur que Ganelon. Le duc d'Aquitaine, ébloui par la beauté de la sœur d'Olivier, a demandé sa main ; Gérard de Vienne l’a repoussé avec mépris. « Demandez-là à Roland, » a ajouté Olivier en riant. Lupus et Ganelon étaient faits pour s'entendre; aussi ne cessent-ils de plaisanter à voix basse pendant qu'Olivier combat.

Charlemagne, qui n’aimait pas que l’on fût d'humeur joyeuse dans de pareilles occasions, ne tarde pas à remarquer ces rires étouffés et à en être impatienté. Ce bourdonnement ironique l’agace: la harangue d’Angoulaffre lui grince encore dans les oreilles, aussi se croit-il le sujet des railleries de ses vassaux. Il se redresse alors, heureux de trouver un prétexte pour donner cours à sa colère et s'adressant à Ganelon et à Lupus :

« Le loup et le corbeau, Dieu me pardonne! osent railler l’aigle. Est-il donc descendu si bas qu'il se trouve à leur portée ?

— Que notre seigneur ne se méprenne pas de la sorte, reprend Lupus, l'acte

récent de soumission que nous avons fait n'est-il pas de nature à nous mettre à Pabri de semblables suppositions?

— Quelle est donc alors la cause de cette joie malsaine ? Quand le loup est en gaieté, le berger doit prendre garde.

— Un coup maladroit d'Olivier nous à fait sourire, dit Ganelon en lançant un mauvais regard sur les combattants.

— Ah! c’est ce vaillant qui est en butte à vos railleries! En vérité, vous

Des cris d'horreur retentirent de tous côtés. (Page 60.)

eussiez mieux fait de rire de moi. Ne suis-je done plus Charlemagne et ce mécréant avait-il raison ? Parce qu'un géant m'a regardé en face, voilà que les nains viennent me mordre les talons. Un de mes meilleurs soutiens a osé, pour l'amour de moi, tenter une entreprise dont la pensée est faite pour donner le vertige; peut-être il va mourir, et l’on ose rire de lui à mes côtés. Vous avez eu grand tort, je vous assure; et puisque l'aventure que court Olivier est de celles qui font sourire, vous la courrez tous deux sur lheure. Maintenant, corbeau, maintenant, loup, priez pour ce vengeur, car je jure Dieu que vous le

remplacerez au combat. »

Puis laissant Ganelon et Lupus interdits, Charlemagne fut se rasseoir. Olivier et Angoulaffre, qui n’attendaient que la présence du roi, coururent

de nouveau l’un sur l’autre, Cette fois Ferrant d'Espagne arriva seul de l’autre

côté de l'arène; le géant avait mieux pris ses mesures.

Il s'était baissé de telle sorte que son visage touchait l’encolure de son cheval. Olivier en profita et lui enfonca sa lance dans l'œil gauche ; Angoulaffre alors le saisit dans sa main puissante et le serra tellement que l’armure, faussée de tous côtés, lui entra dans les chairs.

On vit alors le colosse se dresser sur ses étriers et lancer à terre le malheureux chevalier, qui y demeura sans mouvement. Son armure était broyée et remplie de sang.

Des cris d'horreur retentirent de tous côtés, mais ils furent bientôt couverts par les vivat et la musique des Sarrasins.

Charlemagne reste immobile, ses yeux ne quittent pas le corps d'Olivier. Ses

preux l'entourent, lui demandant de les envoyer au combat; il ne les entend pas.

Un apporte une civière, des médecins accourent, un cris ’élève… « Olivier respire encore! » Alors Charles se redresse et, des larmes dans les yeux, il s’écrie :

« Mon seigneur saint Jacques, vous en qui j'ai toujours eu tant de foi, sauvez ce brave chevalier, et je vous promets une chapelle au pays des Sarrasins. Elle sera si belle, mon seigneur saint Jacques, que vous en verrez Dieu et les saints jaloux. »

Puis se tournant vers Ganelon et Lupus : « Et maintenant, à vous, comte de Mayence! à vous, duc d'Aquitaine ! je vous jure le Dieu tout-puissant que si vous n'acceptez pas le combat, demain, à la même place où ce vaillant vient de tomber, vous serez dégradés de l’ordre de chevalerie.

— Qu'il en soit ainsi, dit Ganelon, si nous ne vous faisons pas voir que nous sommes d'aussi bonne race que vos favoris. » Et, suivi de Lupus, il descend

dans le champ clos.

Jamais Ganelon n’a été de si bonne humeur.

CÉTAPETE EE

ANGOULAFFRE LE MAGNANIME.

11 se dirigea alors vers la chapelle. (Page 62.)

Quand Angoulaffre vit approcher ses nouveaux adversaires, il fronça le soureil.

« Ah çà! pour qui me prend-on ici, et pourquoi m'envoyer toute cette marmaille? Ma foi, roitelet, je ne te fais pas mon compliment; voilà un triste échanüllon de ta cour, et tu n’as pas grand peine à en être le premier. Je crois, en vérité, que tu n’envoies des chevaliers de rebut, dont tu n'es pas fâché de te défaire; tu espères ainsi me lasser et te débarrasser de ce fretin. Je ne te donnerai pas ce plaisir et rougirais de prendre au sérieux ces petits hommes. Par le Prophète !

mon père serait bien surpris s'il voyait quelle besogne on me donne à faire. »

Et, haussant les épaules, Angoulaffre

s’en fut prendre place au bout de l'arène,

Il refusa la lance que lui apportaient trente de ses écuyers.

«Il serait plaisant que je prisse des armes pour combattre ces pygmées. »

Puis il partit sans trop häter le pas de son cheval.

Ganelon et Lupus s’élancèrent la lance en arrêt; mais au lieu d'en diriger la pointe sur le géant, ils s’appliquèrent à frapper le cheval.

« Aussi lâches que laids!... s'écria Angoulaffre. Charles, Charles, je ne te donnerai pas la joie de te débarrasser de ceux-ci. Je prétends les épargner et les laisser concourir en paix à ta honte à venir. »

Le géant se baissa, prit les deux chevaliers comme il avait pris Olivier, et, les regardant plus à son aise :

« Fil les vilains chrétiens, dit-il, ce serait un meurtre que de les tuer. »

Il se dirigea alors vers la chapelle, tenant toujours Gane et Lupus.

Vous n'avez sans doute pas oublié, mes enfants, la chapelle dont je vous ai parlé au commencement de ce conte. Une grande croix de fer la surmontait; Angoulaffre s’en approcha, et sans faire le moindre mal à ses prisonniers, il les accrocha par leurs ceinturons aux branches horizontales de la croix comme deux bagues à un baguier.

« Défenseurs de la croix, soyez-en les gardiens! » dit le colosse, et il retourna

prendre sa place dans l'arène.

Défenseurs de la croix, soyez-en les gardiens.

Angoulaffre tombe assis par terre. (Page 61.

CAD ARPIE EROe.

Page 1