Mémoires, I. I, chap. xxxix
2. Cependant, Goldoni semble avoir compris que sa pièce n'était pas digne du succès qu'elle obtint. Il ne voulail pas lui donner place dans son théâtre el, s'il faut l'en croire, il ne la lit imprimer qu'après en avoir découvert une édition subreptice parue à Bologne, ou elle était « horriblement maltraitée ».
:î. Avis au lecteur.
31 i- LA LÉGENDE DE DON JUAN.
furent remplacées par les amours d'un berger ei d'une bergère de pastorale.
Ainsi dépouillée de ses éléments religieux el de ses éléments comiques, la pièce changea de caractère el ue ressembla plus guère à ce qu'elle avait été jusqu'alors. La transformation eûl pu être heureuse, si Goldoni, allant plus loin dans la voie tracée par Molière, avait t'ait du sujet une peinture de caractère ou de mœurs, et si la vérité qu'il prétendait substituer aux fantaisies «le la légende avait été empruntée au milieu contemporain. 11 eût représenté, sous les traits de Don Juan, le libertin italien du \vuie siècle et son tableau aurait pu offrir quelque intérêt pour l'histoire de la littérature et des moeurs. Mais, Goldoni, peintre des petites gens, ne pouvait guère comprendre un grand seigneur, comme Don Juan. Aussi, la vérité qu'il a introduite dan- -a pièce n'a-t-elle rien de général; elle n'embrasse ni un pays ni un temps: c'est une vérité occasionnelle, anecdotique : un simple l'ait divers.
La pièce n'est, en effet, qu'une longue allusion à un événement dont l'auteur fut le héros et dont les principaux personnages dissimulent à peine, sous leur nom, des individus mêlés quelque temps a la vie de Goldoni, el Goldoni lui-même. Il s'est représenté sous les traits du berger Garino, nom qui, à une lettre près, étail le diminutif du sien, Carlino. La bergère Elisa n'était autre qu'Elisabeth Passalacqua, une actrice dont il avait été l'amant et qui l'avait impudemment berné en compagnie d'un acteur dissolu nommé Vittalba. Ce dernier, changeant de qualité, sinon de caractère, devenail dans la pièce, Don Juan. Les termes mêmes dont la Passalacqua s'était servie pour essayer de tromper Goldoni le jour où 11 la surpril avec Vittalba, la scène de protestations el de larmes qu'elle lui avait faite, la menace de se tuer, par laquelle elle avait su le toucher; enfin la vengeance de l'amant dupé, tout cela fui si fidèlement reproduit, «pie la Passalacqua, chargée du rôled'Elisa, refusa d'abord de le jouer et ne s'exécuta que sous la menace d'être renvoyée delà troupe. Elle joua d'ailleurs en perfection » et le- spectateurs ravi- de reconnaître sur la scène une aventure qui était
devenue publique el avait défrayé leur malignité, firent bon accueil à une œuvre dont les allusions étaient si transparentes1. Ces aventures étaient intercalées dans une intrigue qui mêlait à de nombreux emprunts faits à la pièce espagnole plusieurs inventions de l'auteur. Comme dans le Burlador, la scène se (tasse en Andalousie : Don Juan, qui a (initié Naples après avoir, non plus possédé par ruse, mais simplement trahi donna Isabella, rencontre dans les environs de Séville la bergère Elisa à laquelle il offre aussitôt son cœur et sa main. Le galant ne sort pas ici d'un naufrage : des brigands l'ont dépouillé de son bagage et mis dans l'état d'accepter l'hospitalité de la paysanne. Celle-ci n'a rien de l'ingénuité de Tisbea : c'est une bergère qui a plus d'une fois, en gardant ses brebis, déchiré sa robe d'innocence; elle a eu de nombreux amants qu'elle a trompés sans scrupules; et c'est au moment même où elle vient de jurer au berger Carino un éternel amour qu'elle offre à Don Juan l'abri de sa chaumière, flairant dans le grand seigneur un parti avantageux. Mais la rouée a trouvé son maître : elle a naïvement pris pour monnaie de poids la parole du gentilhomme; quand elle présente son billet, le trompeur la renvoie k une prochaine échéance, et la quitte en lui laissant en gage son cœur et ses larmes. C'est un dépôt dont Elisa sait par expérience le prix! Aussi songe-t-elle à garder Carino pour s'assurer un amant « à tout événement ». Malheureusement, Carino a tout vu et tout entendu; il veut abandonner l'infidèle qui se jette à ses pieds, joue la vieille comédie du désespoir, lui rappelle leur amour et lui fait de nouveaux serments; puis, devant