‹ La Légende de Don Juan (volume 2)Chapitre 123 sur 223 · DON JUAN EN ALLEMAGNE HAUPTACTIONEN ET PUPPENSPIELE · texte numérisé non relu

DON JUAN EN ALLEMAGNE HAUPTACTIONEN ET PUPPENSPIELE

A L'imitation de L'Italie, l'Allemagne déforme la légende en bouffonneries. —

Traductions cl imitations du Don Juan de Molière et du Don Juan de Th. Corneille. — Les Hauptactionen : raisons de leurs succès; leur caractère; leurs différentes sources : Molière. Dorimon-Villiers, les Italiens. — Leur filiation.

— Passage de la légende d'Italie dans le Tyrol. — La pièce de Zuotz. — Le Sleinerne Gastmahl de Kurz-Bernardon et la pièce perdue de l'rehauser.

— Ses sources. — La pièce de F. Schônemann et les représentations viennoises au xviu" siècle. — Le Laufner-don Juan de Salzbourg. — Ses sources.

— Les Puppenspiele. — Leur multiplicité. — Les pièces d'Augsbourg, de Strasbourg et d'Ulm. — Leurs sources; leurs rapports. — Le Puppenspiel tyrolien recueilli par Erich Schmidt. — Les Puppenspiele au xixe siècle.

Don Juan a ainsi évolué en passant en Angleterre conformément aux mœurs d'un pays qui, au milieu du xvne siècle, était tout préparé par les circonstances à lui faire bon accueil. Il s'y corrompit davantage : sa corruption devint brutale et féroce.

En Allemagne, par un phénomène inverse, le héros devait au contraire s'épurer avec le temps, s'élever au-dessus des plaisirs matériels et grossiers jusqu'à la poursuite mystique de la Beauté. Ce furent les pays germaniques qui les premiers conçurent le Don Juan romantique et transformèrent le Donjuanisme en une conception supraterrestre de l'amour. Sans doute cette transformation du sens primitif de la légende et du caractère de son héros ne fut pas immédiate : elle fut même assez lente. Il en a été de la fable du Convie de. Pierre comme de celle du

docteur Faust, qui, avanl d'inspirer Gœthe, avail pendant de longues générations fourni un thème inépuisable aux représentations de Puppenspiele Marionnettes . De même, pendant un siècle il demi, hou Juan ne connaîtra en Allemagne d'autre scène que les théâtres populaires sur lesquels ses aventures lourdement caricaturées figurent à côté de celles du fameux docteur qui vendit son âme au diable.

Ainsi que dans celle de Faust, il y avait dans la légende de Don Juan l'antithèse, vague dans le principe, qui se précisa dans la suite, mais fut lente à se dégager, entre les sens et l'esprit, entre l'idée et la matière, antithèse qui devait assurer sa fortune dans les pays germaniques. Le mélange des grossièretés de la chair a\ec les sentimentalités de l'âme et les spéculations de l'esprit, se rencontre plus qu'ailleurs chez le peuple allemand, dans les mœurs, dans la littérature, dans l'art. La fable espagnole lui offrait les contrastes qu'il aime : l'association des appétits matériels et des rêves métaphysiques, du tragique et du bouffon, de la foi et du scepticisme. L'opposition du libertinage sensuel de Don Juan et de la passion épurée d' Kl vire: de la gravité religieuse du drame et des facéties de Calalinon, de Passarino ou de Sganarelle, ces cousins de Dans Wurst, devait satisfaire le goût du public qui retrouvait dans la pièce espagnole les caractères, les mœurs, les procédés scéniques même auxquels son propre théâtre l'avait accoutumé.

Aussi, avant même que le romantisme germanique s'emparât du héros et le transformât, avant que l'Allemagne conçût et réalisai l'idée de l'associer à Faust, elle l'accueillit tel que la Franoe el l'Italie le lui transmettaient. Dès la fin du xvne siècle, ef pendant tout le cours Au XVIIIe, elle l'a applaudi sous les différents avalais que la littérature ef la musique lui ont fait subir. Mais si l'on excepte la création originale de Mozart, mélapge >\r sentimentalité germanique cl de volupté latine, jusqu'au \i\' siècle la Légende de Don Juan n'a produit en Allemagne < pu- de- traductions ou des arlequinades du même genre que les bouffonneries de la Commedia delVArte el «le nos théâtres de la foire. < l'est dan- La musique que le génie allemand au XVIIIe siècle

a incarné sa conception du héros Libertin. Il ne l'a exprimée dans la littérature que sous une forme caricaturale, ou s'est contenté de reproduire les interprétations que l'étranger lui apportait.

