‹ La Légende de Don Juan (volume 2)Chapitre 130 sur 223 · cr. le H'" acte; le m" n'est pas moins varié · texte numérisé non relu

cr. le H'" acte; le m" n'est pas moins varié

2. On a rattaché à la légende de Don Juan une pièce manuscrite du même Kurz, Juan del Sole, drame fantastique avec lequel la pièèe espagnole n'a en réalité aucun rapport. Il s'agit d'un gentilhomme qui, victime innocente des adultères de sa mère, Elvire, a tué son vrai père, son père putatif, une de ses sœurs, en a séduil une autre el limt par périr lui-même écrasé par la chute du cénotaphe de sa mère, après l'évocation effrayante, au milieu d'éclairs et de tonnerres, îles esprits de se- nombreuses victimes.

On a pu rapprocher la fable de Juan del Sole de relie de Don Juan Tenorio, parce que tous deux onl le même prénom et, après de graves fautes, périssent .■haiies par un agent d'outre-tombe. Mais les éléments essentiels de la légende de Don Juan sonl absents de celle de Juan del Sole. Celui-ci est un meurtrier et non un séducteur. C'est sous l'empire d'une fatalité supérieure et sans que

do pièces, des pièces entières même, soit de la même époque, soit plus récentes, qui ont avec le Conmtatô di pietra une parenté plus étroite encore que Yffauptaetion de Kurz. Nous avons notamment l'indication d'une œuvre à intention morale intitulée : Schrecken-.Spiegel ruchlosen Jugend, oder das lehrreiche Todtengastmahl des don Petro (Le Miroir d'épouvante pour jeunes gens dissolus, ou le Festin des morts édifiant de don Petro), qui porte la date de 17-'55 ; et une autre indication beaucoup plus curieuse, car elle contient, avec d'autres détails, la liste des personnages. C'est le programme d'une pièce jouée à Hambourg le 6 octobre 1741 et reprise en 1717 par la troupe de l'acteur Johann Friedrich Schonemann ». Cette pièce, que l'imprésario, ignorant sa véritable origine, déclare « tirée du français de M. de Voltaire », sans doute pour en assurer le succès sous le couvert de ce nom illustre, était suivie d'un divertissement donné par Arlequin. Elle avait en même temps un but édifiant que le directeur de la troupe signalait à son public : «C'est une de ces pièces, disait-il, où se lient ensemble la gaîté, la terreur et la richesse d'enseignement. Dans la personne de Don Juan est représentée aux yeux la jeunesse légère, une vive conception des plus grands vices, de manière à les faire détester, et la tin malheureuse du héros est à faire frémir ». A cette réclame morale, destinée aux gens qu'aurait pu effaroucher le choix du sujet, s'en ajoutait une autre à l'adresse du public avide des spectacles à décors et des féeries : « Outre divers autres changements convenables, la scène sera décorée d'un magnifique monument de don Pedro tué par Don Juan ». Mais le plus intéressant à retenir est la liste des

sa responsabilité soil engagée qu'il esl criminel. Alors que la morale de la fable espagnole s'adresse aux jeunes débauchés qui remettenl à trop lard le sois de leur salut, la leçon de la fable allemande s'adresse plutôl aux mères coupables. Enfin, si l'on voit bien apparaître, dans la pièce de Kurz, les esprits des victimes de Juan del Sole, on n'y retrouve ni le meurtre du commandeur, ni l'invitation à la statue, ni le fameux souper, c'est-à-dire aucune des parties les plus caractéristiques de la l'aide de Don Juan.

1. Cf. llans l)e\ rient, Johann Friedrich SchSnemann und seine Schauspielergesellschaft. Ein Beitrag xrxr Theatergeschichte, des 18. Jahrhunderts, Bamburg et Leipsig, 1895, p. 32-33(11' fascicule des Theatergeschichtliche Forschungen de 15. LitzmannV.

personnages : Don Alvarès, père <le Don Juan, Don Juan, son fils, don Pedro1, Amaryllis, sa fille; don Philippe, amoureux (T Amaryllis; Arlequin, sous le nom de Philippin, valet de Don Juan ; un ermite, un aubergiste, une aubergiste ; paysans et paysannes, gardes. Ces noms prouvent manifestement que la pièce de Johann Friedrich Schonemann rappelait celle de Villiers plus fidèlement encore que ne le faisait celle de Kurz, puisque dans celle-ci Hans Wurst a pris la place de Philippin et que le père de Don Juan a disparu. La présence d'un aubergiste et de sa femme prouve aussi que l'auteur avait accommodé son sujet au goût de ses compatriotes.

