GUET-APENS
Mitaine avait suivi l’empereur en Espagne; elle commencçait à se servir de l'épée avec tant d'adresse, qu'on ne s’apercevait pas que la force lui manquait. Elle montait à cheval à merveille et portait avec aisance le haubergeon, les Jambières de mailles, le cabasset et les grèves de fer; il ne lui manquait que des ailes pour ressembler à s’y méprendre aux angelots cuirassés de la suite de l’archange Michel.
Charlemagne, qui n'avait pas oublié les attaques dont Mitaine avait été
plusieurs fois l’objet, — sous prétexte de récompenser la belle conduite de sa filleule, — lui donna vingt hommes à commander. C'était en réalité une garde
protectrice que le bon empereur plaçait auprès d’elle.
Voyez-vous d'ici notre petite amie, marchant fièrement à la tête de ses vingt vétérans!
La précaution était bonne; mais il arriva qu'un jour Mitaine s’égara aux environs du camp. La nuit la surprit dans un bois qui pouvait être fort beau au soleil, mais qui n’était guère rassurant par la nuit noire. Elle descendit de cheval au milieu d’une clairière et résolut d'attendre le jour, plutôt que de s'engager
plus avant. Il faisait tellement sombre que le diable lui-même, tout adroit qu'il est, aurait eu grand’ peine à retrouver sa queue. L'enfant s’étendit sur la mousse, dormant d'un œil, guettant de l’autre. Au bout d'un instant la lune mit le nez à l'horizon, mais sa lueur traversa à grand’peine cà et là le feuillage et n'éclaira que très-imparfaitement quelques points dans le taillis. Mitaine entendit des pas et se redressa inquiète.
« Que je suis folle! se dit-elle au bout de quelques secondes; c'est mon cheval qui piétine et fait craquer les branches sèches. »
Elle s'étendit de nouveau; il lui fut impossible de fermer les yeux. Tout était calme cependant, mais le silence l’émut plus que n'avait fait le bruit. Elle appela son cheval par trois fois : « Vaillant! Vaillant! Vaillant! » et un hennissement lointain lui répondit. Elle se leva et alla reconnaître à tâtons la place où elle avait attaché sa monture; le cheval n’y était plus. Alors elle crut distinguer au pied d’un arbre une forme humaine, puis à quelques pas une seconde, puis une troisième... elle en compta jusqu'à huit. Elle les vit se mouvoir et s'approcher d'elle, formant un cerele qui se rétrécissait de seconde en seconde. Mitaine mit l'épée à la main et s’élança, mais elle sentit des mains puissantes qui la pressaient comme des étaux. Elle ne perdit pas courage cependant et commença à se débattre et à se rouler, mordre et frapper si bien qu'on eût pu voir, si la nuit avait été moins sombre, un amas de corps enlacés se mouvant effroyablement; toujours on la croyait prise, toujours elle s’échappait. Du reste, la besogne n'était facile ni pour les assaillants ni pour la victime, car nul n'y voyait goutte; on eût dit des aveugles se disputant une proie.
« Frappez donc! cria une voix sinistre, celle d’un personnage qui ne prenait pas part au combat.
— Frapper est plus aisé à dire qu'à faire, répondit un des brigands ; on n'y voit pas, et le démon se démène de telle sorte qu'on ne sait par où le prendre. »
Mitaine continuait à frapper à tort et à travers. Un des combattants poussa un juron formidable.
« La chienne de fille m'a crevé l'œil! »
Et le blessé exaspéré, n’écoutant que la voix de la colère, frappa au hasard un de ses camarades. Il en résulta une bagarre dont l'enfant profita pour s'esquiver.
« Adieu, Croque-Mitaine! cria-t-elle; bien fin qui m'attrapera à la course. »
Au lieu de s'enfuir, elle se mit à grimper dans un arbre et se cacha dans le
feuillage.
« Poursuivez-la, et si elle vous échappe, par le diable! je jure de vous faire pendre tous. »
Mitaine entendit alors ses ennemis qui fouillaient de la pointe de leurs épées les buissons de houx et de genévriers; le bruit s’éloigna peu à peu, puis elle n'entendit plus rien. Elle demeura cependant cachée dans les branches jusqu’au lever du soleil.
« Je saurai bien te retrouver cette fois-ci, maitre Croque-Mitaine. Un des tiens est éborgné et j'ai reconnu laccent westphalien de tes gens, se disait la petite en mettant pied à terre; si Dieu me conduit au camp de mon royal parrain, tu seras écartelé, foi de Mitaine! »
Elle se mit à genoux, fit la prière du matin et reprit sa route, comptant sur la Providence pour retrouver son chemin. Elle marchait depuis une heure, lorsqu'elle entendit des fanfares et des cris lointains.
