‹ La légende de Croque-MitaineChapitre 38 sur 47 · MITAINE ENTRE EN CAMPAGNE · texte numérisé non relu

MITAINE ENTRE EN CAMPAGNE

Charlemagne commit une fois une grande imprudence : il promit à Mitaine de l'attacher à Roland en qualité d’écuyer, à sa première action d'éclat. A partir de ce moment l’enfant ne dormit plus; l'ambition la travailla, et, sans rien faire connaître de ses projets, elle se mit en quête d’une occasion de se signaler. Le château de la Peur lui parut un but digne d’elle, et l'issue malheureuse de l'expédition des quatre chevaliers la détermina à tenter l'aventure. « Si le compère Croque-Mitaine habite cet antre, j'irai l’y relancer, et je lui prouverai qu'il ne me fait pas peur. » ,

Elle partit un jour de grand matin, avec un petit page de ses amis nommé Ortez, et quand elle se vit à une distance du camp qu'elle jugea suffisante pour qu’il fût impossible de la poursuivre, elle dit à son compagnon de retourner auprès de l’em-

pereur et de lui apprendre qu’elle avait résolu de se rendre au château de la Peur.

« Dis-lui bien de ne pas être inquiet; il n’aura pas à rougir de sa filleule. J'espère avant peu lui rappeler sa promesse de me nommer écuyer. »

Le page chercha à la détourner de son projet, mais ce fut en vain. I la menaça de la colère de Charlemagne.

« Allons donc ! dit-elle, quand je reviendrai il m’embrassera. »

Plus on lui dépeignait la grandeur des dangers qu'elle allait courir, plus sa volonté de les affronter devenait ferme.

« Eh bien! je te suivrai, dit résolûment Ortez en mettant son bonnet sur l'oreille; il ne sera pas dit que j'ai trouvé plus fou que moi.

— Si tu faisais une chose pareille, nous nous fâcherions, je t'en préviens.

— Crois-tu donc que je manquerais de courage ?

— Non, je sais que tu es brave; seulement je ne veux pas diminuer Ja valeur de l'action que j'ai résolu d'accomplir, en partageant ses dangers avec toi.

— Mais c’est me déshonorer que de laisser aller seule au combat une fille que mon devoir est de défendre, dit l'enfant en mettant ses petits poings sur ses hanches.

— Par la châsse de saint Landri! c’est trop insister, Ortez. Les filles de ma sorte ont bec et ongles comme l’autour empenné. Donc, retourne au camp pour rassurer Charlemagne, et si dans trois jours je ne suis pas revenue, fn demanderas des prières pour une brave fille morte en cherchant à bien faire. »

Le page dut céder; il reprit seul le chemin qu'il venait de faire en compagnie, et je ne jurerais pas qu'il n’y eût pas des larmes dans ses yeux.

Mitaine, une fois seule, s’assura que son épée était solidement fixée à son côté, que son poignard sortait aisément du fourreau, puis elle se dirigea vers une habitation délabrée, perdue au milieu d’un vaste champ de maïs. Elle ne tarda pas à y arriver, et vit

sur le seuil un paysan qui jouait avec ses enfants.

Elle fut frappée de l'air profondément triste de cet def 6e ae homme et affligée de l’apparence chétive des bam- Elle fut frappée de l'air profondément 2 5 se . triste de c2t homme.

bins, qui se roulaient dans la poussière de la route. « Pourriez-vous m'indiquer le chemin du château de la Peur? » En entendant cette question, le paysan se leva brusquement ct regarda Mitaine avec des yeux effarés ; les enfants se blottirent entre les jambes de leur

père, comme s'ils redoutaient quelque malheur.

« Savez-vous bien ce que vous me demandez là? répondit l'homme épouvanté. C'est un jeu, sans doute, ou une bravade à peine excusable de la part d'un enfant de votre âge.

— Vous ne répondez pas sérieusement à une question sérieuse. N'’étant pas de ce pays, il se peut que je m'exprime mal; je crois cependant le faire suflisamment pour être comprise. Encore une fois, je vous demande le chemin du château de la Peur.