D'autres représentations de pièces analogues, moitié écrites, moitié improvisées, ne cessèrent d'être données au cours du xvme siècle en différentes villes et principalement à Vienne. Otto Yahn 2 signale notamment un Don Juan oder das steinerne Gastmahl qui fut joué jusqu'en 1772 pendant l'octave des Morts. En même temps, la légende transformée en une sorte de mystère religieux servait à un autre spectacle annuel que l'on donnait a la même époque. La scène du cimetière avec l'esprit de don Pielro et des revenants constituent la partie principale de ce drame, qui fut joué de 1707 à 1769, année où il fut remplacé par une pièce tirée du Macbeth de Shakespeare 3.

Le Muséum de Salzbourg possède une pièce manuscrite de la fin du xvme siècle dont l'étude n'est pas sans intérêt pour l'histoire de la légende en Allemagne. Elle est intitulée : « Donn Joann, fin Schauspill in IV Aufzigen verfast von fferrn appen Heter Metastasia, K. K. Hofboelm (Don Joan, spectacle en 4 actes, composé par M'' l'abbé Pierre Métastase, poète de la cour impériale et royale4). Le texte de Salzbourg est une copie faite en 1811 par un nommé Franz Kastner. membre d'une soriélr

I. Dans ces pièces, le nom du commandeur s'orthographie tantôt P<-tr<>. tantôl Pedro, tantôl /'»■//».

■1. Mozart, t. IV, p. 344, Leipzig, 1859.

'■',. strpiianir ( l'iviVifc de sun iiiTanp'inriii du Macbeth do Shakespeare), cité par Ehrhard : 1rs Comédies de Molière m illemagne, p. 279.

•i. Cette pièce a été publiée et longuemenl étudiée par Richard-Maria Werner dans -on opuscule Der Laufner h<>n Juan, Hambourg el Leipzig, 1891.

populaire d'acteurs appelés Schiff&leute von Laufen. Celle compagnie ayant dû soumettre à la censure à partir de 1798 les pièces qu'elle jouait, en fil faire des copies. Celle de Kastner fut faite sur un vieux texte de souffleur. Bien que portant la date de 1811, elle est donc la reproduction d'un original plus ancien.

L'attribution de la pièce à Métastase est évidemment fantaisiste, Métastase n'ayant jamais écrit de Don Juan; mais elle s'explique par une confusion naturelle, le poète italien ayant eu nombre de ses œuvres jouées à Salzbourg. Comme il est mort en 1782, Kastner n'a pu lui imputer la paternité du Laufner don Juan que si celui-ci remonte à une époque antérieure. La pièce est donc manifestement de la dernière partie du xvme siècle. L'auteur véritable en est inconnu.

Elle se rattache directement, comme nous allons le voir, à la même filiation que la pièce de Vienne. Elle est, comme celle-ci, une sorte de Hawptaction dans laquelle, cependant, l'élément comique et même bouffon s'est développé encore aux dépens desautres. La langue que parle le valet est le dialecte des paysans du Salzkammergut; les personnages sont ceux de la pièce de Vienne, moins les bergers, les mariés et Scapin. Donn (sic) Pietro y est appelé « généralissime » (Feldherr). La scène se passe à Madrid. La suite générale de l'intrigue est la même que dans la pièce de Kurz. Elle se rapproche même beaucoup plus par certains détails importants de cette dernière que des autres pièces issues de Giliberto. La scène entre Don Juan et son père a disparu. Don Juan assassine l'ermite et don Philippe, et les fait tous deux enterrer par son valet. L'auteur a reproduit la scène du cabaret, et les stances finales de Don Juan. Il a cependant introduit quelques modifications importantes : il a supprimé la proclamation de Scapin, le récit du naufrage, la séduction des bergères, l'enlèvement de la mariée. Il a ajouté au début plusieurs scènes originales qui rappellent — bien que d'assez loin — certains détails du Burlador. Le roi d'Espagne, après avoir célébré en vers la puissance de son royaume, annonce les victoires remportées par don Pietro et déplore le chagrin que celuici éprouvera quand il apprendra que Don Juan a tué en duel son

