J.-J. Bladé, Contes populaires de la Gascogne
i. Sébillot, Traditions et superstitions de la haute Bretagne, 1882, I. I. "'>. Menéndez Pidal, Colecciôn de los ri, -jus romances que se canton per los Isturianos, Madrid, 1885.
Il existe en Portugal une romance populaire identique '.
La leçon contenue dans ces conter esl qu'il est dangereux «le violer le mystère de la tombe et de troubler le repos des âmes. Rien n'est plus conforme aux superstitions du peuple; il n'es! rien qui revienne plus souvent dans les récits d'hiver que ces aventures fantastiques où les morts interviennent pour châtier ceux qui n'ont pas conservé pieusement leur culte et vivent en impies. Dans l'histoire de Leonzio, la inorale est identique. Elle s'adresse aux épicuriens et aux athées qui poussent le scepticisme à l'égard de la vie future et de l'immortalité de l'âme jusqu'à outrager les morts. Il n'est pas douteux que ces légendes aient une commune origine2. Qu'elles viennent des régions Scandinaves, d'Allemagne, de France ou d'Italie, c'est au fond toujours la même fable qui s'est répandue de pays en pays, empruntant à chacun une couleur et un sens un peu différents : devenant en Italie une leçon contre les indépendants et les alliées; prenant dans les pays du Nord une allure plus mystique; se transformant en France en une facétie macabre; mettant en scène en Espagne, non plus un impie, un paysan ivre ou un mauvais plaisant, mais un coureur de femmes, un Don Juan.
Le cosmopolitisme de la littérature médiévale explique cette diffusion d'un conte qui appartient, en somme, à ce fonds inépuisable de superstitions et de fables qui font intervenir les morts dans les affaires des vivants. Ces croyances sont plus profondes encore aux époques où l'humanité est plus tourmentée par les crimes des hommes, et plus angoissée par la crainte de l'au-delà. C'est ainsi qu'au moyen âge, les mystères et les moralités représentent souvent des scènes macabres et montrent les jeunes gens expiant dans les enfers une vie de plaisirs el d'impiétés 3.
1. Cf. Braga, Contas tradicionaes </" /»"■" portugue:, I. llii •■ A Mi ira • tl.<- squeletté), 1893.
2. Bôlte en voit l'origine dans la légende du chevalier mort à la noce.
J'en doute tort, rai- si dan-; cette légende m ri apparaît, cette apparition a
lieu dans un repas de mariage el le morl n'intervient que pour emporter l'aine du chevalier au Paradis.
3. Cf. notamment la moralité >\r Bien avisé el Mal avisé Parfaict, Histoire da théâtre français, t. Il et celle des Blasphémateurs même ouvrage, t. III).
La fable de Leonzio, comme les autres, est née des mêmes croyances et des mêmes terreurs; il serait vain de vouloir lui trouver un point de dépari déterminé. La nature même veut que sa naissance demeure cachée dans le brouillard qui enveloppe l'origine de la pluparl des légendes populaires. Celles-ci ne sont à un certain moment que l'expression spontanée des sentiments naïfs <le la foule. A défaut d'un fait précis, historique, qui est le fondement d'une légende (et il n'y en a ni dans celle de Leonzio ni dans celle de Don Juan), il arrive un moment où les sources disparaissent, ou demeurent en quelque sorte insaisissables. La fable qui en est sortie s'est trop accrue, au cours de ses voyages à travers les littératures et les peuples, d'éléments nouveaux et différents, pour avoir conservé de son origine autre chose que des traces lointaines et douteuses. Tel le fleuve, qui aboutit dans l'Océan, a depuis longtemps noyé dans les flots ramassés sur sa route l'eau de la fontaine éloignée dans laquelle il a pris naissance '.
