El condenado por desconfiado, de Tirso de .Molina
par les signes les plus manifestes du courroux céleste. Don Juan, Leucino et Leonido sont du même sang et si l'auteur du Burlador n'a pas copié les deux héros de Lope et de Cueva, il avait leur image présente à la mémoire, celle de Leucino, surtout quand il a peint son propre personnage.
.Mais le caractère de Don Juan et ses aventures galantes ne sont que la partie la moins originale du drame: et, à vrai dire, si celui-ci n'était composé que d'éléments humains et profanes, il serait superflu d'en chercher bien loin l'origine : le théâtre espagnol tout entier du xvie siècle et des premières années du xvir nous la fournirait.
La pièce comprend des éléments d'un autre ordre, singuliers, presque uniques clans la littérature et qui lui ont valu sa rare fortune; car Don Juan doit moins à lui-même, à son caractère cependant si humain, qu'aux événements surnaturels qui terminent son existence aventureuse, la diffusion de sa légende. Et le surnaturel a, dans le Burlador, une allure si fabuleuse, si extraordinaire, qu'on ne saurait se contenter de l'expliquer par les habitudes de la comedia espagnole, par le mélange perpétuel que l'on y rencontre du profane et du sacré. Ce n'est plus seulement ici l'intervention d'un saint ou d'un Dieu qui descend du ciel pour convertir ou châtier un coupable. Le miracle se manifeste d'une façon exceptionnelle, stupéfiante : c'est une statue de pierre qui tout à coup s'anime, quitte son piédestal, parle, agit, et devient l'agent conscient et volontaire de la vengeance divine et de la sienne propre. La résurrection d'un cadavre serait pour le spectateur un phénomène moins terrifiant et moins anormal que cette fantastique vision d'un marbre vivant .
Où donc l'auteur du Burlador a-i-il pris une idée aussi étrange?
Pour mettre quelque lumière dans cet obscur problème, il importe d'en diviser les parties. L'élément merveilleux de la pièce consiste tout d'abord dans le châtiment d'un libertin par une puissance surnaturelle. Le coupable est puni pour ses attentats contre l'honneur et la vie de ses semblables; pour ses tromperies; pour son mépris des conseils que, dès le début, ne lui
ménagent ni son père, ni son valet, et des avertissements même qui lui viennent du ciel; pour son insolence, enfin, envers la statue d'un mort. Son châtiment n'est donc pas inattendu; il est préparé de longue main; et il circule ainsi à travers le drame une impression de crainte, de mystère, vague et peu sensible avant l'intervention du mort, terrible dès que celui-ci entre en jeu.
Or, dans Vfnfamador, Leucino est châtié pour des crimes de même nature : il a trompé par de fausses promesses et déshonoré nombre de femmes; il a tué un homme auprès d'une jeune fille qu'il a voulu en vain violenter; il n'a tenu aucun compte des nombreux signes du courroux céleste; et finalement, il est puni comme Don Juan, malgré un tardif repentir, et, comme lui, par une intervention surnaturelle. Les ressemblances sont étroites entre les deux pièces : mêmes crimes, mêmes avertissements, même gradation dans la menace et l'approche du châtiment; même fin soudaine et miraculeuse du coupable.
Mais les différences ne sont pas moins grandes, et le Burlador contient toute une série d'éléments étrangers à Y/nfarnador : dans le drame de Cueva, Leucino est châtié non point par la statue d'un mort vengeant le déshonneur de sa fille, son propre meurtre et l'outrage qui lui a été fait jusqu'au delà du tombeau; mais par une divinité païenne, Diane, déesse chaste, qui punit l'attentat commis contre une vierge. La déesse veut d'abord précipiter le criminel dans les eaux du Défis, niais le fleuve se refuse à recevoir dans son sein un criminel aussi altominable. C'est donc la Terre qui l'engloutit. Non seulement la leçon religieuse est ici mêlée de paganisme, mais les événements surnaturels qui accompagnent le châtiment de Leucino n'ont aucun rapport avec l'histoire merveilleuse de la statue vivante.
L'auteur du Burlador a donc [misé à une autre source cette partie de la légende. Cette source, est-il possible de la découvrir?
Remarquons que l'histoire merveilleuse de la statue est ellemême composée de plusieurs éléments : L'invitation à dîner
adressée par un libertin à un morl qu'il a tué; la résurrection du mort allant au diner, invitant à son tour son hôte et le précipitant dans l'enfer; enfin, la substitution au mort de sa propre si a lue en pierre. Si aucune œuvre connue ne contient, antérieurement au Burlador, tous ces éléments réunis, ils se trouvent isolé> et dispersés dans des œuvres différentes, où l'on peut légitimement supposer que l'auteur est allé les puiser pour les mêler ensuite.
L'invitation à diner, acceptée et rendue par le mort, et le châtiment du coupable se rencontrent dans un grand nombre de chansons populaires et dans plusieurs pièces d'origine vraisemblablement italienne, sur lesquelles nous reviendrons tout à l'heure.
Quant à la statue animée, on la trouve à la fois dans une série d'anecdotes et de contes dont quelques-uns remontent jusqu'à l'antiquité et dans un drame de Lope de Yega : Dineros son calidad l'Argent fait le mérite). Dion Chrysostome1 et Pausanias2 racontent l'histoire de la statue élevée par les Eléens à L'athlète Théogène de Thasos, statue qu'un envieux outragea une nuit en la frappant de coups de fouet. Le bronze punit l'insulteur en l'écrasant. Même aventure advint au meurtrier de l'Argien Mitys qui fut tué par la statue de sa victime3. Dans ces deux cas, la statue agit comme dans le Burlador : insultée par un impie, elle s'anime et le chàlie. Mais elle se contente de tomber; elle ne parle pas et quitte à peine son piédestal. Il serait superflu de citer d'autres cas de statues vivantes dont l'analogie avec le marbre du Commandeur est encore plus lointaine. One l'auteur les ait connus, c'est fort vraisemblable, mais il n'esl pas nécessaire de remonter aussi haut pour rencontrer le modèle qui a pu l'inspirer, i! semble bien se trouver dans Dineros son calidad de Lope, dont les scènes suivantes offrent de curieuses analogies avec le Burlador \