‹ La Légende de Don Juan (volume 2)Chapitre 111 sur 223 · Cf. Mémoires, l. I. chap. xxxvm et xxxix · texte numérisé non relu

Cf. Mémoires, l. I. chap. xxxvm et xxxix

Dans son compte rendu de la Bibliografia Goldoniana, par A.-G. Spinelli (Giornalè Storico délia Letteratura italiana, t. V, année 1885, p. Tr2 . le professeur A. Neri écrit : ■■ L'episodio allegorico non lia gia suggerito la commedia ma bensi questa quello ». Cette affirmation peut surprendre : il s'agil de l'entendre. Le savant professeur n'a pas voulu dire, j'imagine, ce qui sérail trop manifestement contraire a la vérité el à la vraisemblance, que la comédie a suggéré l'épisode de la Passalacqua; mais que Goldoni, ainsi qu'il le <\\\ au Qhapitre xxxix de ses Hémoires, n*a raconte dans le chapitre xxxvm son aventure avec la comédienne que pour en l'aire une sorte île préface à son Don Juan.

C'est a l'oCCasiOH île relie pièce qu'a été l'ail le récit de l'incident.

son impassibilité, Lire un poignard el feinl de s'en frapper. < larino esl vaincu el reconquis.

Pendant ce temps, Don Juan a gagné Séville, où sa mauvaise

étoile lui fait rencontrer, sous le costu d'un jeune cavalier,

Donna Isabella qui a pris ce déguisemenl pour mieux le poursuivre. Arrêtée, elle aus<i, par des brigands, elle n'a dû son salut qu'à l'intervention «lu due Ottavio, neveu du roi, à qui elle a raconté son aventure et qui lui a promis son appui. A la vue de Don Juan, elle accable le traître de reproches, et comme il feint de ne pas la reconnaître, elle met l'épée à la main el l'oblige à se défendre. L'arrivée du commandeur de Lojola. ami de la famille Tenorio. interrompt le combat. La jeune femme le met au courant et le prend pour juge. Don Juan joue l'indignation, prétend qu'il ignore ce «pie lui veut ce cavalier inconnu. Mais le- plaintes d'Isabella oui eu leur écho. Le ministre du roi, don Alfonso, vient réclamer de Don Juan des explications. Le trompeur persiste dans son mensonge : il a bien à Xaples une fiancée, donna Isabella. qu'un duel l'a momentanément obligé à quitter; mais le gentilhomme qui le poursuit est une fausse Isabella. Mis en sa présence, il paie d'audace et accuse si énergiquemenl le pseudo-cavalier d'usurper un nom qui n'est pas le sien qu'Isabella, dans l'impossibilité de prouver la vérité, se retire sans avoir obtenu satisfaction.

hou Juan ne sort de ce danger que pour rencontrer de nouveau Elisa, qui n'a pas renonce à lui et le presse de hâter leur mariage. Par bonheur, le naïf Garino, toujours attaché aux pas ■de son amante, voit clair enfin dans le jeu de la perfide : il met Don Juan au courant de ses trahisons et fournit ainsi au séducteur un excellent prétexte pour se débarrasser de la volage bergère. Celle-ci. désespérée el confuse, cherche à recommencer avec Carino la scène qui lui a naguère réussi. Mais cette fois elle prodigue en vain ses serments el ses larmes : Carino ne sera plus sa dupe.

Quanl à Don Juan, ces fâcheuses aventures ne l'ont pas corrigé. Reçu à la table du commandeur, il profite d'un moment d'absence de son hôte pour faire la cour à donna Anna, déjà

fiancée au duc Ottavio. La jeune fille alléguant qu'elle n'esl plus libre, il l'invite cyniquement à se passer du consentement de son père et à se donner à lui; et, comme donna Anna s'indigne, il devient plus pressant, et la menace de la tuer si elle lui résiste. Aux cris de sa fille, le commandeur accourt : à la vue de l'infamie de son hôte, il tire son épée; mais son bras débile le trahit et il tombe frappé à mort. Don Juan va chercher refuge dans une chapelle où le roi, en reconnaissance de services rendus, a fait naguère élever une statue au commandeur1. Dans cet asile inviolable, le débauché est pris comme une bête au piège. Don All'onso a fait cerner le monument, pensant bien que la famine viendra à bout de l'assassin. Celui-ci ne perd cependant pas courage. Aidé d'Elisa, qui espère le reconquérir en le sauvant, il se dispose à fuir quand Isabella se dresse devant lui. En vain veut-il l'écarter : de tous côtés on accourt, et le fugitit doit regagner sa prison. Il cherche alors à attendrir ses geôliers, et il est si insinuant qu'il y réussit presque. A voir « son humble attitude et les si belles larmes qui coulent de ses yeux », donna Anna se trouble, son courroux disparaît et fait place à l'amour. Don Juan triomphe déjà quand un courrier du roi de Naples vient à propos dévoiler sa fourberie. Donna Anna se ressaisit et c'est en vain que le trompeur essaie de l'enjôler de nouveau. Se sentant irrévocablement perdu, Don Juan laisse éclater son désespoir et sa fureur; malgré les conseils de Carino qui, sans qu'on sache pourquoi, vient in extremis lui faire de la morale, il maudit la mère qui l'a enfanté et outrage les dieux. La foudre éclate alors, et précipite le criminel dans la terre entrouverte pour le recevoir. Carino va raconter cette fin aux autres personnages et, comme le Burlador et les pièces italiennes, le drame finit par un mariage : Ottavio renonce à donna Anna qui ne l'a jamais aimé et il épouse Isabella. Quant à Elisa, elle tente une fois encore de se rabattre sur Carino, mais le berger a perdu confiance. Elisa restera décidément fille : le vice est ainsi puni et la vertu récompensée.

