Cf. le dénouement de la plupart des pièces de Lope
2. Au xvii" siècle encore, c'était une croyance générale en Espagne que les personnes nées le Vendredi-Saint, passant dans un lieu où un homme avait été tué, voyaient le cadavre tout sanglant, tel qu'il étail à l'heure de sa mort. Cf. Lettres de Mme d'Aulnoy, t. I.
Mais bien qu'un châtiment aussi miraculeux que celui du trompeur de Séville ne lût pas pour surprendre un peuple superstitieux, accoutumé à voir sans cesse évoquer sur la scène des fantômes, des dieux, des apparitions mystérieuses ', bien que les aventures galantes dont le Burtador est le triste héros appartiennent au fonds banal et inépuisable du théâtre espagnol, la fable de Don Juan n'en demeure pas moins dans son ensemble si exceptionnelle, si différente de celles qui l'entourent ou la précèdent, que les critiques ne l'ont pas considérée comme une simple création de l'art dramatique. Il a été longtemps admis sans discussion que cette légende avait un fondement historique et son point de départ dans un événement ancien, grossi et embelli ensuite par l'imagination et la superstition populaires2.
Dès le xvir siècle, l'auteur anonyme de la « Lettre sur les observations d'une comédie du sieur Molière, intitulée le F'-stin de Pierre », disait que l'histoire dont le sujet est tiré était arrivée en Espagne. Dans une note de ses Éludes sur Vhistoire des institutions, de, la littérature, du théâtre et des beaux-arts en Espagne, publiées en 1835, Viardot écrit3 : « Tirso de Molina est le premier qui ait mis sur la scène le fameux argument de Don Juan.... Me trouvant l'année dernière en Espagne, j'ai pu rechercher l'origine de cet argument tant de fois Irai lé et m'assurer qu'il repose sur une histoire véritable. Don Juan Tenorio était de Séville où sa famille, qui existe encore, tient toujours un rang distingué. Elle occupa constamment une de.s places de veinticuatros (regidores : et parmi les membres de la municipalité actuelle figure encore un Tenorio. Ce (pie le drame rapporte du caractère de Don Juan, de ses mœurs, de ses aven-
[. Cf. Cueva, YInfamador. — I/appnrition de l'ombre de Lautare dan- /' Irauque
. de Lope, etc.
2. On trouvera indiquées au fur et à mesure ci-dessous Les œuvres qui ont fcraité de la question des origines. Cf. aussi l'Appendice bibliographique. :;. P. 344.
tures se trouve également dans son histoire. Il lue de nuit le commandeur d'L'lloa dont il a enlevé la tille, et qui l'ut enterré dans une chapelle du couvent de San Francisco où sa famille avait une sépulture (una capilla). Cette chapelle et sa statue en marbre existaient encore au commencement du siècle passé; depuis elles furent détruites dans un incendie. Les moines franciscains, tout-puissants alors à Séville, voulant mettre un terme aux excès et aux impiétés de Don Juan auquel sa naissance assurait l'impunité, l'attirèrent dans un guet-apens et le mirent à mort. Ils répandirent ensuite le bruit que Don Juan était venu insulter jusqu'en sa chapelle la statue du commandeur et qu'elle l'avait précipité dans l'enfer. Celte espèce de légende fut recueillie dans les chroniqnes de Séville (las Cronicas de Sevilla . C'est là que Tirso de Molina prit le sujet de sa pièce à laquelle il donna ce titre bizarre et expressif : No hay plage que no llegue ni deuda que no se pague, o El convidado de piedra, « Il n'y a point d'échéance qui ne se paye, ou le convive de pierre '. »
Ce récit, à défaut de vraisemblance, ne manque pas de précision. L'auteur est nettement affirmatif sur le fait qui aurait donné naissance à la légende de Don Juan, fait, suivant lui, historique et réel. Cette affirmation a été reprise en 1852 par Castil-Blaze dans son Molière musicien. L'auteur se contente d'ajouter que le conte populaire emprunté aux chroniques d'Andalousie fui mis en vers et joué dans les couvents sous le titre d"Ateista fulminado. C'est la que Tirso alla le prendre2. Dans ses Etudes sur V Espagne 3, A. de Latour donne comme authentique la même histoire. 11 raconte que, visitant l'ancien convent des Franciscains, il y a cherché la chapelle des Ulloa. // ne l'a pus trouvée] mais il ne paraît pas douter qu'elle ait existé. D'ailleurs, en 185."). une rue de Séville portait encore le nom de la famille du commandeur. De tels témoignages ont paru si probants que pendant
1. Notons en passanl que Viardot confond le titre de la pièce <le Tirso • le titre de la pièce de Zamora.