« Qui sait à qui j'ai encore affaire cette fois-ci? prudence n’est pas couardise : le mieux est de me cacher et d'observer. »
Mitune grimpa de nouveau sur un arbre et attendit. Elle ne tarda pas à voir approcher des soldats en quête; ils battaient les buissons et criaient à qui mieux mieux. Elle entendit son nom et reconnut son père qui, tout effaré, guidait les recherches de ses gens. Elle ne fut pas longue à descendre, je vous assure; quel bonheur elle éprouva en se jetant dans les bras de Miton!
Ce fut pendant un instant un échange de caresses et de phrases entrecoupées que nul ne songeait à écouter, et qu'il fallut recommencer d'un bout à l’autre une fois ce premier élan de joie passé. Le comte de Rennes raconta ses craintes en ne voyant pas revenir sa fille chérie, son effroi lorsque Vaillant rentra seul le soir; comment il avait passé la nuit à fouiller la forêt... Et ce récit achevé, de nouveaux baisers remplacèrent les paroles.
On se mit en route, et Mitaine apprit à son père à quels dangers elle avait échappé. Elle renouvela ce récit devant Charlemagne.
L'empereur écouta attentivement sa filleule, puis il dit à Miton :
« Comte de Rennes, envoyez de tous côtés, et dites qu'on m’amène morts ou vifs tous les borgnes que l’on trouvera à dix lieues à la ronde. »
Des pelotons de cavaliers partirent dans toutes les directions ; ils firent si bien, que dès le lendemain matin quarante borgnes attendaient que l’empereur les passät en revue. Il y en avait de toutes les races : Francs, Juifs et Sarrasins.
Charlemagne les examina avec soin, el quand il eut écarté ceux qui lui parurent
borgnes de longue date, ceux encore dont la‘ présence au camp depuis deux Jours se trouva bien constatée, il remarqua avec grande surprise qu'il ne restait plus que dix serviteurs à la livrée du comte de Mayence, tous les dix fraîchement blessés à l’œil droit.
L'empereur fronça les sourcils et fit venir Ganelon.
« Ah çà! mon compère, m'expliquerez-vous comment il se fait que tous vos gens soient borgnes depuis hier, — et du même œil encore?
— Rien n’est plus simple, sire : cela vient de ce que j'ai la vue extraordinairement basse.
— Vous moquez-vous de moi, Gane ?.… reprit l’empereur d’une voix de tonnerre.
— Men préserve le ciel! dit le comte en s’inclinant. Votre Majesté va voir qu'il n’y a dans ceci rien que de tout naturel. Ayant la vue très-faible, je suis à la piste de tout ce qui pourrait la fortifier. J'ai essayé de tous les remèdes et n'aitrouvé en France que des empiriques. L'un m'a purgé, l'autre m'a saigné, celui-ci m'a mis en rapport avec le diable, celui-là m'a fait prendre les eaux d’Aix-la-Chapelle.
— Ne dites pas de mal de ces eaux, interrompit avec sévérité Charlemagne, qui en faisait usage et y croyait fermement.
— D'autres m'ont mis sur les yeux des ossements de sainte Ursule ; d’autres encore voulaient me faire rester cinq ans dans l'obscurité. Je désespérais d'obtenir Jamais un bon résultat, lorsque le hasard fit tomber dans mes mains un Sarrasin plus docte qu'Esculape et qu'Hermès Trismégiste lui-même. Ce savant personnage m'expliqua qu'il fallait en toutes choses faire la part du feu, que je n'avais à dépenser qu’une somme de force et qu’en la répartissant sur mes deux yeux, je la divisais sans profit; qu'il valait mieux avoir un œil y voyant comme deux, que deux yeux y voyant comme un, et il m'engagea à me faire éborgner. Ce discours me parut si rempli de logique et de sens, que je rendis la liberté à mon prisonnier.
— Mais cela ne m'explique pas...
— Un instant de patience encore, sire. Le remède me parut bon, mais violent, et j'avoue que je craignis de commettre une erreur irréparable. C’est alors que je fis venir ces drôles que vous voyez là-bas ; tous se plaignaient d’avoir la vue basse : je leur crevai l'œil droit.
— Et?
— Et ils y voient maintenant comme vous et moi.
— Parlez pour vous, comte; si vous avez la vue basse, je l'ai plus longue que vous ne croyez. Vous mériteriez, par saint Jacques! que je vous fisse éborgner pour vous apprendre à me conter de pareilles sornettes. Je ne suis ni Esculape, ni Hermès Trismégiste, mais je vais vous indiquer un remède qui vous fera le plus grand bien. Vous allez partir pour l’Aquitaine avec votre cavalerie borgne ; l'air y est, dit-on, excellent pour la vue. Je vous remettrai une lettre pour votre ami Lupus et vous me rapporterez la réponse. »
Charlemagne se leva et tourna le dos au comte de Mayence, qui partit le
soir pour Toulouse.
Elle se jeta dans les bras de Miton. (Page 131.)
C'était l'heure de la lecon de tir des pages de Charlemagne. (Page 135.)
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