— C'est le chemin de la mort!

— Que vous importe? c’est celui-là que je veux prendre. Je suis certaine qu'on calomnie le seigneur de la Peur, et je veux lui demander l'hospitalité.

__ Voilà un fou! se dit le paysan en faisant rentrer ses enfants; nimporte, je ne dois pas le laisser partir sans lui avoir dit à quoi il s'expose. Il y à soixante ans, mon petit voyageur, que j'habite cette cabane. Aucun de ceux qui m'ont adressé la question que vous avez prononcée tout à l'heure, aucun de ceux-là n’est revenu. D'abord, c'étaient des gens isolés qui suivaient cette route; insouciants, gais, éfourdis comme vous l'êtes, ils passaient en chantant devant ma porte; le soir, la Peur les prenait. Quand on apprit qu'il y avait danger à faire ce voyage, ah! ce fut bien une autre procession! L'homme passe sa vie à négliger Dieu et à courtiser la mort. Elle louche, la vilaine, et il croit qu’elle lui fait les yeux doux. La procession ne revint pas. Des preux arrivèrent ensuite. « Bonhomme, me disaient-ils, prépare à déjeuner pour demain, je « prétends faire grande chère au retour, et te conte rai mes aventures ; nous en « rirons. » Et le repas se perdait faute de convives; aussi, plus tard, quand la raison me poussa au cerveau avec la barbe au menton, je fis payer d'avance et ne préparai rien. Après vinrent des bataillons bien équipés, fanfares en tête, gonfanons au vent, emmaillés, enferrés et reluisant au soleil comme des deniers neufs. Ceux-là pillèrent ma maison et leurs chevaux ravagèrent mes récoltes. La Peur les-prit comme les autres; et, depuis ce moment, Je vis seul dans ma maison en ruine, dont personne n'ose approcher. Mon père était hardi pour notre malheur, je l'ai perdu; ma femme était curieuse, elle m'a laissé ces orphelins. Un de mes pauvres petits s’égara un jour pendant que j'étais à l’herbe ; que lui arriva-t-il? je ne l'ai jamais su, il me revint idiot. Je n’ai pas voulu quitter ce coin de terre, plus cimetière que berceau, et je vis isolé sur la frontière de la mort, sentinelle avancée, criant aux fous comme toi de ne pas pour-

suivre leur chemin.

— Je te remercie, reprit Mitaine; mais si tu m'avais connue, tu te serais bien gardé de me conter cette histoire. Elle redouble mon désir de voir en face cet effroyable châtelain. »

Le paysan leva les bras au ciel comme pour le prendre à témoin des efforts qu'il avait faits, puis il se rassit devant sa maisonnette.

« Tu dois avoir peu de ressources, dit l'enfant en fouillant dans son escarcelle; prends ceci, tu seras mon héritier si je meurs, ce qui ne me parait pas encore prouvé. Dans tous les cas, cet or est à toi. Passe la nuit en prière, cela me portera bonheur. Maintenant, indique—moi le chemin que je dois suivre. »

Le paysan se leva, prit Mitaine par la main et gravit avec elle une hauteur aride qui dominait le pays.

« Tu vois ce sentier qui aboutit à cette forêt”? c’est celui-là que tu dois suivre. Où conduit-il ?

nul ne le sait! Dieu soit avec toi, petit.

— Laissez-moi vous embrasser, » dit Mitaine

Il gravit avec elle une hauteur aride.

en tendantses bras au paysan. Celui-ci s’agenouilla

comme s’il était déjà devant un mort; l'enfant lui fit un collier de ses bras et lui

donna un baiser. Le vieillard pleurait; une larme tomba sur les doigts de Mitaine,

et, comme si elle eût reçu l’eau béuite, elle fit le signe de la croix. Puis elle partit. Le paysan resta agenouillé et pria à cette même place Jusqu'à ce que le

soleil eût disparu. Alors il regagna sa misérable demeure, coucha ses petits,

alluma un cierge et se remit en prière jusqu'au jour.

Le paysan resta agenouillé.

Les oiseaux chentaient leurs prières du soir.

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