Md
La plupart de ces œuvres, dénuées de toute prétention littéraire et en grande partie improvisées, nous ont été transmises par des canevas ou par la simple t radition orale. Quelques-unes recueillies et sténographiées par des auditeurs, ou copiées sur les textes des impresarii, ont été intégralement conservées. Les plus anciennes ont été publiées dans le tome III de la revue de Scheible, das Kloster, en 18461. Ce sont trois Puppenspiele joués l'un à Augsbourg, l'autre à Strasbourg, le troisième à Ulm, sans indication de date ni d'auteur. Ils sont probablement du commencement du xixe siècle et dérivent de la môme source que les ffauptactionen dont nous avons parlé. Ils n'en diffèrent guère, d'ailleurs : Don Juan y est plus criminel que débauché, son valet est un bouffon niais dont les sottises remplissent la scène. Le merveilleux et le comique se mêlent, provoquant tour à tour la terreur et le rire par des apparitions soudaines d'esprits, de diables, d'anges, et les grossiers lazzi de Hans Wurst.
Les deux premières de ces œuvres, celles d'Augsbourg et de Strasbourg, rappellent de très près les pièces françaises de Dorimon et de Villiers, celles de Vienne et de Salzbourg. C'est toujours la même intrigue amoureuse de don Philippe et d'Amaryllis interrompue par la jalousie de Don Juan; l'assassinat de don Pietro; la fuite du meurtrier et de son valet dans une forêt où ils rencontrent et dépouillent un ermite: le meurtre de don Philippe à la suite d'une comédie hypocrite jouée par Don Juan : la rencontre avec la statue ; l'invitation; le repas, et la fin merveilleuse du coupable. Mais sur ce thème général toujours identique, et devenu banal à force d'être reproduit, des variations de détail assez importantes ont été introduites, curieuses, moins pas leur intérêt propre que par les indications qu'elles fournissent pour suivre en Allemagne l'évolution de la légende sur les théâtres forains. Aussi, en dépit de ce qu'il peut y avoir de fastidieux dans une telle élude, cst-il à propos de comparer entre elles ces pi.ces : nous établirons ainsi avec plus de précision leur origine respective: nous verrons ce qu'elles ont apporté de nouveau au
vieux fonds commun et les transformations que subil avec elles le sujet.
La pièce d'Augsbourg débute par une scène qui n'est pas sans quelque analogie avec la première partie du Laufner Don Juan. Don Pietro, gouverneur de Barcelone, refuse d'accorder sa fille à Don Juan et celui-ci en conçoit un dépit qui le pousse à enlf, ei la jeune fille à son fiancé don Philippe. Les Puppenspiele d'Augsbourg et de Strasbourg reproduisent ensuite la conversation des deux amants, surprise par Don Juan qui confie à son valet son intention de s'opposer au bonheur des deux jeunes gens. Ilans Wurst accueille ce projet par des plaisanteries ironiques sur la folie des amoureux. Dans la pièce d'Augsbourg comme dans celle de Salzbourg, c'est après avoir intercepté un message adressé à don Philippe que Don Juan imagine de se substituer à ce dernier.
Avant l'exécution de ce projet, la pièce de Strasbourg contient une scène absente jusqu'ici de toutes les pièces allemandes ', et qui est, avec d'importantes modifications, empruntée directement aux pièces françaises de Dorimon et de Yilliers. Cette scène se retrouve aussi dans des dérivés postérieurs. C'est une entrevue entre Don Juan et son père don Alvaro. Le fils demande au vieillard de l'argent, sur son refus le soufflette, puis brise son coffre-fort et le vole. Il revient ensuite à son plan d'enlèvement, 'et dans les deux pièces il envoie, ainsi (pic dans le Laufner Don Juan, Hans Wurst quérir une échelle.
Celui-ci revient et se livre à des lazzi divers : dans le Puppenspiel de Strasbourg il cherche son maître dans l'obscurité comme il le faisait dans la pièce de Vienne. Dans celui d'Augsbourg le diable lui apparaît et lui fait peur.
