D =—— ARGENT
Enfin paraît Roland, comte du+Mans et sire de Blaives. (Page 17.)
par ses ennemis que par ses sujets, il a plus tôt assommé un homme d’un coup de poing que vous n’avez dit : « Dieu vous bénisse. » Réputé pour son ingéniosité en matière de supplice, c’est lui qui le premier eut l’idée d’attacher des cordes mouillées autour des tempes de ses prisonniers pour leur faire sortir les yeux des orbites; lui aussi qui les faisait coudre dans des peaux de bœufs fraichement dépecés et exposer ensuite au soleil jusqu'à ce qu'en se resserrant les peaux leur eussent brisé les os. Et ce qu’il y a d'affreux à dire, c’est que nul ne l’avait vu en colère. Il était froidement cruel, par vocation, par appétit. L'odeur du sang lui plaisait plus que l’encens ou la verveine. Charles lui parle à peine, il se contraint pour ne pas lui laisser voir combien il le méprise.
Le comte Ganelon de Mayence n'était pas d'espèce aussi basse. Sa bravoure, du moins, était extrême; il savait être de bon conseil, et si la jalousie que lui inspirait Roland ne l'avait poussé à mal, c'eût été un des plus vaillants suivants de Charlemagne. Cherchant toujours la solitude, taciturne, farouche même, impie, ne croyant à aucun grand sentiment, tel était Gane au moral. Ai-je besoin de vous dire qu'il n'avait pas d'amis? Sa taille était à peine de six pieds et demi, aussi en voulait-il à tous ceux qui le dépassaient, ne fût-ce que d’une ligne. Ses yeux brillaient à l'ombre de ses cheveux roux, comme ceux d’un caniche enragé. Il aimait l'or pour l’entasser et affectait une grande pauvreté. On eût dit un des Huns d’Attila, plutôt qu'un des paladins de la cour de Charlemagne.
Ganelon ne pouvait pas pardonner à Roland de lui avoir rendu plusieurs fois service; la supériorité du neveu de Charlemagne l’écrasait. Il y a là de quoi vous surprendre, mes enfants; mais il n’est que trop vrai que, pour les âmes viles, la reconnaissance est lourde et importune.
Il faut que je vous fasse connaître un des griefs du comte de Mayence.
Turpin, le bon et vaillant archevêque.
Deux d’entre eux ayant fait mine de résister, furent très-proprement cloués sur le chemin.
CELA PTTECE NV
COMME QUOI GANELON, COMTE DE MAYENCE, FUT SUR LE POINT D'ÊTRE FUMÉ EN COMPAGNIE DE DEUX FOURCEAUX, ET CE QUI S'ENSUIVIT.
Le château de Ganelon était situé sur la plus haute cime des montagnes du Hartz : sur le Blocksberg. Là, au milieu de la forêt Hercinienne, qui n’avait pas moins de vingt-quatre lieues de longueur sur dix de largeur, s’élevait l'aire de ce vautour. Une route, une seule, traversait cette vaste étendue, mais Gane avait soin qu’elle fût toujours en bon état. C'était une politesse qu’il croyait devoir faire aux voyageurs qu'il détroussait,
Le comte avait auprès de lui une collection des mieux assorties de coquins de toutes les races : Saxons, Danois, Lombards, Avares, juifs et Sarrasins s'y donnaient la main pour le mieux des intérêts du diable. Un matin il les assembla tous et leur dit :
« Je vous apporte une heureuse nouvelle; il se présente un bon tour à jouer à des marchands saxons. On m'assure à l'instant qu'une caravane composée de trente mules chargées de richesses et accompagnée d’une faible escorte doit traverser le Hartz, ce matin, pour se rendre à la foire de Saint-Denis. L'idée m'est
venue de protéger le commerce français et de ne pas souffrir la concurrence qu'on
Le château de Ganelon était situé sur la plus haute cime des montagnes du Hartz.
cherche à lui faire. Emparons-nous de la pacotille et que les deux larrons veillent sur nous. »
Gane et ses gens se mirent à l'affût sur la lisière de la forêt. Ils ne tardèrent pas à voir s'élever au loin sur la route un nuage épais de poussière.
« Voilà, sans nul doute, ceux que nous attendons; évitons-leur les troisquarts du voyage. »
Et la bande s’élança l'épée au poing. Les deux tourbillons de poussière se rapprochèrent; des cris partirent du plus éloigné.
« Holà!... que faites-vous”... vous allez écraser nos bêtes! »