LE DON JUAN ANGLAIS AU XVII SIÈCLE ET AU XVIII SIÈCLE
Transformations que la légende de Dnn Juan devait subir en passant des pays latins dans les pays du Nord.— Par quels côtés de son caractère Don Juan convenait à ['Allemagne et à l'Angleterre. — Circonstances qui ont favorisé la diffusion de la légende en Angleterre : les mœurs et la littérature sous la Restauration. — Le Donjuanisme anglais : son caractère. — The II ild goosechase, de Fletcher. — The Tragedy of Ovid, d'Aston Cokain : scènes empruntées au Convitato de Cicognini et au scénario italien. — The Libertine, de Shadvrell : une imitation du Don Juan de Rosimond; une nouvelle conception du héros : une brute féroce et sanguinaire. — Parodies et pantomimes : The libertine destroyed. — Don Giovanni in London or the Libertine reclaimed, de Moncrieff. — Don Juan et 1g drame populaire de Punch and Judy.
Née dans les pays latins, la légende de Don Juan porte les caractères de son lieu d'origine et du premier milieu où elle s'esl développée : l'élément surnaturel se manifestant non pas seulement sous la forme d'un spectre immatériel, indécis, simple vision d'une imagination craintive ou malade, mais sous celle d'une statue de marbre animée, figure précise et tangible, ne pouvait guère être conçu que dans les contrées où le catholicisme repose, plus qu'ailleurs, sur le culte des représentations matérielles de la divinité et sur l'intervention miraculeuse des saints et autres agents supérieurs dans la vie de l'homme. En outre, si ee débordement de la sensibilité, qui est la marque originelle du Don Juan méridional, si cet étalage impudent d'une vie tout entière consacrée aux plaisirs, étaienl naturels
dans des pays où l'amour s'affiche sans fausse pudeur au grand jour de l.i vie publique, les mœurs plus contenues des peuples du Nord semblaient au contraire ne pouvoir s'en accommoder. De même que Faust, le mystique chercheur «le la vérité métaphysique, el llamlet, ce rêveur tourmenté, incapable d'action, n'ont pas produit de descendants dans les régions où les idées abstraites et les songes s'effacent devant 1< s réalités concrètes et le besoin de dépenser en mouvements physiques les ardeurs d'un sang- plus chaud, de même Don Juan, en quête de toutes les satisfactions de la chair, attaché non pas àla vaine poursuite d'une beauté irréelle, conception chimérique de l'imagination, mais à la conquête de toutes les réalisations vivantes de la beauté féminine, ce Don Juan que l'Espagne, l'Italie et la France devaient naturellement concevoir, ne semblait pas convenir à des tempéraments pi i»s froids et à des esprits plus spéculatifs.
Cependant, la légende contenait de nombreux éléments qui, eu se modifiant suivant les exigences du milieu, pouvaient s'adapter aux caractères des peuples très différents chez lesquels elle pénétra. En Espagne déjà, et plus encore en Italie et en France, Don Juan n'est pas seulement un mâle impétueux, chasseur avide du gibier féminin : c'est un esprit affranchi de principes et de règles, détaché des obligations et des croyances qui sous le nom de lois, de mœurs, ou de dogmes, contraignent les individus et consacrent le pacte social. Dès le principe, dans la catholique Espagne, Don Juan a rompu le contrat qui lie l'homme à ses semblables; il s'est soustrait aux devoirs créés par la collectivité pour imposer à chacun de ses membres le respect des droits de tous. De là. à se détacher des principefondamentaux, religieux ou philosophiques, qui servent de soutien dans tous les pays el dans Ions les temps, à la morale et aux lois, il n'\ a pas loin. Logiquement, Don Juan doit aboutir au scepticisme et à l'individualisme. Mais, dès le moment où, s'élevant au-dessus des seules préoccupations sensuelles, il devient philosophe, raisonne et discute, se crée une morale et une religion à son usage, il prend droit de cité chez les peuples qui viennent de rejeter le séculaire principe d'autorité pour lui
substituer la liberté d'examen, et qui ont remplacé le consentement général et la tradition par les droits de l'individu.
Don Juan devait ainsi entrer naturellement dans le pays de Faust, du jour où, comme le célèbre docteur, il a cherché en lui et non plus dans une vérité révélée et supérieure, le fondement de sa croyance et de sa conduite. Dès lors, il ne sera plus absorbé par la seule poursuite des voluptés physiques; son idéal ne sera plus limité à l'amour; il voudra sonder tous les mystères : celui qui se dérobe au fond du creuset de l'alchimiste, et celui que dissimule le regard de la femme.
