‹ La Légende de Don Juan (volume 2)Chapitre 194 sur 223 · Ch. XIV. st. 64 et suiv · texte numérisé non relu

Ch. XIV. st. 64 et suiv

son ingénuité, jusqu'à la matrone expérimentée, aucune n'est oubliée.

Dans la foule, une seule se détache, que le poète a représentée sous des traits plus favorables, mais non sans une arrière-pensée malicieuse : c'est lady Amundeville, la patricienne accomplie, une « Diane d'Éphèse » anglaise, si sage qu'elle met en défaut toutes les insinuations de la médisance. Courtoise avec chacun, sans coquetterie; réservée et digne, elle accueille l'adoration des hommes avec l'indifférence d'une souveraine, et comme un hommage naturel. C'est un marbre d'une pureté immaculée, mais qu'anime un feu intérieur : « tel le volcan qui retient plus profondément sa lave sous la neige ' », ou telle la bouteille de Champagne, qui, « condensée en un vin glacé, ne conserve que quelques gouttes de son immortelle rosée.... plus violente que le jus le plus généreux exprimé de la grappe la plus mûre2». Cette chaste épouse d'un homme trop froid et trop occupé pour satisfaire les besoins de son cœur éprouve bientôt pour Don Juan un amour inconscient qu'elle dissimule sous les noms de sympathie et d'amitié. Mais les agaceries d'une coquette au jeune homme, les attentions de celui-ci pour une voisine de table, éveillent en elle une jalousie qui la conduirait tout doucement à la défaite de sa vertu, si l'interruption du poème n'arrêtait en même temps sa chute.

Ce portrait, si flatteur qu'il soit, n'est pas- tracé sans une intention ironique : lady Amundeville, la grande dame dont la dignité un peu froide tient à distance les galants, dont la sévérité s'effarouche des allures trop libres d'une amie^ n'est pas

Beneath the snow As .-i volcano holds the lava more Within.

(Ch. XIII. st. 30.)

A botl le of » Champagne Frozen into a very vinous ice,

Which leaves fcw drops ofthat immortal rain, Yei in the very centre, past alj^price, Ali. .m a liquid glassful will remain.

And tliis is stronger than the strongesl grape Could c'er i xpress in it< expanded shape.

(Ch. XIII. st. 3' i

elle-même insensible. Sous le masque de celle Diane, c'est l'Eve éternellement faible qui se dissimule; fidèle à son époux, indifférente aux hommages, cœur sans tache qu'aucun désir coupable n'a jamais sali, le jour où sous les trails de Don Juan elle verra apparaître l'Amour, elle ira grossir la foule des adorateurs du dieu. En elle, plus encore peut-être que dans les autres, le poète semble avoir exprimé sa philosophie féminine, assez simple et superficielle : sous tous les climats, à tout Age, quel que soit son tempérament, la femme n'est qu'une prêtresse de l'amour : jeune fille, elle le désire vaguement et l'attend sans le connaître encore; quand il lui a été révélé, elle est toujours en quête d'un autel où lui sacrifier. Qu'elle se nomme Julia ou Catherine, lady Amundeville ou Haydée; qu'elle soit impératrice, épouse d'un jeune lord ou d'un Bartholo, sultane ou vierge, l'amour la domine et l'absorbe. Sous son joug toutes se courbent et sont égales. Inférieure à l'homme pour le reste, la femme est sa maîtresse dans l'art d'aimer. Don Juan n'est point son séducteur, mais sa dupe. Singulière interversion des rôles! Désormais, l'être égoïste et menteur, c'est la femme. C'est elle qui fait les avanees auxquelles répond Don Juan. Alors que dans la légende primitive, respectée par tous les imitateurs du dramaturge espagnol, elle était la victime ignorante et sans défense du libertin; dans le poème de Byron elle devient un être très expert et très dangereux, contre lequel l'homme doit se défendre.

La société a fait de l'amour moins un accord qu'un conflit. L'homme et la femme ne s'y rencontrent point en alliés mais en adversaires; ils commencent par des escarmouches, continuent par un combat sans merci dont l'un des deux sort vaincu. Ce vaincu c'est généralement l'homme. Il apporte dans la bille plus de franchise; il ne sait pas user de stratagèmes, et il se trouve vite pris en défaut. La femme, réduite par les lois à ruser, bal son ennemi avec les armes qu'elle tire Je sa propre faiblesse. Finalement, l'homme est la victime des instruments qu'il a lui-même fabriqués pour assurer sa domination. L'amour, tel qu'il l'a réglementé, est un défi à la nature : c'esl contre ses lois éternelles que l'homme et la femme s'unissent par le mariage,

ii né de l'amour comme le vinaigre Test du vin ' », breuvage de tempérance et que le temps aigrit. Grâce aux mœurs et aux lois, l'amour a été avili. Condamné, il se dissimule : c'est un paria honteux, qui vit clandestinement, à force de subterfuges et d'hypocrisie. Rejeté de la société, il prend sournoisement sa revanche et punit le monde de son mépris en semant partout la douleur et le mal.

Tel est, en dernière analyse, le sens le plus profond peut-être du poème. En méconnaissant l'amour, en l'enchaînant, lui, le dieu ami de la liberté, dans des liens tyranniques, la civilisation a fait de l'homme la victime des perfidies de la femme et de celleci une esclave avilie, éternellement condamnée au mensonge 2.

Alors que la vieille fable donjuanesque condamne l'homme qui, en dehors d'un pacte légal et religieux, prétend aimer conformément à ses instincts, le poème de Byron, écrit sous l'influence des malheurs conjugaux de son auteur, de sa haine de toute règle, et vraisemblablement aussi des déclamations antisociales de Rousseau, est surtout un réquisitoire tour à tour violent et ironique contre cette union des sexes, dénaturée par l'Église en un sacrement, et par le Code en un contrat. A cette caricature de l'amour qu'est le mariage, le poète oppose l'amour véritable, c'est-à-dire l'amour libre. Il réhabilite ce réprouvé de toutes les religions et de toutes les législations. Tandis que le christianisme a vu en lui le triomphe de Satan, et l'a frappé d'anathème, Byron le divinise : devant sa puissance, il courbe les dogmes et les lois; il en fait l'inspirateur des beaux sentiments cl (les grandes pensées, la source de la poésie, l'ennemi du mensonge et du vice.

1. Marriage from Love, like vinegar from wine (ch. 111. st. 5).

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