‹ La légende de Croque-MitaineChapitre 40 sur 47 · EAU · texte numérisé non relu

EAU

> était couché au-dessus du goufire. (Page

Un arbre

5 "144 sit: Does \ HAT: a FHPND EE A LE ES RUE EE Ve ;

« Mais je suis sur un pont de bois! se dit-elle à moitié chemin. Non, ma foi! c'était un fort beau pont de pierres! » s’écria-t-elle à peine sur l’autre bord.

En effet, mes enfants, la peur double l'importance de la plupart des obstacles, parce qu'elle nous enlève la moitié des facultés qui devraient nous servir à les surmonter. Enlevez au singe son intrépidité pour la donner à l'homme, et l’homme sera aussi agile que le singe.

Mitaine ne vit devant elle qu'un seul chemin; elle s’y engagea résolüment, et pourtant il était si étroit qu’elle frôlait de chaque côté le rocher avec ses épaules. C'était moins un sentier qu'une gerçure de la montagne. Elle marchait à tâtons, un peu préoccupée de ce qu’elle allait trouver à l'extrémité de cette taupinière, lorsque son front rencontra un obstacle. Elle remarqua que la route s'était abaissée sensiblement, et elle dut se courber pour continuer son chemin.

« Voudrait-on m'’enterrer vivante !... »

Cette pensée lui fit courir des frissons dans les cheveux; et il ÿ avait de quoi, je vous assure. Mitaine était dans une obscurité complète, l'air lui manquait, et elle sentait de seconde en seconde les quatre murs se resserrer davantage.

« Tu auras beau faire, Croque-Mitaine, il ne sera pas dit qu’arrivée aussi près de toi j'aurai reculé. »

Elle dut continuer sa route à genoux.

« Tu n’y gagneras rien, et si je te rencontre {u me payeras tout cela. »

La voûte était si près de terre qu'elle fut obligée de se trainer.

« S'il y a place pour une souris, je passerai, tiens-toi-le pour dit. »

Elle vit alors avec joie une lueur à quelques pas d'elle; cette faible clarté doubla son courage. Elle fit si bien des ongles, des genoux et des pieds, qu’elle franchit en quelques secondes la distance qui la séparait de la sortie; elle allait enfin renaître, respirer, vivre, courir. Un dernier effort, et elle était libre. Elle s’aperçut qu'un grillage bizarre fermait l'issue du souterrain.

« Diantre!.… voilà qui complique la situation, et je serais curieuse de savoir ce que ferait mon parrain à la barbe fleurie, s’il était ici à quatre pattes dans ce trou de taupes, devant ce grillage! Monseigneur saint Jacques, vous que nous aimons tant, faites-moi sortir d'ici; cela vous vaudra une bien belle prière! »

Mitaine fit un dernier mouvement pour se rapprocher encore de la grille; elle allait porter la main sur les barreaux, quand elle s'aperçut qu’elle n’avait

devant elle qu’une toile d’araignée.

« Hourra! pour vous, mon doux apôtre, vous m'avez sauvée d’un grand danger. »

Mais l’araignée descendit au milieu de sa toile pour la défendre, et ce n’était pas avec un insecte vulgaire que l'enfant allait être aux prises! Représentez-vous un corps gros comme vos deux poings, gras et velu, des pates par douzaines plus agiles et plus souples les unes que les autres; par devant, deux pinces comme en ont les scorpions, et des yeux qui brillaient dans la nuit. Si Mitaine eût été libre de ses mouvements, elle ne se fût pas préoccupée de si peu; mais vous vous rappelez qu'elle était à plat ventre, serrée de tous côtés comme un mort au cercueil, et il lui fallait combattre à coups de tête. L'araignée, profitant de l'hésitation de son ennemie, se mit à renforcer sa toile; les mailles s'ajoutaient aux mailles avec une rapidité effrayante,

«Ge serait bien la peine d’être la filleule d'un empereur, la fille d’un preux, l'amie d’un héros, et par-dessus tout cela la protégée de saint Jacques, pour reculer devant une araignée, se dit la petite ; Mont-joie saint Denis! sus à l'ennemi ! »

Mitaine baissa la tête, ferma les yeux et avança. La toile se déchira, et elle

sentit son ennemie se glisser sur son cou, puis sur son dos; alors elle s'appuya avec force contre la voûte, entendit un bruit comme ferait un œuf dont on écraserait la coquille, et, maitresse de la place, elle passa.