Ouelle que soit leur origine première, il est certain que ces légendes se sont répandues de bonne heure à travers tous les pays, et il n'est pas besoin de supposer que l'auteur du Burlador soit allé prendre dans la fable de Leonzio les éléments merveilleux qu'il connaissait vraisemblablement par mainte autre fable identique. Certes, étant donnés les échanges incessants aux \\T cl xvii0 siècle, entre la littérature espagnole et la littérature italienne, il n'y aurait pas lieu de s'étonner que le poète espagnol
I. Dans le 6e volume de son Intologia de poetas liricos castellanos (Madrid, 1896, p. ::ss el suiv.), M. Menéndez y Pelayo rapporte une fable catalane, Copias de la munir c tmo llama » un poderoso caballero, de la lin du xvie siècle (? , .pu contiendrai! les germes de la légende. Un riche chevalier célèbre avec des ;iini- un splendide festin quand survient un mystérieux personnage qui n'est autre que la Mort. L'amphitryon veut chasser cel hôte dont le contact le brûle;
mais i autre s'obstine ri (înalemenl ei ène en paradis le chevalier qui meurt
fort dévotement. J'avoue ne voir aucun rapport direcl entre cette légende et celle du Burlador. .le n'eu vois pas non plus entre la fable développée par Tirso ei celle que rappelle Farinelli Homenaje a Menéndez y Pelayo) d'un chevalier qui dormant auprès de son épouse, après un long voyage, sent la Mort qui le brûle el lui demande en vain un délai peur régler se- affaires. Cette l'aide sérail plutôt à rapprocher de celle d'Abstemius (De sene mortem differre volente), imitée par La Fontaine dan- la ^l>>ri et le Mourant.
ait connu les aventures du comte Leonzio par un drame religieux italien. Mais n'est-il pas plus légitime et plus naturel d'admettre qu'il a emprunté les parties communes à sa pièce et aux ballades, soit à quelques-unes de celles-ci, soit peut-être à un aulo-sacramentale espagnol directement inspiré de la même légende. Sans doute, ainsi que nous l'avons dit, il n'existe aucune trace de cet auto-sacramentale; mais son existence n'esl pas une supposition sans vraisemblance. Sans doute aussi, on ne peut établir que la ballade chantée dans les Asturies — la seule qui ait été jusqu'à ce jour recueillie en Espagne, — soit antérieure au Burlador. Mais, outre que la chose est probable, il n'est nullement besoin de supposer que l'auteur de Don Juan s'est adressé à cette ballade. Le conte merveilleux dont elle n'est qu'une des nombreuses versions, était si banal et si répandu que le poète ne pouvait l'ignorer.
Sans recourir à une source italienne ou allemande, nous trouvons donc en Espagne même les différents éléments qui, d'abord épars, agglomérés ensuite, ont constitué le sujet du Burlador. On pourrait cependant objecter un nouvel argument en faveur d'une origine italienne de tout ou partie de la légende.
Dans la Préface de son Libertine le poète anglais Shadvvell écrivait en 1676 : « J'ai entendu dire à un gentilhomme digne de foi (worthy) qu'il y a bien des années — lorsque pour la première fois une pièce fut composée sur ce sujet en Italie — il l'y avait vu jouer sous le nom d'Ateista fulminato dans les églises, le dimanche, comme faisant partie des dévotions; et plusieurs personnes du pays, de grand jugement et de grande piété, la considéraient comme un utile enseignement moral plutôt que comme un encouragement au vice ». D'autre part, nous verrons qu'en 1665 ' l'auteur d'une pièce française, Dorimon, ajoutera au titre : le Festin de Pierre, le sous-titre : ou l'Athée foudroyé. Ce double fait tendrait à prouver qu'il a bien existé en Italie une pièce, sacrée, ou autre, qui portait ce même titre. Or, il se troiive précisément qu'un recueil de 18 scenarii manuscrits,
l. Cf. p. 110 el la cote l.
récemment découvert à Rome à la Casanatense par M. Simone Brouwer, contient un Ateista fulminato d'ar.teur et de date inconnus '.
