‹ La légende de Croque-MitaineChapitre 6 sur 47 · LS À TE (((M À · texte numérisé non relu

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Gane et ses gens élaient tombés au milieu d’une armée de pourceaux.

* Gane et ses gens étaient tombés au milieu d’une armée de pourceaux que

conduisaient des porchers westphaliens.

La surprise des assaillants fut si grande qu'elle donna aux porchers le temps de se grouper et de tirer leurs couteaux. Et ne méprisez pas cette arme, mes enfants, car ces couteaux étaient longs comme le bras, et de ceux qui servent aux bouchers à découdre le bétail et à le dépecer.

Ganelon demeura quelque temps indécis; cette hésitation lui fut fatale. Les Juifs et les Sarrasins, auxquels la viande de porc est interdite, ne jugèrent pas à propos de pousser plus loin l'aventure; ils tournèrent les talons entraïnant quelques-uns des leurs qui crurent que leur chef allait se remettre en embuscade. On n’est pas comte de Mayence sans aimer le jambon et la choucroute bien garnie; aussi Gane {int bon, et contemplant cet océan de graisse qui grognait à ses pieds, il commença à se lécher la moustache et à songer que c'était là un butin qui en valait bien un autre. Mais les porchers savaient à qui ils avaient affaire, et n'étaient venus en aussi grand nombre que parce qu'ils prévoyaient bien qu'ils seraient attaqués. Ils s’élancèrent sur le comte et ses gens, et commencèrent par couper les jarrets des chevaux.

Les dix cavaliers roulèrent sur la poussière au milieu du troupeau; deux d’entre eux ayant fait mine de résister, furent très-proprement cloués sur le chemin, mêlant leur sang à celui de deux truies écrasées par les chevaux. Les

autres furent désarmés et prirent la fuite. Quant à Gane, on lui lia solidement les

mains derrière le dos.

« Ah çà! — dit le chef de la bande westphalienne, — avant que les fuyards ne reviennent en force, si nous pendions leur chef? »

Cet avis fut goûté de tout le monde, excepté de Ganelon, qui ne cessait de pousser des jurons formidables. On le traina tout armé sous un chêne, et les porchers, après avoir choisi une branche digne de porter un tel fruit, lui passèrent la corde au cou. On amena ensuite les deux truies, seules victimes du comte de Mayence, et après leur avoir ajusté une solide cravate de chanvre, on les hissa aux deux extrémités de la branche, réservant au chevalier la place d'honneur. Ces apprèts terminés Ganelon fut trainé, pieds et poings liés, au lieu du supplice. IL se roulait ivre de rage, l’écume aux lèvres, appelant vainement ses compagnons de pillage et leur prodiguant les injures. Il eut beau se débattre, une vingtaine de bras robustes le hissèrent entre ses deux compagnes.

« Baisse la visière de son casque, — dit le chef des porchers à celui qui était monté sur la branche pour ajuster la corde, — le monstre est hideux avec

sa tète de tous les jours, que sera-ce tout à l'heure? »

Ganelon continua à se débattre au bout de la corde, à la grande joie des as-

sistants qui trouvaient qu'il avait la vie dure, mais qui ne s’en plaignaient pas.

Ganelon continua à se débattre au bout de la corde,

Cependant le pendu commença à trouver que la mort était bien lente à venir. Il avait trop fait pendre pour ne pas s’y connaître, et le cas l’intéressait trop direc— tement pour ne pas appeler toute son attention.

« Ces coquins ont fait leur besogne tout de travers, se dit-il, il y a longtemps que je devrais être mort. »

Il s’aperçut alors qu'il était suspendu et non pendu, ses bourreaux ayant passé la corde autour de la gorge d’acier de son casque.

« Par les mille noms du diable! se dit Gane, ceci est une autre affaire, et tout n’est peut-être pas encore perdu; seulement, si je continue mes gambades, je vais donner l'éveil à ces imbéciles et ils pourraient bien me pendre avec plus de soin. Faisons donc le mort et le diable enverra sûrement quelqu'un à mon secours. Ce serait trop bête à lui de me laisser mourir. »

Mais pour n'être pas mort tout à fait, le comte de Mayence n'en valait

guère mieux. Le sang lui monta au visage et injecta ses yeux; il commença à entendre un bourdonnement lugubre qui ressemblait fort à un glas; sa bouche devint sèche, ses lèvres se contractèrent et bientôt ses membres se tordirent dans un suprème effort. Ganelon se dit que tout était fini et perdit connaissance en balbutiant une dernière imprécation.

Les porchers enhardis par leur succès et ne voulant pas abandonner leurs deux morts à l’ennemi, résolurent de les faire griller pour leur repas. Ils placèrent des sentinelles, rassemblèrent leurs troupeaux, et se préparèrent à fêter joyeusement leur victoire.

« M'est avis, dit le chef, que nous aurions regret toute notre vie de ne pas avoir éclairei un point intéressant pour la science culinaire ; l'occasion se présente à nous belle et rare, ne la laissons pas

échapper. N'’êtes-vous pas cu-

rieux autant que moi de savoir si la chair de chevalier est plus

longue à fumer que celle de

pore ? »

Cette proposition eut le plus

grand suecès. On plaça donc sous

) trois victimes un

chacune des

\h Vo)

IL s’approcha alors du pendu. (Page 29.)

souffert que l’on commit

ronde infernale, ce hideux

une cruauté devant lui. Ces chants sinistres,

amas de branches et de feuilles sèches, et l’on y mit le feu. Puis, se tenant par la main, les vainqueurs commencèrent une ronde accompagnée de hourras!... Une vraie ronde de porchers.