Avec quelle joie elle se retrouva au grand air! qu’elle aimait cette pluie qui lui fouettait le visage, ce vent qui faisait tourbillonner jusqu'aux cailloux du

chemin! — Devant elle se dressait le château de la Peur.

(Page

e la leur.

eau €

1ât

ssait le ©

evant elle se dre

Le château de la Peur ne s'aperçoit que la nuit,

CÉLALPITRE. IX.

Paurais bonne envie, mes enfants, de vous faire une description horrible effroyable, hideuse, du château de la Peur; le sujet prète assurément; mais je suis esclave de la vérité, et d’ailleurs l’/magination Va construit de telle sorte, que chacun le voit sous un aspect différent. Je puis cependant vous en dire quelques mots.

Le château de la Peur ne s'aperçoit que la nuit; c’est à grand’peine que sa silhouette se fait plus noire que le ciel. Si la lune se montre, ce n’est qu'avec de méchants desseins, et afin de faire mieux ressortir quelque hideuse combinaison de lignes. Les pierres ont la lèpre, et les serpents qui les habitent ont l'air de vers qui les rongent. La vie est représentée là par le rebut de la création : orfraies, couleuvres, scolopendres, rats, scorpions, crapauds, cloportes et hiboux. On se demande cependant comment celte sale engeance daigne habiter un pareil cloaque. Ceux qui pour leur malheur ont cette vision sinistre, distinguent une

rangée de tourelles dépareillées, en partie détruites par le temps, el assez sem-

blables à la mâchoire en ruine de quelque ogresse sept fois centenaire. Le châ-

| | | à La vie est représentée là par le rebut de la création. (Page 221.) # nt teau de la Peur est le plus vieux de tous les châteaux. S'il est debout, c’est un ê À Will miracle; la brise même est de force à Pabattre, et cependant il est éternel. Chacun

de nous à dans sa vie une heure à laquelle il lui est apparu; les plus braves avouent lui avoir rendu visite.

Mitaine découvrit sous le lierre une petite porte basse. Le bois était vermoulu, les ferrures étaient rouillées, une limace bavait sur le heurtoir. Le fronton circulaire abritait plusieurs couvées d'oiseaux de nuit, qui délogèrent en manifestant leur mauvaise humeur par des croassements funèbres. L'enfant poussa la porte qui résista; elle frappa du pommeau de son épée, et des gémissements lui répondirent; pendant plus de dix minutes elle s’épuisa en vain pour forcer l'entrée. Alors, perdant patience, Mitaine donna un vigoureux coup de pied qui fit craquer le bois, brisa la serrure, descella les gonds et renversa l'obstacle à l'intérieur; puis elle entendit un grand bruit et ressentit une vive douleur. Les pierres du fronton s'écroulaient, lui meurtrissant les épaules au passage. Bien lui en prit de n’avoir pas eu peur; elle eût été broyée si elle avait reculé. Un formidable amas de décombres barrait la porte. Quand le temps se met à démolir et que le hasard l’aide à faire quelque barricade, ils s'y prennent si bien tous deux que les plus habiles en cette matière n’ont qu’à s'incliner ct à admirer.

