‹ La Légende de Don Juan (volume 2)Chapitre 117 sur 223 · I. Spec — I pray you dine with me lo-morrovv · texte numérisé non relu

I. Spec — I pray you dine with me lo-morrovv

Han. — You jesl '.

Sp. — I ; i in in earnest! You. > 1 1 ; 1 1 1 be most welcome!

Han. \\ lin,.?

Sp. Al the gibbet.

Han. Ht corne (IV, 6).

■1. New my belly's full, I cannot forbcar

To cast a shcep's eye ai liim. IV, 6. 3. [nstead ol i ■ and grlorious bacon,

A skull liai! rotten of some malefactor...

And in the place of a bra\ e side of venison,

rhe ^ali liauncb of some executed bawd ;

And m the roora of grecian wines, the moisture

Thaï doth disiil from their hang'd putrified bodios.

Ils dansent ensemble puis entonnent un chant funèbre où ils dénoncent la folie de L'athée et l'ont prévoir les supplices terribles

qui l'attendent. Le chant fini, ils se jettent en efl'et sur le capitaine qu'ils entraînent malgré ses protestations. « Qu'il s'enfonce dans les ombres infernales du triste royaume de Plulon, dil le spectre; on ne vil jamais dans les enfers âme plus impie; ses méfaits, ses rapts, ses meurtres, sa vie corrompue y recevront un châtiment éternel et digne d'eux1 ». Sur ces mots le pendu disparaît et Cacala, resté seul, tout effrayé de ce qu'il vient de voir, se propose daller trouver une des maîtresses du capitaine, la courtisane Floretta, pour l'engager à changer de vie.

Cette aventure, arbitrairement introduite dans une tragédie toute faite de pièces et de morceaux, a des rapports manifestes avec le scénario italien que nous possédons et la pièce de Cicognini. Certains détails de l'invitation à dîner : la réponse du pendu, la peur de Cacala, les moqueries et les explications de son maître; la plus grande partie du premier repas : les coups frappés par le spectre, le refus du valet d'aller ouvrir, son prompt retour et son trouble, l'entrée du pendu précédé par le capitaine, l'assurance et la bonne humeur de ce dernier, le toast qu'il porte à la santé de la maîtresse du mort, ses excuses de ne pas lui servir un plus copieux repas, tous ces détails, à quelques modifications près, sont des emprunts certains aux pièces italiennes. Il en est de même de l'invitation adressée par le mort, du refus de Cacala de s'y rendre, des plaisanteries du valet sur la couleur de la nappe et des serviettes. Les traits nouveaux sont sans doute assez nombreux; mais la différence tient surtout à ce qu'un pendu est substitué à la statue de pierre. Cokain connaissait peut-être la vieille fable allemande des Convier* du gibet relatée pour la première fois par le dominicain Simon Grûnau dans sa chronique prussienne2, et s'en est sans doute inspiré.

\ . Dowii 10 the infernal shades

Of griefly Pluto's kingdom lel liim sink! A fouler soûl was never seen in liell, Wlioi'e's wilrliiTalïs. r;i|>(-s, minMrrs, aii'l vu-ions lilV W'ill find a suitable endlcss punishmenl ! V.cte V, se. m.)

2. Cf. cdii. Perlbach, Philippi M Wagner, 1889, Traktat m. cap. 6, et Grimm, Légendes allemandes, n" 335.

Mais ce lui seulement quelques années plus lard, avec le Libertine de Thomas Shadwell, que la légende de Don Juan pénétra réellement en Angleterre. Shadwell ' appartient à cette triste pléiade d'auteurs dramatiques contemporains des derniers Stuarts. 11 a transporté sur la scène les mœurs licencieuses de son temps, et son théâtre est un des produits les plus curieux que nous possédions d'un état moral l'ait de scepticisme, de sécheresse et de corruption. Le férocité de ses héros, leurs crimes, leurs débauches, la grossièreté des propos, aussi bien chez les femmes que chez les hommes, font de ses œuvres, qui ne manquent d'ailleurs, ni de vigueur, ni de vérité, ni même parfois d'originalité dans la peinture des caractères, un des tableaux les plus repoussants que la littérature nous ait laissés d'une société humaine.

11 avait eu maille à partir avec Dryden qui l'attaqua violemment dans sa satire de Mac Flecknoe, or <i satire <<// ihr true Bluc Protestant Poet T. S. et dans ///'• sérum/ pari of Absalon and Archipotel. Il fut aussi satirisé par Rochester, qui était son compagnon de débauches et qui l'a représenté sous les traits d'un bon vivant « gras, obscène et ivrogne ». 11 connaissait notre littérature à laquelle, ainsi que la plupart de ses contemporains, il a fait de nombreux emprunts, s'inspirant notamment des Précieuses ridicules dans son Bury-Fair; des Fâcheux, dans the Sullen Lovers <<!■ the Impertinents] de V Avare dans lin- Miser.

