‹ La Légende de Don Juan (volume 2)Chapitre 30 sur 223 · I. /■:/ Rufmn dichoso, de Cervantes · texte numérisé non relu

I. /■:/ Rufmn dichoso, de Cervantes

dément catholique; elle est aussi humaine et consolante, car elle permet à l'homme de racheter ses fautes, cl si bas qu'il soil tombé, de se relever. En ne fermant pas l'espérance au pécheur, elle empêche le cœur endurci de se dessécher et de se corrompre irrémédiablement. En Espagne, grâce à la force du sentiment catholique, celte doctrine trouvait chaque jour son application. Ces personnages, dépravés et croyants, chez qui la foi ne sommeille que pour s'éveiller plus vive à une certaine heure, et dpnl les erreurs sont rachetées par une rigoureuse expiation, son! plus nombreux encore dans la vie que sur la scène. Sous l'influence séculaire de la lutte contre les Maures dans la Péninsule, plus tard contre les Protestants dans les Pays-Bas, le sentiment religieux s'est si intimement uni à la personnalité, qu'il persiste au milieu des plus graves errements. Il n'est pas d'âme, si corrompue soit-elle, au fond de laquelle ne survive quelque croyance secrète, quelque culte à la Vierge, à la Croix, quelque adoration d'un saint, épave d'une foi prête à refleurir un jour tout entière. Ce jour-là, la conversion sera retentissante, et ces tempéraments espagnols aussi peu mesurés dans le bien que dans le mal, passeront brusquement des pires excès de la chair aux plus vives ardeurs mystiques. Lope achève dans la prêtrise une vie d'aventures guerrières et galantes; (laideron, bretteur sacrilège, prend aussi la robe du prêtre. Quelle est la valeur de ces conversions? Jusqu'à quel point Dieu penl-il s'en accommoder? Il a créé l'homme fragile et imparfait et il n'exige pas de lui qu'il n'erre jamais loin des droits chemins; il lui a laissé la possibilité du repentir, et il lui a donné le droit de compter sur une miséricorde qu'il ne refuse à personne1. Qu'est-ce que le pécheur doit donc faire pour que Dieu lui pardonne?

Dans aucun drame cette question n'a élé présentée el résolue avec autant de logique et de grandeur que dans ,■/ Condenado por desconfîado (le Damné pour manque de foi), de Tirso de Molina. Un bandit a commis des crimes devant lcs(|iicl< l'imagi-

[. Cf. El condenado por desconfîado II II*.

nation reste épouvantée : vols, assassinats, viols, exécutés dans los conditions les plus atroces, avec le cynisme d'une Ame si foncièrement pervertie qu'aucune bonne pensée ne semble pouvoir germer en elle. Cependant Enrico a conservé un tendre respect pour son vieux père et il n'a jamais désespéré de la miséricorde divine. Aussi s'amende-t-il peu à peu et, à l'heure delà mort, son repentir dès longtemps préparé est si absolu qu'il monte au eiel dans une apothéose. L'ermite Paulo, au contraire, a vécu pendant de longues années dans les austérités de la pénitence; il cloute cependant de son salut, et ce seul doute su H il à consommer sa perte. Dès le moment où la confiance s'en va de son cœur, il s'engage dans le mal; ses fautes deviennent chaque jour plus graves et plus nombreuses parce qu'à chacune il désespère davantage du pardon. A l'heure de sa mort sa perversion est irrémédiable et il est damné pour n'avoir pas cru en la bonté de la Providence.

Ainsi ce n'est point la faute qui compte aux yeux de Dieu : « Les offenses ont beau être plus nombreuses que les étoiles du firmament et les poissons de la mer, sa miséricorde est telle qu'il reçoit le pécheur dans ses bras aimants1 ». Mais une condition est nécessaire, il faut que le coupable espère en cette miséricorde, toute prête à lui pardonner. Le seul crime pour lequel il n'y ait point de rémission est le doute. Le Dieu d'amour et de charité mort pour les hommes exige d'eux confiance et abandon. L'homme ne peut, sans se perdre, hésiter dans sa loi. « J'ai toujours l'espérance de faire un jour mon salut, dit Enrico, parce que cette espérance n'est pas fondée sur mes œuvres, mais sur la conviction (pie Dieu s'humanise avec le plus grand pécheur, et

Aunque vus ort'en>a- sean Ma- que àtomos baj 'Ici sol,

V que estrellas tiene el ciolo,

Y peces cl mar -alailo En sus côncavos guardô.

Esta es mi misericordia, Que

Le recibe al pecador

En sus amorosos iira/n-. II. tl.

que sa pitié le sauve. - El moi, répond Paulo, j'ai perdu La foi parée que mes fautes sont trop nombreuses. - Ce manque d< foi fera de toi un damné, ajoute Enrico, tandis que la foi que j'ai en Dieu fera peut-être qu'il aura pitié de moi ' ».