1. (l'est, au Convitato di Pletra dePerrucci que Goldoni a emprunté cette idée. Cf. plus haut, p. 304.

Tel est ce drame, moitié réel, moitié imaginaire, où des incidents de la \ ie de l'auteur se mêlent si bizarrement à l'ancienne intrigue gauchement modifiée <ln Burlador*, d'où disparaît tout ce que l'élément religieux donne de grandeur et de puissance à la pièce espagnole, sans que rien subsiste de l'intérêt très différent qu'une fidèle peinture de mœurs assure à l'œuvre de Molière.

Les caractères ont subi des changements non moins importants, sinon toujours fort heureux. A côté des pseudo-bergers, des Garino-Goldoni et des Élisa-Passalacqua, l'Isabella espagnole devient une audacieuse jeune fille, qui, semblable aux héroïnes du Tasse et de l'Arioste, se déguise en homme, met l'épée à la main et lutte contre son propre amant pour lui l'aire confesser sa trahison. Donna Anna, la fugitive apparition du poète espagnol, a ici an rôle plus actif, et si le revirement qui s'opère dans son cœur, si le passage de la colère à la pitié, de la haine à l'amour, ne sont qu'indiqués, l'indication est ingénieuse et d'autres en profiteront. Bien que Goldoni n'en ail tiré aucun parti, c'est une conception favorable à une analyse psychologique de rendre donna Anna amoureuse de Don Juan, d'imaginer un conflit entre son cœur et sa conscience, et de renouveler ainsi la cas de Chimène, mais de Chimène éprise d'un homme qu'elle méprise et qui n'a, pour se faire pardonner et aimei'. ni la justification du devoir accompli, ni l'excuse de son mérite.

Le personnage qui a le plus souffert des changements imaginés par Goldoni est Don Juan lui-même. Dans toutes les créations antérieures, il a de l'allure et de la grandeur; sa perversité est surhumaine, sans petitesse ni vulgarité. Il apporte dans le vice une puissance qui (donne et le fait secrètement admirer : il a l'héroïsme du mal. Chez Goldoni, il descend au niveau des séducteurs vulgaires; c'est une Ame triviale et mesquine, dont la corruption est sans envergure. Ce n'est plus le caballero qui

l. (in peul se demander, par exemple, pour quelle raison Goldoni a remplacé lr naufrage de Don Juan par une attaque de voleurs. Serait-ce qu'une histoire de brigands semble plus vraisemblable en Italie? Ou bien est-ce ru souvenir d'une aventure 'lu même genre donl il lui lui-même la victime?

lient tête à la mort et délie Dieu, le marquis Libertin dont la méchanceté épouvante l'imagination ; c'est un débauché sensuel el matois; un enjôleur de femmes qui n'a pas la franchise de vices, « un jouisseur » avide de plaisirs faciles, qui aime la vie et a peur de la mort, un monteur doucereux, fécond en inventions; un mélange singulier de perfidie, de souplesse et aussi de sentimentalité tendre et câline.

