Cf. Moore, t. Il, p
4. Shelley en lui frappé et, dans son poème de Julian nn.i M<i.i,i,ii.,. il peignit >nu- [es traits du comte Maddalo, la violence des passions >'t le génie surhumain de Byron.
et aux malheurs de l'auteur lui-même; de critiques du libertinage italien, de la pudibonderie el du pédantisme anglais; d'équivoques; de jeux de mois; de plaisanteries et d'accents douloureux; d'humour el de sincérité; tonte un amalgame d'éléments disparates : satire, peinture de mœurs, observations générales et privées; le tout encastré sans suite ni raison dans une intrigue sans cesse oubliée, reprise, abandonnée de nouveau, simple prétexte à lancer sur l'humanité une pluie de traits amers. Don Juan en raccourci, tel était Beppo.
Le ton de ce petit poème plut à une société éprise de Buratti, et le succès obtenu l'ut pour Byron un encouragement à entreprendre sur un thème semblable une œuvre de plus longue haleine. Dans une lettre du 19 septembre 1818 à Thomas Moore, le poète déclare en termes formels cette relation entre Don Juan <•( Beppo : « J'ai fini, dit-il, le premier chant d'un poème dans le style et la manière de Beppo, encouragé par le succès de celui-ci. 11 s'appelle Don Juan : ce sera une satire doucement facétieuse de toute chose1 ». Dans une lettre du 24 septembre à Murray, il répète que le nouveau poème sera dans le style de Beppo.
La vie libre de Byron à cette époque, l'influence des mœurs relâchées de la société vénitienne, les ressentiments du passé que n'ont pas calmés des voluptés artificielles, ce mélange d'ivresse cl d'amertume, voilà donc ce qui a produit Lirppo et Ihm Juan. Ces Acux œuvres, la seconde surtout, sont le fidèle reflet des multiples et contradictoires sentiments qui agitaient alors l'âme de leur auteur : soif de plaisirs, orgueil endolori, rancune contre les hommes, leurs lois, leurs mœurs, leurs opinions et leurs préjugés. Le poète qui, plus qu'aucun autre, n'a cessé de s'exprimer lui-même dans ses œuvres, ('-tait alors dans cet état psychologique où l'homme sent davantage le besoin de se raconter, de confier sa vie, ses émotions, ses douleurs et ses joies. Ses lettres de cette époque en font foi. Dès le mois de
l. I hâve flnished the flrsl canto of « poem in the style and mariner of Beppo, encouraged by the good success of Hic saine. Il is called /'<>» Juan and is meant tu be a little quiellj racetious upon every thing.
LES PRECURSEURS DU ROMANTISME. fc3a
juillet il songeait à écrire ses mémoires et il entreprenait bientôl une autobiographie qui était presque achevée à la fin d'août. En même temps, il travaillait au premier chant de Don Juan '.
Cependant, si ces raisons expliquent que le poète, pendant son séjour à Venise, ait éprouvé le désir d'écrire une œuvre oii il mettrait, plus encore peut-être que dans les précédentes, ses idées, ses sentiments actuels et toute sa personnalité, elles n'expliquent pas que Byron, pour faire cette nouvelle confession, ait choisi hsujet de Don Juan. Childe-IIarold, Manfred, Conrad, types imaginaires, pouvaient aisément incarner les états d'àme réels ou les rêves de leur auteur, et devenir les poétiques et idéales personnifications de son moi; mais Don Juan, type légendaire, dont le caractère et les aventures étaient connus, consacrés par une longue tradition, ne semblait pas pouvoir s'adapter aux caprices arbitraires d'une création nouvelle et devenir la doublure d'une autre personnalité. Don Juan est un de ces héros dont les traits généraux et essentiels ont été une fois fixés. Ils ont beau représenter les différents milieux qu'ils traversent d'âg en âge; malgré des modifications de détail, ils demeurent éternellement eux-mêmes : leur individualité est trop forte el trop caractéristique pour s'effacer et n'être plus que le simple reflet d'autrui.
En outre, les événements au milieu desquels se déroule l'existence du Burlador n'appartiennent pas au domaine de la réalité. Leur étrangeté surnaturelle peut encore convenir dans une certaine mesure à un personnage qui, tout en étant, comme le héros de Molière, très vrai et très humain, n'en est pas moins un type général abstrait et non pas un individu; une création de l'imagination et non la copie exacte d'une personnalité concrète et vivante. Mais, ces événements ne sauraient devenir le cadre où doit se mouvoir un héros qui est surtout le portrait de son créateur, et dont les aventures sont empruntées à la vie même de celui-ci. Qu'un Tirso, un Molière, un Shadwell aient pu introduire dans une intrigue irréelle une peinture de la
1. Cf. les lettres du m ci du 17 juillet du 26 aoùl 1 s i s. ù Murrny
réalité, la chose s'explique, leur réalité demeurant anonyme et impersonnelle. Nous avons vu combien, au contraire, Goldoni avait été gêné, et quelle œuvre hybride il avait composée en voulant mêler à la légende des événements qui lui étaient personnels. Les deux éléments étaient manifestement trop contradictoires. L'antinomie était plus irréductible encore entre la conception nouvelle que Byron avait du sujet et les exigences de la tradition. Il n'y avait rien de commun entre la légende merveilleuse de Don Juan et l'existence du poète; entre le caractère de ce dernier et celui de son héros.
Comment donc, au lieu de créer une fois de plus de toutes pièces le personnage dont il avait besoin pour se peindre encore lui-même, et exprimer le trop-plein de son âme, Byron est-il allé emprunter au théâtre un héros qui convenait si peu à son objet? Le poète en a donné plusieurs raisons. Elles sont incomplètes et insuffisamment précises. Dès le début, il s'écrie : « J'ai besoin d'un héros... Chaque année et chaque mois en produisent un nouveau... mais ils ne conviennent pas à mon poème. Je choisis mon ami Don Juan *. » Plus loin il explique pourquoi, à l'inverse de Pulci, un de ses modèles, il n'a pas pris un sujet fantastique : il lui fallait un sujet moderne, plus approprié aux circonstances2. Sans doute, sa muse dédaignant les fables et chantant les réalités3, la fiction ne pouvait lui convenir: mais quelle singulière prétention de nous présenter Don Juan comme une actualité! Le poète a-t-il senti le paradoxe? je ne sais; mais il l'a résolu avec le sans-façon dédaigneux qui lui était habituel. Il a modifié le caractère du héros, écarté la vieille intrigue espagnole toujours respectée jusqu'alors dans son développement général; il a transformé le sens et la portée de