Son Libertine est de l'année 1676. C'est une tragédie en cinq actes, en prose, avec mélange de vers J. dédiée à William, duc, marquis et comte de Newcastle, et qui l'ut jouée a Londres au théâtre dos ■• Royal Iliglmess Servants -. Dansla préface, Shadwell reconnaît qu'il a emprunté les caractères de son héros et

■'. Le dialogue esl en prose; les chants el certaines longues tirades, conten.-iiit des professions de foi, sont en vers.

de ses amis ', mais que l'intrigue de la pièce, jusqu'à la fin du quatrième acte, est nouvelle. Sans doute, pas plus en Angleterre qu'en France et qu'en Espagne, il ne faut prendre au sérieux de telles affirmations; ici, cependant, le mensonge est d'une rare impudence, la pièce anglaise étant en majeure partie faite d'emprunts.

Ces emprunts viennent de trois sources au moins, et rien n'est plus aisé, tant l'auteur y a mis peu de scrupules, que de retrouver ses modèles. Celui auquel il doit le plus est Rosimond2, qui lui a fourni, non seulement les éléments essentiels du caractère de Don Juan, mais plusieurs autres personnages et une bonne partie des situations et des événements dans lesquels il a engagé son héros 3. Comme chez Rosimond, Don Juan, ou plutôt Don John, a deux compagnons de débauche, don Antonio et don Lopez. Il est aimé d'une femme qui le poursuit de sa tendresse et lui pardonne, malgré ses trahisons et ses outrages; elle porte le même nom que l'héroïne de Rosimond, Leonora, et rappelle, comme celle-ci, l'Elvire de Molière. C'est le valet du libertin qui, ici encore, met l'épouse trahie au courant des infidélités de son maître et la renseigne sur les mœurs du personnage ; quand la malheureuse vient demander raison au coupable lui-même, c'est dans les mêmes termes que Don John se justifie, ou plutôt se débarrasse de sa trop aimante moitié. Shadwell a encore emprunté à Rosimond l'enlèvement d'une religieuse, l'incendie d'un temple, la situation comique de Don Juan en proie à plusieurs femmes qui le réclament pour époux, le repas offert à la statue en présence des deux amis du héros, les adjurations du mort, les professions de foi philosophiques

1. Shadwell n'a garde de dire à qui; il n'esl pas malaisé de le découvrir.

2. Sur Shadwell et Rosimond, cf. J. Fagerstrôm, Vagra anteckningar em Don Juansagans dramatiska bearbetning undcr sjutton de seklet, 1S77.

3. Shadwell n'a rien emprunté directemenl à Molière. Tout ce <|ui dans sa pièce rappelle le Don Juan de ce dernier se trouve aussi dans la pièce de Rosimond, et, sur ces points particuliers, les ressemblances étroites entre l'Anglais et l'imitateur de Molière prouvenl manifestemenl que le premier s'esl inspiré du second, et non pas de Molière lui-même. Il ne l'a 1 1 1 pas s'en étonnei Shadwell, en 1676, ne devait connaître que de nom le Don Juan de Molière, qui fut imprimé pour la première fois en Uixii.

des libertins, leurs discussions avec leur invité d'outre-tombe, leur endurcissement farouche jusqu'à l'heure du châtiment. Comme chez .Molière et chez Rosimond , le commandeur, qui devient ici le Gouverneur de Séville, a été tué antérieurement.

La plupart des autres événements sont empruntés à la pièce de Cicognini et à celles de Dorimon et de Yilliers. A Cicognini, Shadwell a pris la ruse de hou Juan se substituante Ottavio auprès de sa fiancée, à la faveur d'un changement de manteaux, le tumulte qui en résulte, et la mort, non plus ici du père de la jeune fille, mais de son frère. A Cicognini encore, ou plutôt aux imitateurs français de Giliberto1, il doit les scènes entre les archers et le valet, la fuite sur mer du criminel et la tempête. li doit aussi à Dorimon et à Yilliers la rencontre de Don Juan avec un ermite, l'enlèvement des bergères et, jusque dans ses détails, toute la scène de l'invitation adressée par Don Juan à la statue. Un trait, enfin, pourrait bien lui avoir été fourni par Cokain : le toast ironique de Don Juan à la maîtresse de son hùte 2.