fils don Alonzo. Pour lui, il pardonne au coupable qui a juré de s'amender. Don Pietro revient de son expédition, fait au monarque un récit de ses exploits, inspiré du récit de l'ambassade chez Tirso ou chez Cicogniniet, en récompense, est nommé gouverneur de Barcelone. Le roi promet en outre — nuire souvenir de Tirso ou de Cicognini — de donner à sa fille, donna Anna, un époux digne d'elle. Don Pietro, informé du meurtre de son fils, refuse à Don Juan, en dépit de ses prières, de lui pardonner : le sang seul le paiera du sang versé. Don Juan, rendu furieux par le refus du vieillard, jure de se venger en enlevant donna Anna.

A ces détails, l'auteur en a ajouté d'autres, absents de la pièce de Kurz et qui sont, eux aussi, empruntés à Tirso ou à Cicognini : c'est la supercherie de Don Juan, profitant d'une lettre interceptée pour se substituer au fiancé de donna Anna, et danla dernière partie, l'ordre donné au valet d'accompagner l'Esprit avec une lumière. Mais ce qui est plus curieux, c'est que le Laufner don Juan contient deux traits qui se trouvent déjà l'un dans VAgiunta al convitato di Pietra, de Biancolelli, l'autre dans la pièce de Le Tellier. Le premier est un ordre de Don Juan au laquais d'aller chercher une échelle pour pénétrer chez donna Anna; le second, c'est l'erreur du valet entrant dans le cimetière et prenant pour des garçons meuniers les statues de pierre qui entourent le tombeau de don Pietro. Enfin, — faut-il voir dans ce trait une simple rencontre ou une réminiscence des Plaideurs de Racine? — tandis que, surles ordres de son maître, le valet invite la statue, il répète stupidement non seulement les termes de l'invitation, mais encore les injures que lui adresse don Juan impatienté :

D. J. — Don Pietro.

Le Valet. — Don Pietro.

D. J. — Mon maître Don Juan....

Le Valet. — Mon maître Don Juan....

D. J. — Oui a eu l'honneur de vous tuer....

Le Valet. — Ah ! c'est un honneur d'être tué par vous?

D. J. — Tais-toi, canaille, et continue. Le Valet. — Tais-tois, canaille, et continue. D. J. — Oue dis-tu, chien?

Le Valet. — Que dis-tu, chien?

D. J. — Animal, si lu ne cesses pas de répéter ce que je dis, je te pique mon épée dans le ventre '....

Ce Don Juan est donc une nouvelle combinaison des éléments antérieurs. Comme dans toutes les pièces allemandes, la partie qui se rattache à la filiation de Giliberto est la plus importante; mais elle est moins considérable que dans la pièce de Kurz. D'autres détails, de sources différentes, sont venus s'y ajouter. L'auteur inconnu semble ainsi avoir fondu, comme le faisait à peu près à la même époque da Ponte, des éléments empruntés à la France, à l'Espagne et à l'Italie. Toutefois, s'il est naturel qu'il se soit, comme ses prédécesseurs, inspiré d'un dérivé de Giliberto, de Cicognini, de Tirso même, il serait surprenant qu'il ait connu la pièce de Le Tellier, qui n'a jamais été imprimée et n'est pas sortie de France. Les deux auteurs ont certainement emprunté le détail qui leur est commun à une même source. Nous avons vu, en effet, que les Italiens continuèrent à jouer en France au xviii0 siècle un Don Juan dans leur langue. Ce fut d'autre part la troupe de Constantini qui représenta la pièce de Le Tellier inspirée des scenarii italiens antérieurs. Le détail se trouvait donc vraisemblablement dans quelque scénario qui passa en Allemagne, et cette supposition est d'autant plus probable que

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