A TRAVERS BOIS
Le soleil descendait à l'horizon dans un bain de pourpre, les oiseaux chantaient leurs prières du soir.
« À nous deux, Croque-Miton-Mita-Mitaine ! fredonnait l'enfant; je ne quitferais pas la place pour les éperons de chevalier. »
Le ciel devint doré, puis bleu turquoise, puis violet, puis indigo, puis noir. Des milliards d'étoiles prirent place pour voir ce qui allait se passer. Une moitié de lune grimpa lentement dans le ciel, avare de sa lumière, jaunâtre comme si elle eût été dans un de ses jours de fièvre. L'air devint plus frais; un petit vent aigre se mit à secouer les feuilles couvertes de la poussière du jour et à préparer leur toilette du lendemain. Tout autre bruit que le frou-frou du feuillage avait cessé. Les herbes avaient poussé si dru depuis un siècle, que Mitaine ne savait où poser le pied. Elle n'avait pas peur, et cependant, à mesure qu’elle avançait, elle devenait plus sérieuse. Le recueillement dans le péril est une des manifestations du courage; le poltron n’est pas recueilli devant le danger.
« Que vais-je trouver là-bas? Quels obstacles vont m'être opposés? IL n’en
est pas qu’on ne puisse vaincre avec du courage, de l'adresse et de la persévé-
rance, ai-je toujours entendu dire à mon royal parrain; s’il a raison, je ne crains rien, Ce Croque-Mitaine n'est peut-être, après tout, qu'un chef de pillards exploitant la frayeur publique et détroussant les passants. Les passants? Mais personne ne passe ici, et d'ordinaire on embellit plutôt qu'on ne rend cfroyables les chemins qui conduisent à des piéges. Bah!... nous verrons bien!.… »
Tout le passé de Mitaine lui revint en mémoire; il lui sembla qu'elle serait moins seule si elle s’entourait du souvenir de ceux qui l’aimaient. Elle crut entendre des voix amies : prudence, murmurait sa mère; persévérance, disait Charlemagne; courage, disait Roland. Ainsi escortée, elle pressa plus résolment le pas, et ne tarda pas à arriver sur la lisière de la forêt.
En y entrant, son pied glissa sur un objet rond et eluant, un serpent se noua autour de ses jambes.
« Bon! dit Mitaine, ça commence. »
Il y a place dans le cœur humain pour la prudence et le courage; tous deux y vivent en bons voisins, et ce serait, mes enfants, vous faire une trèsfausse idée de la bravoure que de supposer qu'elle exclut la prévoyance. Mitaine avait eu soin de se vêtir de mailles, et elle se loua fort d’avoir ses gantelets quand elle se baissa pour prendre le reptile. Elle saisit un corps rond et souple, et s’apprêtait à l’écraser sous son talon, quand elle reconnut que ce qu'elle avait pris pour un serpent était une liane, qui se brisa dans sa main. Elle eut honte un instant.
« Voilà l'effet de tous les contes que j'ai entendu débiter depuis quelque temps sur ce ridicule château. Si l'on n'avait pas cherché à m'effrayer, je ne me serais même pas baissée. » Elle continua son chemin.
La lune envoya ses rayons dans la forêt, et Mitaine remarqua alors de blancs fantômes qui la menaçaient de loin. Quelques-uns avaient eutr'ouvert leurs linceuls et laissaient voir leurs corps de squelette qui grinçaient à chaque mouvement. D’autres encore montraient d’effroyables blessures dans lesquelles des armes étaient restées. Des bras décharnés se tendaient vers elle, et le vent lui apportait d’insaisissables menaces. Elle se laissa surprendre par un mouvement de crainte. Aussitôt les spectres secouèrent leur chevelure, agitèrent leurs bras et se mirent en mouvement. Elle les vit s’'avancer, innombrables, menaçants, avec des craquements lugubres.
< Par Roland!... je crois que j'ai peur! se dit la petite; mon parrain rou-
girait de moi s’il savait cela, »
Elle mit l'épée au poing et s'élanca. Le sentiment deffroi qui s'était emparé
d'elle était à peine apaisé, que tout prit un autre aspect. Les fantômes se disper-
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ï | L: | à La lune envoya quelques-uns de ses rayons dans la forêt. (Page 209.) Mn sèrent, et Mitaine ne vit plus devant elle que des bouleaux à l'écorce blanche pe A sur lesquels la lune promenait ses rayons. Au lieu de blessures, les rugosités - M du bois; au lieu de bras, des branches; au lieu de chevelure, le feuillage; au D UNI lieu de menaces, les plaintes du vent.
D UN « Décidément je suis folle, se dit la petite; où done avais-je la tête, et d'où | | || FALL
r. (Page 215.)
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lait par
Un monstre hideux la regart
vient que j'ai la cervelle remplie de fantômes ce soir? Je ne me laisserai plus surprendre. »
A peine Mitaine avait-elle achevé cette pensée, qu’elle se sentit saisir la jambe; cette fois elle n’était pas victime d’une illusion. Elle se retourna brusquement et vit avec terreur un corps qui s’efforçait de sortir de terre en s’accrochant à elle. Au pied de chaque arbre, elle distingua un corps semblable enterré jusqu’à la poitrine et qui se tordait de douleur. Mitaine voulut, mais vainement, retirer la jambe, le corps se cramponnait à elle et la tête s’approcha pour la mordre.
