LES PRÉCURSEURS DU ROMANTISME 2 EN ANGLETERRE : LE DON JUAN DE BYRON
Raisons qui ont amené Byron à composer un Don Juan. — Influence île ses lectures, de La pantomime de Delpini, du milieu et du temps : le séjour à Venise; la vie facile et les amours du poète. — Beppo et Don Juan. — Etat d'àme de Byron quand il commenta Don Juan. — Motifs qu'il a donne- de son choix. — Le type de Don Juan convenait à l'objet qu'il se proposait et a son propre caractère. — Les divers moments de la composition du poème. — Conception nouvelle du sujet : transformation du tond et de la forme. — Absence d'unité intérieure et de plan. — Unité intime. — Influence de la vie de Byron sur la composition de Don Juan. — L'autobiographie; l'expression des idées, des sentiments, des croyances, des rancunes de l'auteur. — La satire. — Son caractère et sa portée : satire humaine, européenne et anglaise.
— Pessimisme de Byron dans la première. — Banalité de la seconde. — Précision et acrimonie de la troisième. — Vices et travers que Byron reproche à ses compatriotes. — Le ton de l'œuvre. — L'humour du poète. — Tristesse et scepticisme. — Le caractère du héros. — Les phases de sou évolution. — En quoi il diffère de ses aînés. — Son romantisme. — Don Juan et Byron. — Les personnages de femmes : leur nouveauté el leur variété. — Intention- de Byron en les peignant. — Banalité de sa psychologie féminine.
— La femme sensuelle. — L'anglaise. — Arrière-pensée de Byron sur les rapport- de l'homme el de la femme, sur l'amour légal et l'amour libre. — Sens profond du poème. — Impression qu'il produisit sur l'opinion publique-
— Son peu d'influence. — Sa place isolée dan- l'histoire de la légende.
On s'est étonné — et Taine semble n'avoir vu dans ce choix <juc le caprice d'un poète ;'i court de héros — que l'auteur de Childe-Harold ail eu l'idée de chanter Don Juan. Si nous en croyons Stendhal1, ce fut la lecture d'un poète satirique véni-
1. Stendhal. Racine el Shakespeare : Lord Byron en Halle, p. 284.
tien, Buratti, qui donna à Byron L'idée (récrire Beppo el Don Juan. Ce Buratti avait été signalé à Byron par Silvio Pellico. Ne pouvant faire jouer ses comédies, il les écrivait sous forme de satires et, tous les six mois, le gouverneur de Venise l'envoyait en prison. » Ces satires, fort violentes, circulaient sous le manteau et faisaient les délices de la société vénitienne. La comtesse N. prêta son recueil au poète, qui, « d'abord, n'y compnl rien ». Mais, par la suite, plus accoutumé à l'italien, il pénétra le sel des railleries de Buratti et « l'ivresse qu'allumaient dans les cœurs » les vers de ce dernier l'excita lui-même à tenter la chance d'un succès analogue.
Il n'y a pas lieu de mettre en doute l'anecdocte. Eut-elle sur Byron l'influence que lui attribue Stendhal? On peut le croire, si Ton voit en Don Juan une continuation de Beppo, dont le sens satirique relève du même esprit que les poésies de l'ironiste vénitien. L'orgueil de Byron, son désir de briller dans une société dont il était l'idole, et de rivaliser avec les poètes a la mode, semblent justifier aussi l'opinion de Stendhal.
A cette époque, le poète se familiarisait avec la littérature italienne et de préférence avec cette littérature moitié burlesque et badine, moitié licencieuse, que Pulci et Berni avaient mise à la mode au XVe siècle. Son Beppo, quoique directement imité d'un poème anglais \ tirait sa véritable inspiration du genre bernesque L'auteur avait lu les Animaux parlants de l'abbé Casti Me Richardet du cardinal poète Forteguerri \ et s'il n'est pas sûr qu'il ait connu dès lors dans le texte original ce Morgante Magaiore de Pulci. qu'il devait traduire un peu plus tard, alors même qu'il composait Don Juan\ il connaissait VOrlando in RoncesvaUes de sir .1. 11. Merivale paru en 1814 et mspiré du Morgante Maggiore. Peut-être, bien qu'il n'en dise rien, avait-il
l. john Hookham Frere's (Whistlecraft) jeu d'esprit. •> <T Personal Memoirs of Pryse Gordon, t. II, p. 328. I ci. Quar^u,; avril 18Ï9, article d'Ugo Foscolo :A«rr«tl
miers chants de Don Juan. Cf. lettre à Murray, du i février 1820. 5. Cf. l'avertissement au Morgante Maggiore.
lu aussi les fragments du M<>r<i/nih' Maggiore que le môme poète avait traduits dans le Monthley Magazine en 1806. Ce qui est certain, c'est qu'en 1 818, il avait lu Berni, car, dans une lettre à Murray du 25 mars de cette année, s'il reconnaissait que Whistlecraft avait été son modèle, il déclarait que le véritable original était Berni, le « Père de cette littérature ' ».
Ainsi Byron, par les lectures qu'il faisait depuis qu'il était à Venise, subissait peu à peu l'influence de ce genre sceptique et léger, fait de persiflage et de gravité, de sincérité et de cynisme, qu'il allait lui-même adopter et substituer aux accents mélodramatiques de ses œuvres antérieures. Don Juan, comme Beppo, esl né de cette littérature.
D'autres raisons purent aussi lui inspirer l'idée de traiter à sa façon la vieille légende. Il était depuis deux ans à Venise lorsqu'il commença son poème, et nulle part peut-être, en Italie, on ne jouait plus fréquemment, soit à l'Opéra, soit sur les scènes de la Commedia delV Arte, le Convitato di Pietra. Bien que les pages mutilées de sa correspondance et de son journal n'en fassent pas mention, Byron a dû assister à plus d'une représentai ion de « son ancien ami Don Juan que chacun, dans la pantomime, a pu voir envoyer au Diable 2 ».
Il connaissait depuis longtemps cette pantomime de Don Juini or the libertine destroyed qui, jouée pour la première fois par Garrick au théâtre de Drury-Lane, avait été refondue par Charles Antonv Delpini, et reprise au Royalty théâtre en 1787. Depuis, cette farce en deux actes qu'accompagnaitune musique de Gluck avait été donnée à maintes reprises par un acteur célèbre, Joseph Grimaldi, qui tenait le rôle de Scaramouche. En 1809 notamment, celui-ci jouait au Covent-Garden théâtre, où il comptait parmi ses familiers et ses protecteurs Byron qui, lors de son dépari en 1816, lui fil cadeau d'une tabatière en argent3.