D'autre part, si en Espagne Don Juan n'est qu'un trompeur, plus ardent et plus léger que méchant et corrompu, il ne tarde pas dans la suite à devenir le débauché vicieux dont les passions brutales et terribles, le cœur moins chaud et plus sec révèlent plus de maturité et plus de profondeur dans le mal. L'enjôleur si expansif qu'est le Don Juan espagnol eût certes été dépaysé en Angleterre; mais l'égoïste à froid qu'il était devenu devait tout naturellement pénétrer et s'acclimater dans le pays de Rochester.
Sans doute, il y a une opposition fondamentale entre la nature tout en dehors du Don Juan méridional et le caractère renfermé de l'Anglais. Le premier épanche sans cesse au dehors la violence de ses sentiments intérieurs; chez le second les émotions, sans être ni moins vives ni moins brutales, restent plus intimes. Celui-ci met sa pudeur à dissimuler ce que celui-là étale au grand jour. Cette antithèse se manifeste surtout dans la conception de l'amour : l'Anglais a entouré de mystère un sentiment que les hommes du Midi se font une vanité d'afficher. Ni en Espagne, ni en Italie, ni en France, un Don Juan n'est mal vu du public : il excite la sympathie des femmes, bien loin de provoquer leur haine ni leur courroux. Elles lui savent gré de ne vivre que pour elles et de rendre à leurs charmes nu inlassable hommage. Les hommes le détestent, mais par jalousie : ils ne le méprisent pas. Loin de le disqualifier, son vice le l'ail valoir : c'est un vice bien porté, dont il se pare et lire vanité. Les Anglais, au contraire, le dissimulenl ; chez eux un Don Juan
l'ail scandale. Ils ne le tolèrent que s'il e<l discret. Sans doute, comme nous allons le voir, leur littérature a a pas toujours eu cette réserve; mais c'est une exception. Eux-mêmes, il^ désavouent ces oeuvres dont ils rougissent. En dehors de l'époque de la Restauration, en dehors de Lovelace el du héros de Byron,, la littérature donjuanesque n'a guère fleuri en Angleterre : les œuvres inspirées de la légende du Burladov ou représentant des types analogues, \ sont plus rares que partout ailleurs.
Cependant, par bien des côtés, le caractère de Don Juan convenait au tempérament anglais : sa tendance individualiste, sou mépris des sentiments et <\rs droits d'autrui, sou égoïsme même devaient, en passant en Angleterre, revêtir une forme différente; mais, en réalité, ces sentiments étaient plus adaptés encore à leur nouveau milieu qu'à l'ancien. Peu de races ont eu, à un si haut degré que la race anglo-saxonne, le culte de la personnalité humaine : plus qu'ailleurs, les lois proclament en Angleterre le respect du citoyen et maintiennent ses droits: tout, dans l'éducation et dans les mœurs, tend à accroître l'énergie de l'enfant d'abord, de 1 nomme ensuite, à élargir le moi, à former des individus. Cet épanouissement de soi-même, qui ne peut guère ^e l'aire qu'aux dépens d'autrui, ce débordement de l'activité personnelle, cette tendance à subordonner à ses intérêts, à ses passions le reste de l'humanité, soûl un des traits essentiels du caractère donjuanesque. Ajoutons que la méchanceté, qui est aussi un des éléments de ce caractère, se retrouve dans un très grand nombre de personnages du théâtre anglais. La méchanceté perd seulement chez eux cet air aimable et léger, superficie] et railleur quelle a en France, ces allures perfides et rusées qu'elle revêt en Italie: (die est lourde, brutale, sans grâce ni finesse.