Après la tentative avortée d'enlèvement, et le meurtre de don Pietro, le Puppenspiel d'Augsbourg combine les détails du Laufner Don Juan, et de la ffauptaction de Kurz : comme dans celle-ci, Don Juan oblige Hans Wurst à changer d'habits ave<
l. Toutefois une scène semblable pouvait se trouver dans la pièce jouée en l"il et en 1717 ii Hambourg, dont il ne nous ;i été conservé qu'un programme Le Qom du père de Don Juan y figure. Cf. plus haut, p. 375 et 376.
lui, puis lui ordonne, ainsi que dans le Laufner Don Juan, d'aller chercher une corde pour franchir les murs de la ville. Cette partie, et notamment un dialogue plaisant entre Hans Wurst et les soldats, a disparu du Puppenspiel de Strasbourg.
La scène avec l'ermite présente aussi de notables différences dans les deux Puppenspiele : dans celui d'Augsbourg Termite, comme dans la pièce de Kurz, célèbre les joies de sa vie solitaire; dans celui de Strasbourg, il raconte une tempête qui a sévi pendant la nuit, et va au secours des naufragés.
Pendant son absence, Hans Wurst paraît, fait un récit bouffon de son naufrage, retrouve son maître et monte sur un arbre pour examiner le pays. De là il aperçoit l'ermite qu'il prend d'abord pour un ours et à propos duquel il se livre à une série de jeux de mots qui rappellent d'assez près ceux du Laufner Don Juan. Dans les deux Puppenspiele comme dans les Hauptaetionen, Don Juan demande ensuite à Termite de changer d'habits avec lui, mais, dans le texte d'Augsbourg, Hans Wurst apprend maladroitement au solitaire les crimes de son maître; et pour parer aux conséquences de cette imprudente révélation. Don Juan tue Termite1. Après quoi il revêt ses vêtements, puis il le fait enterrer par Hans Wurst. Dans la pièce de Strasbourg, Termite emmène Don Juan dans sa caverne, et lui donne un manteau à lui sous lequel Don Juan se propose de détrousser les passants -. La scène du meurtre de don Philippe est semblable dans les deux Puppenspiele, et ne diffère guère des pièces antérieures.
Dans la pièce de Strasbourg paraît ensuite une bergère qui célèbre les délices de sa condition dans un monologue bouffon, parodie des stances poétiques de Tisbéa. Une princesse qui arrive, lui demande son chemin, et tandis que les deux jeunes filles s'entretiennent, Don Juan les surprend, enlève la princesse et revient peu après, annoncer que, comme elle lui résistait, il Ta
1. Dans le scénario italien, tiré de la pièce de Perrucci, le valet révèle aussi par une imprudence à Ottavio les crimes de son maître. Cf. plus haut. p. 304.
2. Dans le Wouveau Festin de Pierre de Rosimond, dans le Libertineie Shadwell, Don Juan imagine aussi de se l'aire voleur. De même dans 1rs pièces hollandaises.
assassinée.... Cette scène n'existe pas dans le Puppenspiel d'Augsbourg, mais elle y est remplacée par une scène comique dans une auberge, entre Hans Wurst et une cabaretière, scène qui rappelle un épisode semblable de la pièce de Vienne et de celle de Salzbourg. Toutefois, le Puppenspiel ajoute un détail curieux qui se trouve aussi dans le vaudeville français de LeTellicr ' : la cabaretière demande à Hans Wurst comment il se fait qu'il soit noir tandis que son maître est blanc. « C'est qu'il est né le jour et moi la nuit, » répond Hans Wurst 2.
Une noce entrant dans l'auberge, Don Juan enlève la mariée, ainsi qu'il le faisait déjà dans les pièces antérieures. Cette scène est absente du texte de Strasbourg.
Après diverses facéties entre la cabaretière et Hans Wurst, Don Juan, qui est revenu, aperçoit une statue et apprend de la cabaretière que c'est celle de Don Pietro. Il apprend aussi qu'on a donné l'ordre d'arrêter le meurtrier. Cette nouvelle remplit Hans Wurst d'effroi. Mais son maître l'oblige à inviter la statue, qui répond avec un bâton de feu.
