‹ La légende de Croque-MitaineChapitre 26 sur 47 · CHARLEMAGNE EN ESPAGNE · texte numérisé non relu

CHARLEMAGNE EN ESPAGNE

Abiathar et Ybna-l’Arrabi trouvèrent Charlemagne à Paderborn; l’empereur leur donna immédiatement au

dience.

« Seigneur, dit Abiathar,

IIOUS venons, acCOMpagués

Les Sarrasins partirent ventre à terre. (Page 126.)

d'une centaine des nôtres, vous déclarer foi et hommage. Le bruit de votre gloire sans pareille est arrivé jusqu’à nous, et nous avons pensé que celui qui accomplissait tant de prodiges devait être le favori du Très-Haut. Nous avons étudié en secret les livres de votre religion; nous y avons trouvé la source de toute vérité et de toute vertu; ils nous ont convaincus et nous ont donné un ardent désir de devenir chrétiens. Nous voulûmes alors faire des prosélytes, et, fou'ant aux pieds le croissant, nous eûmes le courage d'arborer la croix. Le martyre faillit précéder pour nous le baptème; Marsille nous poursuivit et donna l’ordre de nous faire subir les plus affreuses tortures. Mais Dieu nous vint en aide; nous pümes échapper aux bourreaux qui nous poursuivaient, et nous voici aux pieds du

chef le plus puissant du monde chrétien pour lui demander le baptème. »

Ce discours mensonger fit la meilleure impression sur l'esprit de Charlemagne.

« Nous venons en outre, seigneur, ajouta Ybna-l’Arrabi, vous annoncer que Marsille prêche la guerre sainte et qu’il se prépare à envahir vos États. Nous ne vous apportons pas les présents d’usage : l'or, les pierreries, les riches étofles ; nous faisons mieux, nous vous apportons l'Espagne. À vous les clefs de Huesca, de Valence et de Saragosse. Ces villes nous sont dévouées, et vous attendent pour renverser le croissant et adorer la croix. Nous nous déclarons dès à présent vassaux de la couronne de France, et offrons de vous livrer les quatre seuls passages praticables qui existent dans les Pyrénées, savoir : ceux de Barcelone, de Puycerda, de Pampelune et de Tolosa. Les chrétiens d’Aragon, de Castille et de Léon sont prêts; au premier signal, ils descendront des hauteurs inaccessibles qui leur servent de refuge pour se joindre à vous. Des Asturies à la Catalogne, l’étendard de la croix est prêt à se lever. Réunissez en hâte une armée puissante, et surprenez ceux qui s'apprêtent à vous surprendre. »

Charlemagne fut si ravi, qu'il tendit les bras aux deux émirs et les baisa à la joue et au menton; puis il les présenta à ses pairs, barons et évêques, et les invita à redire devant eux les nouvelles qu'ils lui avaient apportées; ce qu'ils firent.

« Cest monseigneur saint Jacques qui me les envoie, se dit l'empereur, et, par la benoïte Vierge Marie, je jure bien de ne pas le laisser attendre! »

La guerre était résolue depuis plus d’un mois déjà, lorsque les deux alcayds arrivèrent à Paderborn; ils ne tardèrent pas à voir accourir de toutes parts les armées que Charles y avait convoquées. Il faut que vous sachiez, mes enfants, que les comtes qui possédaient des terres fiscales, c’est-à-dire relevant du domaine de la couronne, devaient se tenir en tout temps prêts à la guerre, et se rendre avec leur contingent d'hommes d’armes, au premier appel, là où il plaisait au souverain de les réunir. Charlemagne ne fit jamais de préparatifs plus formidables que pour cette expédition d'Espagne. Il appela le ban et l’arrière-ban de ses fidèles de Neustrie, de Bourgogne, d’Austrasie, de Germanie, de Bavière, de Septimanie et de Provence; il convoqua jusqu’à des Lombards, bien qu'ils fussent à peine soumis. On était au commen cement du printemps; l’empereur jugea le moment favorable pour entrer en

campagne. Il se rendit d’abord à sa ferme de Casseneuil en Poitou, y célébra la

Pâque et partit de là à la tête de la plus merveilleuse armée qu'il eût encore commandée.

Les Sarrasins qui assistaient à ce défilé en furent épouvantés. D'abord passèrent deux cent mille simples soldats vêtus de cent manières différentes, suivant la contrée d’où ils venaient, et il en était arrivé de tous les points de l'Europe. Ensuite les machines de guerre : tours, balistes, onagres, scorpions el catapultes. Puis les paladins, les comtes et les pairs du royaume, suivis des évêques, des abbés et des clercs de la chapelle royale. Quand parut Charlemagne, revêtu de son armure de combat, les Sarrasins frissonnèrent. ;

« C’est fini de l'Espagne, dirent-ils en versant d’abondantes larmes; quels peuples, quelles villes, quels remparts résisteraient à de tels hommes! Un tourbillon de fer va s’abattre sur les enfants du Prophète; que ferions-nous sur la terre après cela? Allons mourir où nous sommes nés. »

Et les Sarrasins, sans attendre la fin du défilé, partirent ventre à terre. On les retrouva plus tard parmi les morts, sous les murs de Saragosse.