En somme, une très grande partie de la pièce anglaise est une imitation des pièces antérieures. 11 faut cependant être juste pour Shadwell : les éléments originaux sont assez, nombreux : il a imaginé, après la tempête, de faire descendre son héros et ses deux amis dans la demeure hospitalière du seigneur don Francisco, près de deux jeunes filles qui doivent se marier le lendemain même. Gomme bien on pense, don John ne laisse point perdre la nuit qui sépare encore Clara et Flavia du jour de leurs noces, el les initie toutes deux, avant l'heure, aux douceurs de l'hymen. En une autre circonstance, il se fait amener et viole une vieille fille. Enfin laideur a réuni deux idées qu'il a trouvées séparément, lune (die/ Rosimond, l'autre

1. Les détails du texte anglais rappellent plutôt le- pièces françaises que celle de Cicognini.

2. Ci' trait se trouve sans doute dans le scénario de Biancolelli; mais il n'est

pas tout a l'ait le même : Don Juan boit a la fille iln c mandeur, mm a sa

maltresse.

chez les imitateurs français de Giliberto. Il a montré son héros poursuivi à la l'ois par deux femmes : l'une qui l'aime et veut le racheter; l'autre qui le hait et cherche à venger sur lui la mort de son frère et de son amant.

L'imagination de Shadwell s'est complue surtout à modifier par les plus extravagants détails les scènes qu'il a emprunt» Vs à ses devanciers. Tous sont inspirés d'une même intention : dramatiser les événements au cours desquels se manifeste le caractère de don John. C'est ainsi que, dans Rosimond. Don Juan met le feu à un couvent pour enlever une religieuse ; mais l'aventure se passe dans la coulisse : Shadwell la reprend et la met sous nos yeux : on voit flamber le couvent; on entend les cris des religieuses épouvantées; quatre d'entre elles apparaissent, et aussitôt don John et ses amis se ruent sur elles et s'efforcent de les entraîner. Dans la scène de la tempête, le changement n'est pas moins curieux : au milieu des tonnerres et des éclairs apparaissent des démons; le feu prend au navire et, pendant que les matelots affolés s'efforcent de l'éteindre, don John et ses compagnons s'emparent d'une embarcation d'où ils écartent malgré ses supplications le valet Jacomo; puis ils se sauvent lâchement, tandis que le navire et l'équipage s'abîment dans les flots.

La partie merveilleuse et la partie comique de la légende ont élé transformées plus complètement encore : la première est dénaturée et surchargée d'incidents horribles : les apparitions de fantômes se répètent, les fantômes eux-mêmes se multiplient; toutes les victimes de don John viennent faire un cortège macabre à la statue de don Pedro et défilent devant leur bourreau en l'accablant de reproches et de menaces. Quant à l'élément comique, tel du moins que les auteurs italiens et français l'avaient conçu, il a disparu : la bonne humeur et la gaîté joyeuse de Don Juan au milieu de ses pires escapades, les facéties de Passarino, les lazzi d'Arlequin, les plaisanteries avisées de Sganarelle, toute cette verve, parfois spirituelle, souvent vulgaire, mais presque toujours amusante, s'en est allée; il n'en subsiste qu'un comique épais qui sent les fumées de la taverne, l'odeur

du gin, et qui semble tout embrumé des brouillards de la cité. Il est, en même temps, devenu froid, brutal, féroce même: c'est un comique qui ne ril plus et qui fait peur: il a pris une allure tragique; car le procédé de Shadwell est partout le même : il complique, dramatise, pousse au noir les couleurs moins sombres des œuvres qu'il imite. Ce procédé lui est d'ailleurs commun avec tous ses contemporains. A la simplicité cl à la délicatesse de l'art français qui sous-entend plus qu'il n'exprime, qui répugne à étaler sous les yeux du public la brutalité de certains actes, l'ait anglais préfère des intrigues surchargées, une suite d'événements horribles, de meurtres, d'attentats, sans respect pour les yeux ni pour les oreilles. Le même goût se trahit dans la représentation des passions et la peinture des caractères.

La transformation que Shadwell a fait subir à Don Juan est à cet égard significative : le héros est à ce point chargé qu'il pourrait passer pour fou et nous demeurerait inintelligible si nous l'isolions du milieu social et des mœurs dramatiques qui l'expliquent. Ce n'est plus seulement l'homme aux passions ardentes ou le blasé, curieux de renouveler sans cesse ses émotions et ses plaisirs, le révolté en rupture de ban avec les contraintes sociales, le sceptique dédaigneux des croyances, le sadique violentant la nature pour en tirer des jouissances subtiles; don John est tout cela à la fois, mais il l'est à un degré jusqu'alors inconnu et il est surtout quelque chose de plus : un mélange, en apparence contradictoire, mais au fond bien anglais, de sens violents et d'un esprit calme, se prêtant mutuellement leurs ressources et multipliant ainsi les voluptés. Une volonté froide, servie par un tempérament effréné, tel est le Don Juan anglais.