Ces raisons expliquent qu'en dépit du puritanisme, la légende du trompeur de Séville ail franchi le détroit. Par une rencontre, heureuse pour ses destinées eu Angleterre, Don Juan y pénétrait à une époque digne entre toutes de le comprendre. Jamais les mœurs ni la littérature anglaise n'ont offert le spectacle d'une dépravation comparable à celle qui régnait sous Charles 11 et
Jacques II, pendanl la période connue sous le nom de Restauration. Par une réaction sans mesure contre le rigorisme étroit et persécuteur du Protectorat, dés le retour des Sluarts, la liberté d'abord, puis la licence, et bientôt la plus effrénée débauche s'introduisirent dans tous les rangs de l'aristocratie anglaise. La cour devint le théâtre d'un dévergondage dont le roi et son frère donnaient impudemment l'exemple. Les maîtresses de Charles, les Castlemaine et les Stewart, ne conservèrent même pas dans leur tenue le décorum dont ne se départirent jamais à la cour de France les maîtresses de Louis XIV. L'amour des plaisirs prend chez tous un caractère à la fois brutal et crapuleux. La poursuite de la femme se mélange de violences et d'orgies. Les plus grands seigneurs ont des mœurs de portefaix : l'injure ordurière, les propos et les facéties de corps de garde sont l'accompagnement habituel des fêtes où se plaisent les favoris du roi. Le vice n'a plus de délicatesses ni de séductions; l'amour descend du boudoir à la taverne; il a une odeur de vin et de sang.
La grossièreté se double d'égoïsme : ivrogne, assassin, courant les filles des rues aussi bien que les fdles d'honneur de la reine, le gentilhomme mêle à ses plaisirs débraillés, à ses goujateries de manant, une sécheresse de cœur qui annoncerait celle du roué, si elle en avait l'élégance. Au milieu de ses orgies, il reste calme et froid; il boit, il viole, il tue, sans cesser d'être maître de lui. Il est pratique et n'oublie pas le soin de sa fortune : il ménage les grands, intrigue, se pousse. Coureur de dots et coureur de places, sans scrupules, sans honneur, il s'est fait une règle de vie fondée sur un système philosophique dont Hobbes est le théoricien. Supprimant le fondement métaphysique de la morale, comme échappant à la vérité expérimentale; ramenant toute connaissance à la sensation; faisant de l'égoïsme le principe des actions et la base de la sagesse humaine, s'autorîsant de l'instinct pour justifier tous les excès et n'admettant, pour régler les conflits, que le droit de la force, il a créé à si m usage tout un code sur lequel il s'appuiera pour légitimer ses crimes et les défendre, s'il le faut, au nom de principes plu-
rationnels, à l'en croire, que ceux établis par les prêtres et les législateurs.
Les Mémoires de Grammont, avec plus de réserve et d'agrément; ceux de Samuel Pepys, avec plus de lourdeur et d'exactitude, i - présentent le tableau répugnant de celle corruption '.
Les histoires et les anecdotes abondent, révélatrices d'un état <le mœurs où le scepticisme de l'esprit, l'insensibilité de l'âme s'unissent pour inventer de monstrueux plaisirs. Les héros de ces saturnales sont les amis du roi, parfois ses rivaux; les appartements de la cour, du salon au cabinet de toilette, le loyer des théâtres, les boutiques des marchands, les tripots et les maisons suspectes, les châteaux de province, tout endroit est bon pour leurs exploits. Ils forment des compagnies de débauche, telle celle société des Balleurs ballers où, s'il faut en croire Pepys, hommes et femmes dansaient à l'état de nature et
se livraient à tous les débordements imaginables ». Les plus célèbres d'entre eux sont Buckingham, qui assassina un jour le mari de sa maîtresse -, tandis que celle-ci tenait la bride de son cheval; Thomas Thynne, qui détroussait les passants attardes pour se refaire de ses pertes de jeu; Sedley; Buckhurst qui se promenait ivre et tout nu dans les rues de Londres; Killigrew, dont Pepys a pu dire : « .Malheur à la femme qui passait à portée de ses mains libertines »; Kœnigsmark, qui faisait assassiner par trois bravi étrangers un rival encombrant ; A.ubrey de Vere, comte d'Oxford, qui, pour venir à bout d'une actrice rebelle, l'épousait lc\ant deux musiciens de son régiment, l'un servant de témoin, l'autre déguisé en prêtre, bon tour dont se divertit fort le roi3. Mais le plus fameux de ces libertins est sans contredit Rochester,
'■ Pour cette histoire, cf. : les Mémoires du chevalier de Grammont, par Hamilton; — Samuel Pepys's Memoirs; — les Mémoires de la cour d'Angleterre, par Mme Di is; — les Satires de Rochester; — la Vie de Rochester, par Gilbert Burnet; — les Lettres de Saint-Evremond; — el parmi les œuvres modernes : Macaulay, Hislory of England, chap. n el m: Forgues, John Wilmot, comte de Rochester (Reu. des Deux Mondes, 15 aoûl el I1 septembre 1857); — Taine, Littérature anglaise, t. III. chap. i.