C'est ainsi que le Don Juan de Molière passa de bonne heure en Allemagne où il eut une meilleure fortune que dans son pays d'origine. Il y trouvait un milieu disposé a le recevoir : l'influence française, prépondérante en Allemagne, avait rendu la littérature allemande, à la fin du xvue siècle, tributaire de la notre. Notre littérature dramatique, notamment, plus encore que l'anglaise et que l'italienne, jouissait de la faveur publique. Nos classiques étaient traduits et joués dans les différentes cours; des théâtres français s'étaient établis et donnaient avec succès des pièces en français dans le Hanovre, en Bavière, dans le Palatinat, en Prusse, et ailleurs encore. En 1674 on jouait Molière à Dresde, en 1679 à Heidelberg; en 1670 un recueil de ses comédies paraissait à Francfort. En 1694 une édition publiée à Nuremberg, chez Daniel Tauber, contenait pour la première fois, sous le titre de Das steineme Gaslmahl la traduction du Festin de Pierre ', triste traduction, sans doute, où, au milieu des platitudes, abondaient les contresens et même les non-sens -. La fameuse édition de 1695, connue sous le titre d'Histrio gallicus comico-satyricus sine exemplo 3 », et attribuée à Johannes Velthen, contient aussi Don Juan sous le titre de : Des don Pedro Gaslmahl (le Festin de don Pierre), qui corrige heureusement le non-sens du titre français. En général d'ailleurs, cette traduction est supérieure à la première, et elle a été faite sur l'édition de 1682 non cartonnée.

En même temps que paraissaient ces premières éditions, l'acteur Johannes Velthen, entre autres représentations de

1. (.'est la première de la lre partir. Le traducteur n'a l'ait connaître que ses initiales : J. E. P.

2. M. Ehrlianl [les Comédies de Molière m illemagne, p. SI et 82) en relevé un certain nombre. En voici un qui semble prouver que le traducteur avait sous les yeux un texte mal établi, nu qu'il a lui-même mal lu : il traduit la réflexion île Charlotte : « Si j'avais su ça tantôt, je n'aurais pas manqué de les laver avec du son •> : « Hiitte ich es zuvor gewusst, wûrde ich nich ermangelt haben sie mil Fleiss abzunwaschen » (les laver avec soin).

:t. A Nuremberg chez D. Tauber.

pièces de Molière, jouait à Dresde en 1684 devant l'électeur Jean-Georges III le Festin de pierre sous le titre assez bizarre de Die stadua der Ehre (la Statue de L'honneur1). En 1690, au coure du carnaval, il donne à Torgau la même pièce sous un titre différent : Don Juan oder des don Pedro Todtengastmahl (Don Juan ou le festin des morts de Don Pedro). Par la suite, les représentations de /><•// Junn se succédèrent en différents endroits : à Hanovre notamment, pendant le carnaval de L693; à Nuremberg en 1710. sous le titre de der Gottlose Don Juan nos Molière (le Don Juan athée de Molière) 2.

Au milieu du xviif siècle, l'illustre acteur Schrœder qui, tout enfant, avait figuré dans un ballet inspiré du Festb i de Pierre, puis joué le rôle de Sganarelle en 17:i(). s'attaqua à celui de Don Juan lui-môme, dans lequel il avait vu applaudir son maître Ekhof. Il convient d'ajouter que Schrœder n'était qu'un interprète infidèle de Molière. Il adaptait les rùles de l'auteur français au goût allemand 3.

Le Don Juan de Molière ne fut pas le seul Don Juan français représenté en Allemagne. Limitation de Thomas Corneille, qui, en fiance, ne tarda pas à remplacer sur la scène l'original, passa aussi sur les théâtres d'outre-Rhin. Lorsque la cour palatine se fut établie à Mannheim, des comédiens français y furent appelés, et parmi les pièces que cette troupe dite « Troupe des comédiens français de S. A. S. Electorale » joua entre les années 1730 et 1743, figure le Festin <!>■ Pierre de Thomas Corneille4.

1. Cf.. pour ces représentations, Fïirstenau, Zur geschichte der Mùsik und des

rs am Hofe der Churfûrsten von Sachsen, Dresde, 1861.

2. Cf. Richard-Maria Werner, Der Laufner d<m Juan, Hambourg ri Leipzig, 1891, p. 71.

3. Pour ces représentations de Schrœder, cf. Brunier, L.-I. Schrœder, Leipzig,

\ Innalen des Theaters, Berlin, 1789, I. V.