A un libertin de cette envergure il faut une variété et une intensité d'émotions dont ses devanciers n'avaient pas besoin : la femme n'est pour lui qu'un élément de plaisir, essentiel mais non pas unique; il ne vit pas obsédé par elle, dans le seul désir de la posséder; ses sens ne sont pas à ce point exclusifs : il n'a pas spécialisé la volupté. 11 la demande à l'ivresse, au vol. au meurtre, au viol. Il n'aime i|U" les grosses débauches, les jouis-

sanccs ignobles, sauvages; il ne raffine ni ne subtilise. C'est une brute sanguine, épaisse, qui recherche l'énorme, le monstrueux.

il ne goûterait pas l'exquis, le compliqué ; il lui faut des mets lourdement épicés ; son palais est émoussé par l'abus du gin. A chaque nouveau verre, il se verse une liqueur plus forte. Ses prédécesseurs savaient modérer la méchanceté instinctive de leur cœur. Avec lui, la cruauté n'a plus de bornes; elle devient forcenée. On se rappelle les jolies scènes, déjà gâtées par Rosimond, au cours desquelles le Don Juan de Molière se joue si élégamment de la naïveté de deux paysannes. Shadwell a remplacé celles-ci par six jeunes femmes, toutes bien réellement épousées par Don John et qui, avec de grands éclats, viennent réclamer leurs droits d'épouses. Après s'être un moment moqué d'elles, le héros livre à ses deux compagnons ses malheureuses dupes, et une abominable scène de viol s'accomplit presque sous les yeux du spectateur. Une des victimes se tue de douleur et de honte au milieu des plaisanteries de ses bourreaux. Mais cette atrocité obscène ne suffit pas à la fureur de Don John : désireux de tenir compagnie à ses amis, an cours de leur erotique besogne, il ordonne à son valet de lui amener la première femme qu'il rencontrera dans la rue : c'est une vieille fille horrible que Don John, non sans faire la grimace, viole comme les autres.

Il fait mieux encore, rien ne pouvant assouvir sa démence d'érotomane sanguinaire. Le Don Juan de Molière ajoutait à sa trahison envers Elvire le régal de la berner avec ses prétendus scrupules religieux; celui de Rosimond, moins raffiné, l'invitait, pour se consoler, à prendre un amant : don John renouvelle le conseil plus crûment encore, mais l'ironie ne lui suffit pas : Léonora se trouvant mal, il lui donne en guise de cordial un poison, et il regarde froidement mourir la pauvre créature, la seule qui l'ait jamais aimée et qu'il tue pour la punir de son amour même. Jadis, Don Juan épousait une femme et se fiançait à deux autres. Maintenant, don John en épouse six et se liance seize fois en un mois. Don Juan prenait des bergères, de- dames nobles, mais dans le mystère de leur alcôve, el en y niellant

:!''i LA LEGENDE DE DON JUAN.

quelques tonnes. Don .John les viole dans une église, la sainteté du lieu relevant par le contraste la banalité d'un acte qui lui est devenu si familier.

Sans doute, il y a delà forfanterie dans ses excès : il se pique au jeu, et met son point d'honneur à distancer les autres, à justifier l'admiration qu'ils éprouvent pour ses talents. Il s'attribue même des aventures imaginaires dans le seul désir dCtunner son entourage : après un viol et deux assassinats simultanés, son valet .lacomo se permettant de timides remontrances, il lui impose silence en lui racontant qu'il a encore trouvé le temps de violenter une femme sur le tombeau de son propre père. Don Juan tuait malgré lui, pour défendre sa vie; déjà chez Yilliers. il s'exerçait à l'assassinat. Don John est un boucher qui immole victimes sur victimes, qui accumule les meurtres, tuant don Pedro et tous les siens « depuis la racine jusqu'aux branches ' >. : don Ottavio, l'amant de Maria, son frère, .Maria elle-même, sa suivante Flora, Léonora, don Francisco, sans compter ceux qu'il blesse et estropie.

Mais ces tueries d'hommes et de femmes ne sont que jeu pour lui : à l'assassinat et à l'empoisonnement il ajoute le parricide et le sacrilège. Ses devanciers se contentaient d'outrager leur père; lui, il le lue, et l'insulte encore après sa mort : le fantôme du vieillard s'élant dressé devant lui pour arrêter le cours de ses crimes : Morbleu, s'écrie-t-il, mon père vivant! — Non, non, barbare meurtrier, réplique le spectre, je suis mort. — A la bonne heure j'avais peur que ce vieux ne vint redemander son bien ; si c'est ce que vous voulez, il est trop lard, il est dépensé. — Monstre, vois ces blessures. — Je les vois; bien portées et bien faites Et comme le fantôme l'invite au repentir et le menace du courroux céleste, il le traite de fou2.

1. IM flght vvith ail youi family une by one, and eut off rool and branch, to enjoj your sister (acte V).

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