« Réalité ou spectre, mort ou vivant, nous verrons comme tu recevras ceci! Et l'enfant lança un coup d'épée qui porta sur des racines.
— Comment n’ai-je pas vu cela tout de suite? Je ne me pardonnerai jamais cette frayeur. Il faut avouer, maître Croque-Mitaine, que vous n'êtes qu'un mauvais plaisant; j'espère que vous m'opposerez quelque chose de plus sérieux que tout cela, sans quoi je ferai fort triste mine quand il me faudra conter mon expédition. »
Remarquez, mes enfants, qu'il en est presque toujours ainsi dans la vie. Sur cent choses qui nous effrayent, quatre-vingt-quinze au moins nous feraient hausser les épaules si nous les regardions en face.
Le ciel s'était peu à peu couvert de nuages, quelques grosses gouttes de pluie commençaient à tomber. Dans le lointain, le tonnerre grondait, mais si sourd, si ridicule, qu'on eût dit un ronflement d’éléphant ou d'hippopotame.
€ Vous verrez que mon plus grand danger sera de m'eurhumer. La pluie commence, et qui sait quand j’arriverai au château de la Peur. Ce poltron de Croque-Mitaine a si bien caché sa demeure, qu’autant vaudrait chercher une épingle au fond de la mer. »
Un effroyable coup de tonnerre fut la réponse de Croque-Mitaine, et la lueur de l'éclair permit de distinguer à peu de distance le château posé presque en équilibre sur la pointe d’une montagne de forme excentrique.
« Voilà donc ce joyau précieux qu’on met tant de soin à dérober à tous les regards! On a, ma foi, raison de le cacher, car il m'a paru le plus laid du monde. »
Et Mitaine pressa encore le pas. Elle suivait depuis assez longtemps une muraille en ruine, quand un éclair balafrant le ciel, lui permit de distinguer un monstre hideux, qui la regardait par-dessus le mur. Quelque chose comme
le squelette du cheval combiné avec ceux de l’autruche, de la baleine et de la
oirafe, une tête énorme pendant au bout d'un cou démesuré. Deux mains armées de longues griffes cherchaient sur le sommet du mur un point d'appui pour s’élancer. Mitaine surprise reeula de vingt pas. La bête avança d'autant. L'enfant fléchit le genou et le monstre approcha; elle sentit son souffle sur sa figure.
« Par la châsse saint Landril! j'agis en petite fille, et ne me montre guere digne de suivre au combat Charlemagne et Roland. » Elle se releva, le monstre recula aussitôt. — Rien ne me corrigeràa done! chaque obstacle que j'affronte disparait, et je me laisserais arrêter par cette méchante carcasse. Hou! hou! hou! eria l'enfant en s'élancant contre le mur auquel elle donna un vigoureux coup de talon. Les pierres s’écroulèrent entrainant des lanes et des ronces centepaires, et brisant un pauvre arbre innocent qui depuis bien longtemps vivait, les coudes appuyés sur la muraille.
L'enfant haussa les épaules et se borna à murmurer : € Je l'avais bien dit!»
Au bout de quelques minutes, elle se trouva en présence d'un obstacle plus sérieux : un torrent bondissait devant elle, entrainant dans ses eaux rapides des quartiers de rochers comme un autre du menu bois. Cette nouvelle barrière n'était aisée ni à franchir ni à tourner. La nuit était sombre, et la lune, maigre, jaune et terne au milieu de ses panaches de nuages, avait plus l'air d’une veilleuse qui fume avant de s’'éteindre que d'un astre de, première classe. L'eau du torrent, moirée par cette demi-clarté, roulait avec une effroyable vitesse, et Mitaine se sentait prise de vertige chaque fois qu'elle la regardait. Notre petite amie se promenait à grands pas, cherchant vainement un passage; les éclairs, comme pour la narguer, redoublaient d'intensité et lui montraient le château à peu de distance de l’autre rive. Elle finit cependant par faire une découverte : un arbre était couché au-dessus du gouffre. Chaque vague, en courant, avait emporté son grain de sable de la rive; l'arbre à moitié déraciné avait tenu bon quelque temps, mais, fatigué de lutter, il s'était laissé choir. Mitaine contempla ce passage avec une certaine appréhension; elle posa en tremblant le pied sur le tronc, qui fléchit et se balança. Elle hésitait, et à mesure que son hésitation augmentait, l'arbre devenait plus mince et plus flexible.
« Comment! se dit-elle avec impatience, je suis à une faible distance du but, et parce que le passage n’est pas sûr, je reculerais! Non, non, c’est la peur qui me rend maladroite; je fais chaque jour des choses bien autrement difficiles. »
Elle mit alors résolüment le pied sur l'arbre, et remarqua avec surprise qu'il
grossissait à mesure qu’elle avançait.