4. Cf. J.-J. Olivier, les Comédiens français dans les cours d'Allemagne, t. I, p. 15 et suiv.

Ainsi, dès la fin du xvne siècle, et pendant tout le cours du xvni% les différentes scènes allemandes ont vu de nombreuses représentations du Don Juan français plus ou moins fidèlement traduit ou adapté. Mais ce sont surtout les pièces dites ffauptactionen et les Puppenspiele qui ont servi à la diffusion de la légende. Le succès de ces dernières surtout, a été général dans tous les pays de langue allemande, et il persiste de nos jours encore. La floraison des marionnettes sur le sujet du Convié de plèvre n'a jamais été aussi riche qu'au \ixe siècle, et il n'est petite ville, dans l'Allemagne du Sud en particulier, où enfants et grandes personnes ne s'amusent des facéties d'Hans Wurst ou de Kasperl, et des menaces de l'esprit de don Pietro !.

Dès le début du xviir3 siècle, la légende alimente les théâtres improvisés, à Vienne notamment, dans le Tyrol, dans le Wurtemberg et dans toute l'Allemagne méridionale. La plupart de ces pièces sont aujourd'hui perdues, et il ne saurait en être autrement. Ce n'était en général que des canevas sur lesquels s'exerçait l'imagination des acteurs. Les titres en sont à peu près uniformes : « das steinerne Gastmahl oder die redende stadua »; — « <hm Pedro's Gastmahl » ; — « das steinerne Gastmahl » ; — « das steinerne Todten Gastmahl »; etc. A peu de différences près, ces œuvres se ressemblaient : elles conservaient les mêmes personnages, les mêmes événements et ne variaient même pas toujours les monotones lazzi du valet. Celles d'entre elles qui nous sont parvenues nous consolent aisément de la perte des autres. Au point de vue littéraire, leur valeur est nulle. Il n'y faut chercher ni peinture de mœurs, ni peinture de caractères, ni esprit. Elles n'offrent qu'un faible intérêt historique, s'étant sans cesse répétées les unes les autres. Leur seul mérite est d'avoir inspiré à da Ponte et à Mozart l'idée de traiter le sujet2.

Elles remontent à différentes sources : les unes, les moins

1. Dans un voyage que j'ai l'ait en Autriche en 1902, j'ai vu i\ Gmùnden un programme de Puppenspiele, où figurai! un Convive de pierre.

2. lNous montrerons plus tard les rapports entre le Don Juan de Mozart et les flauplactioncn de Vienne et de Salzbourg.

nombreuses et les moins intéressantes, dérivent du Don Juan de Molière donl elles ne sont qu'une parodie : telle est cette bouffonnerie au titre interminable qui fut jouée à Dresde au théâtre de la cour, le 11 janvier 17^J:

Das steinerne TodtenrGastmahl

Oder Die iiu Grabe noçb lebende Rache Oder Die aufs hôchste gestiegene endlich iibelangekommene Kiilin and Frechheit.

In der Person des don Juan, eines spanischen Edelmanns, mil Arlequin, einem geplagten Kammerdiener eines liederlichen Herrn und von Geistern erschreckten Passagiers.

Le festin des morts de pierre, ou Ja vengeance au delà du tombeau, ou l'audace et L'impudence poussées au dernier degré e1 tournanl mal, en la personne de Don Juan, gentilhomme espagnol, avec Arlequin, valet malheureux d'un maître dissolu, personnage1 tourmenté par des esprits .

Le rôle d'Arlequin était tenu par un acteur du nom de Johann Christoph Kirsch '-'.

Telle est encore celte boulïbnnerie accompagnée de musique que jouait en 1774 et en 177". à Hambourg E. II. Freeze, fameux directeur d'un théâtre de marionnettes ::. Tel est enfin ce mélange comique de Molière et de Tirso que Ton joua longtemps à \ ienne de 1783 à 1821, sous le titre de : Don Juan, oder clef steinerne H'isi. Lustspiel in mer Aufzugen nach Molière und dem spanischen des Tirso de Molina Don Juan, ou Vhôte de Pierre^ comédie en quatre actes d'après Molière et l'espagnol de Tirso de Molina \

1. Le mot • passagiers » n'esl pas clair. Il n'esl pas douteux qu'il soil au génitif et qu'il doive être rattaché au mot « Herrn ». Quant au sens du terme, il semble bien qu'il faille le prendre dans t'aeception populaire de « individu, type, pèlerin », comme nous disons en français un drôle <l<- type », « un drôle de pèlerin ».

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