— Ah çà! pour qui me prend-on ici? se dit la petite avec humeur, croit-on par hasard que je veux fuir? Voilà de bien impertinentes précautions. »

Mitaine était au bas d'un escalier étroit qui montait en spirale jusqu'au sommet du château. Les murs, couverts d’une mousse spongieuse, filtraient une buée puante qui, coulant sur les degrés, y faisait germer des forêts vierges de cryptogames, de Iycopodes, de lichens et de champignons vénéneux, dont les cloportes et les larves étaient les heureux habitants. Sur la première marche était assis un crapaud lumineux ; de lui venait une pâle clarté, la seule qui permit de, se guider dans cet horrible passage. Il se leva comme eût fait un kanguroo ou une sarigue, et gravit l'escalier, laissant après lui sur chaque marche une ampoule visqueuse, qui crevait aussitôt en répandant une odeur fétide. Mitaine suivit ce guide phosphorescent. Elle entendit un bruit sourd qui accompagnait chacun de ses pas, et vit en se retournant crouler l’un après l'autre tous les degrés sur lesquels elle avait posé le pied. « On tient décidé ment à me garder ici; j'avoue que j'aurai de la peine à m'y décider. » Le crapaud marchait toujours à l'avant-garde; à la soixantième marche il s’arrêta. Personne ne parut, et cependant une porte s'ouvrit. Le guide se remit en route, et Mitaine continua à le suivre. Elle se trouva dans une immense

galerie éclairée par la lune, Ranimcée par le grand air qui lui frappait le

no

visage, par l’aspect de la campagne qu’on entrevoyait au loin par-dessus le balcon, l'enfant crut sortir d’un tombeau. À sa gauche un mur blanc, et de distance en distance de larges portes ouvertes à deux battants; à sa droite, une longue suite de colonnes et d’arcades qui projetaient leur ombre sur le parquet et la muraille; et devant, le crapaud qui s’en allait toujours scintillant, sautillant, laissant après lui une traînée gluante et argentée. Quand Mitaine mit le pied près de la première colonne, la colonne s'écroula. Sur le piédestal elle vit un mort, debout, enveloppé dans son linceul, et tenant à la main un cierge allumé. Le mort descendit, la laissa passer, et vint prendre place à sa gauche. La seconde

colonne s’écroula à son tour; un mort mit pied à

terre et se plaça à sa droite, tenant aussi un cierge

Le crapaud marchait à l'avant-garde.

(Page 223.)

allumé. Il en fut de même jusqu’au bout de la galerie; seulement, l'attention de notre petit page fut distraite par ce qu'il aperçut en passant près de la première porte, Il vit une salle immense dont l'aspect lui donna le vertige. Tour à tour sombre ou lumineuse à l'excès, on eût dit qu’elle était éclairée par un gigantesque brasier, auquel un soufflet de forge donnait alternativement la vie et la mort. Cette clarté intermittente était insupportable, et Mitaine fut quelque temps comme aveuglée. Elle entendit des gémissements et finit par distinguer des milliers de malheureux, les mains attachées derrière le dos, les articulations brisées, pendus aux voûtes par les poignets. Son cœur fut rempli de pitié et de colère, et elle allait s’élancer pour leur porter secours, quand elle remarqua que la salle n'avait pas de plancher; un gouffre au fond duquel grondait un torrent, était béant sous les pieds des victimes. Elle détourna la tête, essuya une larme et continua son chemin. Chaque porte devant laquelle elle passait lui laissait voir de nouveaux supplices, et l'impuissance dans laquelle elle se trouvait de soulager ces douleurs, la mit dans un tel état de rage que, ne sachant à qui s'en prendre, elle s’élança l'épée haute sur le lugubre cortége qui l’environnait; mais elle ne rencontra partout que le vide. Les morts indifférents poursuivirent leur chemin, sans presser, sans ralentir le pas. Alors la fureur de Mitaine fut à son comble; elle courut au hasard à la recherches

d'un adversaire. Le crapaud prit le galop et les morts, conservant leurs distances,

LE

Page 1