On y voit un certain comte Aurelio devenu bandit, qui est foudroyé en châtiment d'un grand nombre d'attentats dont il s'est rendu coupable. La pièce se passe à Cagliari, en Sardaigne, et dans les environs. Elle a pour principaux personnages, outre Aurelio, son valet Bertolino; le duc Mario; le roi de Sardaigne; un vieux moine: la sœur de Mario, Leonora; la fille du bonhomme Cassandre, Angela; des paysans, des bandits et enfin deux statues : celles du père et de la mère de Mario et de Leonora. Elle csl divisée en trois aeles. Dans le Ier, le roi, le duc Mario cl des courtisans gémissent à la fois sur la maladie de la Reine, qui prive le trône d'héritiers et sur l'inconduite du comte Aurelio qui tient la campagne avec une troupe de brigands et a enlevé d'un couvent la sœur du duc Mario, Leonora. Des paysans viennent même se plaindre des méfaits du coupable que le roi ordonne d'arrêter coule que coule.
Cependant, Aurelio, dans un bois des environs, goûte avec Leonora les douceurs de l'amour quand on lui amène enchaîné le vieux Cassandre qui conduisait à Cagliari sa tille Angela pour l'y marier. Aurelio fait mettre en liberté le père et garde la fille, malgré les prières de Leonora dont la nouvelle venue excite la jalousie. Sur ces entrefaites, Bertolino vient apprendre à son maître le danger qu'il court, la plainte des paysans et l'ordre donné par le roi au due Mario de s'emparer de sa personne. Aurelio se rit tout d'abord de ces avertissements; mais un temple devant lequel il se trouve s'étant soudain ouvert, il y voil les statues du père et de la mère de Mario. Il les provoque comme s'il voulait se venger d'elles. Leonora se sauve indignée, Bertolino se livre à quelques lazzi qui dissimulent mal son effroi, enfin les statues s'animent et disent à leur insulteur :
I. C'esl le quatrième de la collection. Cf. Le Rendiconti délia Reale Icademia dei Lincei 1901, série quinta, :. X, fasc. Il et 12, p. 100-407 .
LES ORIGINES DE LA LÉGENDE. ;, i
Ne troublez pas le repos des morts....
Qui frappe par l'épée périt par l'épée '....
Aurelio, que ces menaces ne troublent pas. mais que la poursuite des soldats du roi oblige à se cacher, promet aux statues de les revoir et se relire avec Bertolino au fond du bois. Là, tandis que Mario le recherche, avec l'intention de le tuer, il courtise la jeune Angela. Mais Leonora a découvert leurs amours; elle fait à son amant une scène de jalousie, menace même «le tuer le traître qui la renverse à terre d'un coup de pied, la désarme el la laisse sur le sol où un vieil ermite la trouve, la console et la conduit dans sa retraite.
Dans l'acte II, Bertolino adresse à son maître de sages conseils. Il lui rappelle les paroles des statues et l'exhorte au repentir. Aurelio n'a cure de ces avis, et pour échapper à la poursuite de Mario, il imagine d'obliger l'ermite qu'il rencontre à changer d'habits avec lui. Sous ce nouveau costume, il aborde Mario, lui dit force mal de lui-même et lui offre de faire tomber entre ses mains le criminel qu'il recherche. Mario naïvement lui confie ses soldats et la direction des opérations Le faux ermite en profite pour séparer Mario des siens et le faire al tacher à la porte du temple, où il va le faire tuer à coups d'arquebuse quand le temple s'ouvre, et les deux statues agenouillées disent au comte :
Modère la fureur, ô comte, Avant que le soleil se couche-'.
A la faveur <lu désarroi que provoque cette apparition, Mario se sauve. Aurelio veut s'élancer à sa poursuite, mais les statues l'arrêtent par ces paroles :
Repens-toi....
Qui vil mal. meurt mal :i.
'• Non disturbare la quieta a i morti....
l 'lu <li coltel ferisce di coltel pcrisce. ...
rompre il furore, o conto,
l ': m i il- '] soi tramonto.