En peignant sous son nom l'acteur Vittalba, (iohloni a représenté la fausseté de l'homme qui se grime dans la vie connue sur la scène, et conserve dans la réalité le masque de son métier. Du Burlador cynique, il a fait un comédien : Don Juan avait, jusque-là le courage de sa perversité; il mentait pour séduire, mais, la conquête faite, il dédaignait les consolations hypocrites, partait brusquement, ou, plus brutalement encore, avouait à sa victime la mort de son amour. Maintenant ses tromperies se font lâches et sournoises : quand il a tout obtenu et qu'il est las, il continue à duper sur ses sentiments; il se retire avec douceur, sans éclat, en s'apitoyant et en versant des larmes; il semble craindre de se compromettre. Autant ses prédécesseurs mettaient d'affectation à faire parade de leur impudence, à étonner le monde par leurs exploits, autant il se dissimule et a peur d'être deviné. Poursuivi par Isabella, il n'ose pas reconduire franchement, il se détourne, prétend ne pas la connaître; il discute, ergote sur son identité, la somme de prouver son accusation, et finalement feint de la croire folle. 11 joue d'ailleurs son rôle avec une habileté consommée, usant à propos de toutes les ressources que l'art de son modèle lui fournit : enfermé dans la chapelle, ce n'est pas l'épée à la main el en bravant la mort qu'il cherche son salut; il préfère des moyens moins dangereux et plus subtils. C'est un homme avisé el il estime que la diplomatie vaut mieux que les coups. 11 a deviné un brave cœur, un peu naïf, dans le ministre du roi, ce don Alfonso qui vient le sommer de se livrer à la justice, el aussitôt il parlemente; d'abord il s'excuse de son crime : L'amour seul el le vice en sont responsables ; puis à qui profitera sa mort? Ne vaut-il pas mieux s'arranger? Donna Anna est compromise :

qu'elle lui accorde sa main el voilà son honneur hors d'affaire. Ce raisonnement, mêlé de serments el «le remords, touche son auditeur. Donna Anna se laissera-t-elle aussi convaincre? Elle arrive, prête à la vengance; mais son courroux ne tient pas devanl la comédie varice que lui joue Don Juan. Le voilà repentant, tendre, passionné, éploré; sa voix tremble, ses veux se mouillent ; il sait qu'un cœur de femme résiste mal à la pitié : nouveau Rodrigue, il tend à donna Anna son épée pour qu'elle l'en Trappe : qu'il meure d'une main adorée, il ne perdra du moinsque la vie et conservera l'honneur; mais qu'avant de mourir, il obtienne un regard de son amante. Ce Don Juan caressant et cajoleur perd tout ce qui, chez ses devanciers, retenait la sympathie. Sa fin esl encore plus lamentable : comme un criminel de bas étage qui voit arriver avec terreur le châtiment, au lieu «le se relever en présence de la mort, il s'effondre devant elle : il pleure, il supplie encore, il maudit ses juges el le ciel, entremêlant les prières et les invectives. 11 meurt ainsi, sans dignité, lâchement, en ne laissant pour sa personne qu'un sentiment de mépris et de dégoût.

L'Italie n'a donc pas porté bonheur à la fortune de Don Juan : après avoir dénaturé la légende religieuse du Burlador dans des bouffonneries de mauvais goût, elle ravale le héros lui-même et t'ait de l'indomptable Sévillan un acteur dissolu, un personnage médiocre même dans le mal, un fantoche, qui ne s'élève jamai- au dessus d'une corruption vulgaire, par la grandeur de ses vices, ni par l'énergie de sa volonté.

Apre- la pièce de Goldoni, la légende de Don Juan n'inspire plus à la littérature italienne d'oeuvre sérieuse, au moins durant tout le cours du xviii1 siècle. Tout au plus pourrait-on rattacher, comme l'a fait Masi ', el plus récemment E. Filippini2, non pas

1. /." nhi. i/li iiiniri e i tempi di F. [.Ibergati-Capacelli, Bologne, 1878, p. 364.

2. •■ Pei I" svolgimento drarnmatico délia leggendo Dongiovannesca ■. dans l.i Rassegna cri tica délia Lelteratura ilaliana, 1899, anno IV, n"' 3-6, p. 63 el suiv.

au sujet de h<>n Juan lui-même, mais au caractère du héros un des principaux personnages d'un drame de F. Albergati-Capacelli, l'ami et l'imitateur de Goldoni. Dans son Sagrj'm amico écrit en 1770, Albergati met en scène sous le nom de don Florio Girilli un gentilhomme napolitain dont les mœurs rappellent celles de Don Juan. Ce don Florio, ne pouvant arriver à séduire une jeune comtesse qui se trouve être l'hôtesse du marquis Onesti, fiancé de sa sœur, imagine un subterfuge pour pénétrer la nuit dans la chambre de la belle et jouir par la force de ses faveurs. Son stratagème est découvert à temps, et il doit quitter aussitôt le pays. Cette aventure offre quelque ressemblance avec l'équipée de Don Juan à Naples. Quant au libertin, son dévergondage, son mépris de l'honneur féminin, son manque de scrupules sur les moyens choisis pour arriver à ses fins amoureuses : hospitalité violée, portes forcées, emploi de la ruse et de la violence, font de lui un digne frère du trompeur de Séville. Mais là se bornent les rapports qu'il est possible d'établir entre le drame d'Albergati et la légende de Don Juan.

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