Dans le Puppenspiel de Strasbourg, Don Juan, après avoir assassiné la princesse, franchit les murs d'un cimetière où il aperçoit la statue, raille la splendeur du monument comme nous le lui avons vu faire chez Tirso, chez Cicognini et ses dérives, puis oblige Hans Wurst à lire l'épitaphe. Le valet, la lisant de travers, il la lit à son tour, et se met en colère à propos de! menaces qu'elle contient à son endroit. Il invite la statue et envoie Hans Wurst à la recherche d'une hôtellerie pour y commander le repas. Pendant ce temps, l'esprit cherche à l'amener à de meilleurs sentiments. Mais il ne répond à ses leçons que par des railleries. L'esprit l'invite alors lui-même à dîner.
Tandis que dans le Puppenspiel d'Augsbourg nous assistons au premier repas de Don Juan; aux facéties de Hans Wurst,
1. Je vois dans ce rapprochement une preuve de plus de l'existence en Allemagne d'un scénario italien, semblable au scénario dont s'esl servi Le Tcllier.
2. Whirtin. — la, jet/.l sair mir Du. wanim ist Dein llerr so wcisz und Du so schwarz?
Hans Wurst. — Narr, weil der bei Tag geboren isi und i bei Nacht. (Acte 11.
se. III.)
renouvelées de celles des scenarii italiens; à l'arrivée de l'esprit el à son départ, le texte de Strasbourg nous transporte aussitôt chez le commandeur : une table garnie de deux vases et d'une tête de mort attend Don Juan, et la statue invoque le ciel en sa faveur.
Les deux versions se rapprochent ensuite : ce sont les mêmes exhortations de l'esprit à don Juan, les mêmes réponses ironiques de celui-ci ; l'arrivée des démons. Dans la pièce de Strasbourg, cependant, apparaît un ange, qui, lui aussi, exhorte Don Juan au repentir. Le misérable, un moment touché, doute finalement du pardon céleste, et appelle les furies qui l'entraînent. Hans Wurst, qui s'est d'abord sauvé, revient, regrettant d'avoir perdu sa part du festin. 11 chasse ensuite deux diables qui essaient de le tenter.
11 résulte de ce parallèle que les deux pièces d'Augsbourg et de Strasbourg ressemblent d'assez près aux textes de Vienne et de Salzbourg. Elles contiennent aussi des éléments qui ne se trouvent pas dans ces derniers. La pièce dWugsbourg rappelle par endroits les scenarii italiens et le vaudeville de Le Tellier. La pièce de Strasbourg se rattache directement aux pièces de Dorimon et de Villiers par la scène de Don Juan avec son père. L'identité des noms est même à noter : le don Alvarès des auteurs français devient don Alvaro chez les Allemands, qui italianisent le nom espagnol comme ils l'ont fait pour don Pedro. Donna Anna a aussi disparu pour redevenir Amaryllis. La version strasbourgeoise rappelle en outre en deux endroits : dans le monologue de la bergère et dans la rencontre de Don Juan avec la statue, le texte de Tirso et celui de Cicognini. Dans les deux pièces, les parties originales sont peu nombreuses: la nouveauté est toute dans le développement des scènes comiques, l'introduction de lazzi et de jeux de mots généralement grossiers.
Cependant les deux Puppenspiele ont chacun un caractère différent: celui d'Augsbourg est une charge bouffonne. Tout s'y transforme en caricatures : sentiments, situations, caractères. Don Juan, qui semble aimer réellement Amaryllis (ou plus exactement, par mu; singulière corruption, Maryllis), parle à
Mans Wurst avec admiration de ses jolies joues rouges, de sa toilette, de son beau linge, et Ilans Wurst, ironique, l'invite à la regarder le matin, au saut du lit, « semblable à un tableau aoir sur lequel on a effacé la craie1 ». Les plaisanteries de Hans Wursl et ses mots, souvent orduriers, même au moment où le surnaturel intervient, abaissent la pièce au niveau d'un public grossier. L'auteur, dans sa débauche d'esprit, ne cherche guère la finesse. Hans Wurst compare la statue à une vierge de cent quatre-vingt-un ans et, en pénétrant dans le cimetière, il se donne du cœur avec un petit verre de « spiritus confessionis ». La cabaretière, à qui Don Juan demande s'il faut l'appeler madame ou mademoiselle, répond qu'elle est encore « vacante2 ».
