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Les vieux arbres étaient chargés de curieux.
mais plus jamais on ne vit pareille affluence. Dès l'aube toutes les places étaient
déjà prises; les vieux arbres étaient eux-mêmes plus chargés de curieux qu’un
prunier de fruits en août. Et les bonnes gens eurent, ma foi, bien raison de se presser, car eussent-ils vécu chacun dix existences, ils n'auraient rien revu de pareil. Il y eut force coups de pique donnés de côté et d'autre pour almer la curieuse ardeur des plus enthousiastes; mais ces horions qui eussent été mal venus en toute autre circonstance, personne n’y prenait garde. Soudain, les fanfares font au loin retentir les airs; une brillante avant-garde vient prendre place dans l'enceinte, et Charlemagne entre dans l'arène avec une nombreuse escorte de chevaliers, de seigneurs, voire d’ecclésiastiques richement vêtus. L’enthousiasme ne connaît plus de bornes : « Montjoie! Montjoie ! » erie-t-on de toutes parts. Charlemagne, qui devait plus. tard affecter la simplicité la plus grande, a pour cette solennité revêtu de riches habits : sa chemise est de fin lin et les extrémités en sont rehaussées de broderies d’or. Sa tunique, de soie lamée d'or, est couverte de pierres précieuses plus éblouissantes les unes que les autres, telles que émeraudes, topazes et rubis. Ses bracelets et sa ceinture ont été ciselés avec un art infini. Son aumônière pend à ses côtés, criblée de perles et de pierreries à éblouir un aveugle. Sa tête est ceinte d’un brillant diadème. Sa figure resplendit d’un éclat inconnu, il dépasse d’une coudée les plus grands d’entre ses ducs, comtes et barons. Ë
Son cheval, couvert d’or et de riches étoffes, semble fier du poids qu'il porte.
La reine, Franque d’origine, la belle Himiltrude, s’avance au milieu de ses suivantes. Son cou est teint de rose, comme autrefois celui des matrones romaines. Ses cheveux sont retenus par des bandelettes d’or et de pourpre serrées sur les tempes; sa chlamyde, par des agrafes de rubis. Son diadème, ses vêtements de pourpre lui donnent une majesté à nulle autre égale. C’est bien la femme de Charlemagne.
Mais si la reine surpasse toutes les autres femmes par son air majestueux, Aude, la nièce de Gérard de Vienne, la sœur d'Olivier le vaillant, la surpasse bien davantage par sa beauté, sa grâce et son charme, Elle porte une couronne très-légère en poussière de pierreries de toutes les couleurs. Ses cheveux sont blonds, frisant naturellement en boucles fines; ses yeux, bleus comme la mer aux pays du soleil; sa chair, rosée comme un calice de rose blanche ; ses mains, petites à merveille. En passant près de Roland elle a pâli légèrement. Si elle eût été moins belle, je vous eusse parlé davantage de ses riches habits; mais à
quoi bon, nul ne les remarquait. C’était vraiment une grande audace qu'avait
Viennent ensuite les pairs et les barons revêtus de leurs plus brillantes armures, (Page 17.)
la reine de garder auprès d’elle une si charmante demoiselle d'honneur. Chacun en voyant la belle Aude se disait : « La voilà, ou que je meure, celle qui sera reine de Beauté! »
Aude a près d'elle sa sœur Mita, aussi blonde qu'elle, mais brunie à ce soleil d'Espagne sous lequel elle a été élevée. Des yeux noirs et vifs, des lèvres épaisses, le nez fin et droit, des cheveux pendant en nattes emmélées dans de longues rangées de perles et de diamants enfilés : voilà son portrait en quelques mots. Son corsage est couvert de perles fines, on dirait une armure de nacre; aussi tous ceux qui la voient passer, admirant son air martial et sa riche cuirasse, lui donnent le surnom du « petit chevalier de Nacre. »
Derrière Aude et sa sœur suit un charmant essaim de jeunes filles ; mais à peine les regarde-t-on.