Roland passait par là, revenant de Saxe où l’avait envoyé Charlemagne. Certes, il avait en guerre laissé bien des morts sur son chemin, mais jamais’il n’eût

cette

appareil de supplice l’indignèrent ; comme il n’était PE PI 8

Jamais long à prendre un parti, il poussa son cheval contre les danseurs et les dispersa du plat de son épée, ne voulant pas leur faire l'honneur de se servir du tranchant qu'il réservait à des adversaires plus dignes de lui.

IL s'approcha alors du pendu et pour couper la corde, il dut maintenir pendant quelques secondes Veillantif, piétinant dans la braise, au milieu des flammes. Le comte de Mayence tomba lourdement dans le brasier. Roland mit pied à terre et d’un coup de talon le fit rouler à cinquante pas, puis il courut lui porter secours.

Son premier soin fut de le débarrasser de son casque. En reconnaissant celui auquel il venait de sauver la vie, je dois avouer qu'il fit la grimace.

Le comte du Mans, le plus parfait modèle de la chevalerie, ne pouvait pas aimer les gens de cette espèce. Il n'en fut pas moins empressé à lui ve-nir en aide.

Ganelon rouvrit les yeux. Ses chutes successives l'avaient rappelé à la vie, mieux que ne l’eût fait l’eau de Cologne. En voyant son sauveur, il fut plus péniblement impressionné que ne l'avait été Roland.

« Êtes-vous blessé, comte ? que puis-je faire pour vous secourir ?

— Je n'ai pas besoin de votre pitié, sire de Blaives; pourquoi m'avez-vous secouru? Je ne suis pas de

race et de caractère à aimer qu'on

m'oblige, et il m’eût été moins cruel

Son premier soin fut de le débarrasser de son casque,

de mourir que de vous devoir la vie.

— Je vous pardonne ces paroles, seigneur Gane. Vous venez d’éprouver tant de secousses que vous n'êtes évidemment pas dans votre bon sens. » Le comte de Mayence fut pris à ces mots d'un tel accès de colère, qu'il trouva la force de se redresser et s’'élançant sur son sauveur, il le prit à Ja

gorge.

« Vous allez encore vous faire mal, — dit froidement Roland en se dégageant, — vous oubliez que vous êtes en convalescence. Laissez-moi vous donner les soins que vous méritez de recevoir. »

Et prenant son adversaire par la nuque, il le traîna dans la profondeur du bois, lui lia les mains avec la corde qui avait déjà servi à le pendre et l’attacha solidement à un arbre. Ganelon écumait, le sang lui venait aux lèvres, ses yeux étaient effrayants pour tout autre que pour Roland.

«Maintenant, comte, calmez-vous. Je veux

vous porter secours en dépit de vous-même.

Rien ne provoque la rêverie comme la soli- CAS RE tude; vous êtes seul, vous allez réfléchir à votre aise, et comme vous êtes un homme avisé, vous vous direz : « Ce Ro land est bien bon de ne pas m'avoir rompu les os. » Et comme vous êtes lâche et mauvais, peut-être direz-vous aussi : « Ce Roland est bien sot de ne m'avoir pas mis à mort. » Puis vous finirez par comprendre qu’un homme tel que moi ne peut que mépriser un homme tel que vous. Rêvez, et si Dieu vous inspire, il vous conseillera la prudence. Maintenant, évitez de crier pour que vos ennemis ne troublent pas vos méditations; elles pourraient bien finir au bout d’une corde. Je vais aller à votre château, dire qu’on vous porte secours, et comme mon royal oncle m'attend à Cologne, pardonnez-moi de ne pas vous attendre. N'oubliez pas que je suis

et serai toujours prêt à vous honorer d’un

coup de lance ou d'épée, malgré tout le dé-

goût que j'éprouve à croiser le fer avec un voleur de grands chemins. » Les pensées de Ganelon étaient si effroyables qu’il ne trouvait pas de termes

humains pour les exprimer. Il baissa le front et quand il se vit seul, il pleura. Ses larmes tombèrent sur l'herbe; une chenille qui cherchait pâture les prit

pour des gouttes de rosée ; elle en but une et mourut empoisonnée. } e) ?

Deux heures après, les porchers étaient loin et Gane rentrait dans son chäteau.

Huit jours après, tous ceux que Gane soupçonna d’avoir eu connaissance de sa mésaventure étaient morts.

Six mois après, il était à la cour de Charlemagne assis à la même table que Roland. On servit du porc au comte de Mayence qui refusa d'en prendre.

« Vous lui gardez rancune, comte, c'est mal... Qui sait! vous repoussez

peut-être un ancien compagnon d’infortunes. »

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Ganelon devint blème.

Ganelon devint blème; mais il ne bougea pas. Après le repas Roland vint à lui.

« Avez-vous donc oublié vos menaces et l'offre que je vous ai faite sur vos terres du Harz?

— Je n’oublie pas, » dit le comte de Mayence.

Voilà quelle fut la cause première de la haine de Ganelon pour Roland.

Elle mourut empoisonnée. (Page 30.)

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