La version de Strasbourg, tout en conservant une large place aux bouffonneries de Hans Wurst, exagère au contraire les couleurs sombres de la pièce et fait de Don Juan, plus encore que les pièces de Dorimon et de Villiers, une brute féroce. Dès le début, éconduit par Amaryllis, il profère contre elle et son amant les plus violentes menaces : il l'enlèvera, dût-il lui en coûter à lui-même la vie. Il ne tue plus seulement ses ennemis, mais même les femmes qui lui résistent. De plus, il devient voleur, force le coffre-fort de son père, et se propose de se faire détrousseur de grand chemin. Par contre, plusieurs épisodes comiques ont disparu, notamment la scène entre Hans Wurst et la garde, h féconde en facéties et en jeux de mots.
Cette charge tragique est encore forcée dans le Puppenspiel d'Ulm qui, assez différent des deux précédents, se rapproche davantage, cependant, de celui de Strasbourg. Il débute par les plaintes d'un vieillard, gémissant des chagrins que lui cause son fils. Celui-ci ne tarde pas à arriver, demande à son père de l'argent, et, sur son refus, le lue. C'est la scène du Puppenspiel «le Strasbourg aggravée. Ce forfait accompli, l'assassin se réfugie dans une forêt où il rencontre non [tins une princesse, mais sa
1. Hans Wubst. — Ihre -«in .iien rothen Wangen! ••• Rommen's aber m (In- Frûb zu ihr, so schaut sie g'rad ans. wie' ne Recheutafel, \vo der Wirth d'Kreiden d'rauf ausg1 loscht liât. (Acte II, se. i.)
2. Wiiu'iii.N. — I •- 1 1 bin h ledigen Standes. (Acte III, se. ai.)
propre sœur, qui va à Paris (?) pour le faire emprisonner. Il la lue aussi, ainsi que Termite qui refuse de lui prêter ses vêlements, fait enterrer par Mans Wurst les deux cadavres, et, après ces beaux exploits, va dans une hôtellerie située près d'un cimetière pour voir si les esprits lui apparaîtront. Il voit en effet l'esprit de son propre père : effrayé, il appelle les furies qui l'emportent aux enfers.
Le texte de cette pièce n'est qu'un résumé très bref et peutêtre incomplet : toute la partie des amours de Don Juan a disparu. Il n'est plus question d'Amaryllis, de don Philippe, du meurtre de don Pietro ; les aventures avec les bergères, avec la mariée, le naufrage, tous ces éléments si importants sont supprimés. Don Juan n'est plus autre chose qu'un parricide et un fratricide.
En dépit de leurs différences, ces trois pièces ont en commun des caractères essentiels. Le libertinage de Don Juan s'y atténue de plus en plus. Le trait le plus significatif de sa physionomie s'efface. Il devient une sorte de boucher sanguinaire dont les crimes effrayants, alternant avec les lourdes facéties de Hans Wurst, font vaciller la pièce du mélodrame à la bouffonnerie. Les apparitions et les changements à vue ajoutent le plaisir des yeux aux émotions tragiques et comiques. Ces marionnettes ne diffèrent donc guère des Hauptaclionen dont elles sont sorties et qu'elles se contentent d'imiter en les poussant à la charge. Comme leurs modèles, elles sont originaires de la Basse-Autriche1. Dans une quatrième pièce dont le texte a été publié par M. Eric Schmidt2 les allusions au Tyrol sont assez nombreuses.
Ce dernier Puppenspiel se trouve à Innsbrûck dans une collection privée. L'écriture du texte est assez ancienne; il est du reste facile d'en fixer l'époque, car dans la scène n de l'acte II, Hans Wurst demande si les Français sont partis et si Bonaparte fait la paix. La pièce est donc de la fin de 1800, ou du commencement de 1801, au moment où Moreau, après avoir battu les Autrichiens à Hohenlinden, occupait le Tyrol et sa capitale et