Viennent ensuite les pairs et les barons revêtus de leurs plus brillantes armures. Quel cliquetis d’or, de fer et d'acier! Que d’épées devenues célèbres ! Chacun de ces bras puissants en vant dix sur le champ du tournoi; mais en bataille il en vaut mille. On s'explique à peine l’agilité de ces hommes sous ces formidables armures; un bœuf, de nos jours, aurait peine à en trainer une seule. Le casque pesait cent vingt-cinq livres. Ils maniaient en se jouant leurs épées, que nous soulevons à grand'peine. « A la bataille d'Hastings, dit Robert Wace, Taillefer faisait sauter la sienne comme si fust un bastonet. » Les chevaux étaient bien faits pour ces hommes: élevés dans les gras päturages des bords du Rhin ou de la Bavière, de haute taille, d’encolure puissante, ils prenaient souvent leur part du combat, déchirant à belles dents les ennemis de leurs maîtres. Une fois domptés, on les enveloppait de fer pour les abriter contre les javelots, les lances et les épées.
Eufin parait Roland, comte du Mans et sire de Blaives, fils du due Milon d’Aiglant et de Berthe, sœur de Charlemagne. On dirait une statue de fer et de marbre. Sa main droite brandit une lance qui pourrait aujourd’hui servir de mât à quelque frégate; sa gauche repose sur sa fidèle épée, sur Durandal. Je ne saurais mieux le comparer qu'à l’archange Michel. Il a l'air à la fois redoutable et doux; doit-on l'aimer? doit-on le craindre? Il impose tellement qu’on s'étonne peu des miracles qu'il accomplit; il semble de race surhumaine, et on lui verrait décrocher quelque étoile ou tirer par la queue quelque comète, qu’on en serait à peine surpris. Il est de même taille que Charlemagne, mais plus distingué de formes et de démarche. Son visage ouvert provoque la confiance et inspire
le respect. Lorsqu'il vous tend la main, on en est honoré comme d’une faveur royale, et, tout fier d’avoir subi ce contrôle d'honneur, on se sent plus assuré de son propre mérite.
Roland monte Veillantif, le seul cheval digne de lui.
Tout auprès se tient Olivier, comte de Gênes, frère de la belle Aude, il Le cède à peine à Roland en force, en agilité et en belle grâce. A ses côtés brille son épée, Haute-Claire; il monte Ferrant d'Espagne, qui va droit à l'ennemi comme la flèche. Puis le due Oger, Richard de Normandie, Thibault de Reims, Guy de Bourgogne, Oger le Danois, le duc Naimes de Bavière, Girard de Montdidicr, Bernard, oncle de Charlemagne; Miton de Rennes, l'ami de Roland; Guillaume d'Orange au court nez, dont le nom faisait trembler les mécréants comme vous avez tous tremblé, mes petits, au nom de Croque-Mitaine!... et mille autres, sans oublier Turpin, le bon archevèque de Reims, si docte dans le conseil, si pieux à l’abbaye, si vaillant sur le champ de bataille. Turpin est armé en
guerre. Son chapelet et
sa masse d'armes s’entre-
Guillaume d'Orange au court nez.
choquent; la ‘poignée de son arme renferme un os précieux de saint Clet; il ne se sert pas d'épée, Dieu défendant de verser le sang. Il est vrai de dire que sa massue pèse cent cinquante livres.
Auprès de Charles on voit encore Lupus, duc de Gascogne, Lupus qui a vendu son hôte et tous les siens, Lupus qui n’a pour rival en traitrise que Ganelon. Oh! que vous les haïrez tous deux, mes enfants, si vous me lisez jusqu’au bout,
Lupus se fait remarquer par son armure d'acier bruni, damasquinée d’argent. Ce sont les Sarrasins d'Espagne qui la lui ont vendue. Il est plus rude aux
gens en paix qu'en guerre, et la potence est son arme favorite. Moins redouté