L'empereur divisa son armée en deux corps : l'un, composé de Lombards et d'Austrasiens, partit de Narbonne sous les ordres du comte Bernard, entra en Espagne par Perpignan, suivit la mer jusqu'à Barcelone et occupa la Catalogne jusqu’à l'Ébre. Le second corps, composé de l'élite de l’armée, des comtes et des pairs, franchit, sous les ordres de l’empereur, les Pyrénées du côté de la Gascogne et de la Navarre, et vint mettre le siége devant Pampelune, où arriva à son tour le comte Bernard.

Le siége durait depuis trois mois et était des plus sanglants, lorsqu'un jour Charlemagne, s'étant agenouillé, fit cette prière :

« Sire Jésus, ‘je suis venu en ce pays pour votre plus grande gloire et à cette fin de détruire la gent sarrasine, votre plus grande ennemie sur la terre; don— nez-moi que je prenne ce repaire d’infidèles, et je le purificrai, et l'on chantera vos louanges là où l’on encense les faux dieux; et vous, seigneur saint Jacques, si vous m’êtes réellement apparu, si j'accomplis bien les ordres que vous m'avez donnés, priez le sire Jésus qu’il me laisse prendre cette cité. »

Il se releva réconforté, ordonna l'assaut, et ce jour-là Pampelune fut prise. Cent mille Sarrasins reçurent le baptême; ceux qui voulurent demeurer en

mécréantise furent occis.

Les Francs suivirent ensuite le cours de l’Ébre et mirent le siége devant

Saragosse,

La ville résista de son mieux, mais elle était condamnée; elle eut le sort de Pampelune. Les Sarrasins émerveillés se résignèrent ; partout les alcayds et les émirs accouraient au-devant du roi des Francs et lui rendaient hommage; ceux qui ne pouvaient venir lui envoyaient des otages et lui payaient tribut.

Charles parcourut en vainqueur tout le nord de l'Espagne — de la Catalogne à la Galice, adoptant le cours de l'Ébre pour frontière, recevant plutôt que prenant les villes et châteaux. Il se rendit à Compostelle, visita dévotement la sépulture de saint Jacques, ainsi qu'il l'avait promis, et fit donner le baptème aux Galiciens qui avaient abandonné la foi de leurs pères pour le service de Mahomet. Il établit des ministres de la sainte Église dans les principales villes d’Espagne, et assembla dans le mois de juillet un conseil de soixante évêques et un parlement de barons, dans lesquels il décida que tous les archevèques, évêques, rois ou princes d'Espagne et de Galice, présents et à venir, devraient obéissance à l'archevêque de Compostelle. L'église fut à tout jamais dédiée à saint Jacques (ce fut Turpin qui officia); elle reçut comme douaire une rente de quatre deniers par an, que devait lui payer chaque « chief d’ostel », et fut affranchie de tout servage. Il déclara, en outre, que sa volonté était que tous les évêques y fussent mitrés et tous les rois couronnés par l'archevêque du siége, en lPhonneur de Dieu et de saint Jacques.

C'est ainsi que l'empereur paya sa dette à l’apôtre.

Ceci fait, il poursuivit son chemin jusqu'à la pointe finale de la côte espagnole, qui à nom aujourd'hui cap Finistère ; là, il jeta sa lance dans la mer et, voyant qu'il ne pouvait passer outre, il rendit grâces à Dieu et à saint Jacques de l'avoir aidé à conduire son expédition à bonne fin.

Le restant de l'or et de l'argent qu'il rapporta d'Espagne lui servit à restaurer et à fonder maintes églises, à savoir : Notre-Dame-Sainte-Marie à Aix-la- Chapelle, et Saint-Jacques en la même ville, une seconde église de Saint-Jacques à Béziers, une troisième à Toulouse, une autre en Gascogne, entre le village de Saint-Jean de Sorgeat et Ax; une dernière enfin à Paris, entre la Seine et Montmartre, dont il ne reste plus que la haute tour connue sous le nom de tour Saint-Jacques-la-Boncherie. L'empereur divisa ses nouvelles provinces en deux Marches, qu'il appela Marches de Septimanie et de Gascogne. La première, composée de la Catalogne actuelle, eut Barcelone pour capitale; la

seconde, comprenant la Navarre et l’Aragon, eut pour capitale Saragosse. Louis,

roi d'Aquitaine, fils de Charlemagne, ent pour mission de contenir les populations soumises jusqu'à l'Ébre.

Marsille comprit qu'il ne pourrait jamais avoir raison de ses ennemis par la force; il résolut d'employer la ruse, et vous verrez un peu plus loin comment

il s’y prit.

Quarante borgnes attendaient que l’empereur les passât en revue. (Page 131.)

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