Telle est la conclusion de Tirso et cette morale de son drame esl conforme à la vraie doctrine catholique 2. Maisle problème comporte d'autres subtilités théologiques. En dehors du cas de Paulo et de celui d'Enrico, il en est d'autres plus compliqués. Si la foi est nécessaire et suffisante au salut du pécheur, à quel momenl et dans quelles conditions doit-elle se manifester? Dieu se contentera-t-il d'un acte de contrition et d'amour à la dernière heure, lorsque la menace de la mort et la crainte du châtiment rendent suspecte la sincérité du repentir? Si le ministre de Dieu répond affirmativement, n'autorise -t- il pas un dangereux marché? Le pécheur n'escomptera-t-il pas la clémence divine pour remettre sans cesse sa conversion? Ne dira-t-il pas, comme Don Juan : « J'ai le temps de faire mon salut » ; et dans l'attente de cette pénitence finale qui effacera toute une vie de péché, ne se livrera-t-il pas sans contrainte à tous les appétits de la chair?

Tirso a vu le péril d'une telle morale. Et ce péril était plus

\ B. Mas siempre tengo esperanza

En nue tengo de salvarme;

Puesto che no va fundada

Mi esperauza en obras mias,

Sino en saber que se humaua

Dios con el mas pecador,

Y con su piedad se salva....

Confianza

Tengo en Dios.

1> Yo no la tengo

Cuando son mis culpas tantas.

Muy desconfiado soy.

E. — Aquesa desconfianza

Te tieno do condenar....

... Mas la esperanza

Que tengo en Dios, ha '1'' hacer

Que haya piedad de mi causa. [1,17.) 2 Elle esl en réalité conforme à la doctrine chrétienne universelle. Saint I aul, le premier, a déclaré que L'homme est justiûé par la roi sans les œuvres, ■■

à qui n'agit pas, «nais croit, sa foi sera c ,m] pour vertu. Luther dans j es

Propos *Vb, a formulé cette maxime : . Celui qu> dit que I Evang le exige des œuvres pour le salut, je dis moi, simplemen. et nettement qu .lest un menteur ». Les Jansénistes, en s'appuyanl sur l'autorité de saint Au, us,,,.. on. soutenu la même thèse.

à craindre en Espagne qu'ailleurs. Là pas d'incroyants; la foi est générale; mais, loin de détourner du mal, elle semble presque y inviter par l'espoir qu'elle assure au pécheur de voir ses fautes pardonnées en échange d'un repentir in extremis. Il n'était donc pas inutile d'avertir les fidèles que Dieu ne saurait s'accommoder de ces rachats tardifs et que les regrets de la dernière heure ne compensent pas toujours une vie passée dans l'oubli de ses commandements. Cet avertissement salutaire, qui est toute la morale du Burlador, ne se trouve guère ailleurs dans la littérature espagnole : à l'exception de YInfamador, de Cueva, il n'est pas de pièce qui représente un pécheur damné en dépit de son repentir. Et c'est une des raisons qui, tout en prouvant les rapports du drame de Cueva avec le Burlador, permettent d'attribuer celui-ci à Tirso de Molina.

La leçon religieuse développée dans la fable de Don Juan se rattache en effet intimement à celle du Damné pour manque de foi. Elle en est le complément ou, pour mieux dire, la contrepartie nécessaire. Sans la foi point de salut, telle est la leçon du Damné à laquelle l'auteur du Burlador ajoute celle-ci : la foi sans les œuvres ne suffit pas toujours à obtenir le pardon du pécheur. L'homme qui, sans renier Dieu, vit volontairement dans l'oubli de ses commandements, remettant à une époque indéterminée le soin de son salut, agit en impie, et sera damné. Il ne mourra pas en état de grâce. Sa foi est inefficace; elle est latente, elle est en lui comme si elle n'était pas; elle ne produit aucun bien etn'einpêche aucun mal. C'est une foi morte. Elle n'a pas la vertu de celle d'Enrico, non seulement parce qu'elle ne se réveille qu'à la dernière heure, mais parce que son réveil n'est pas spontané. Don Juan a refusé de se convertir à un moment où sa conversion, acte volontaire, accompli en toute liberté, eûl produit son effet. Son repentir, lorsque la main de la statue l'a déjà saisi, n'es! plus sincère; c'est un effet de la peur. S'il demande un prêtre pour le confesser et l'absoudre, cet appel tardif n'est pas un acte de contrition, mais un cri de détresse. 11 a trop attendu : sa conversion n'a plus de valeur. Dieu se montre, cette fois, impitoyable parce que le pécheur n'a pas permis à la loi d'accomplir

cette lente et sûre guérison qu'elle opère dans L'âme d'Enrico. Celui-ci a éveillé la foi qui dormait en lui. Don Juan L'a volontairement laissée assoupie. Ce mot qu'il répèle comme un refrain : Que largo me lo fiais (Quel long- délai lu nie donn n'est pas un mot de confiance en la miséricorde divine, indulgente aux repentirs les plus tardifs; il n'exprime que L'impatience du libertin gêné dans ses plaisirs, et qui ajourne indéfiniment un acte importun. Don Juan méconnaît la miséricorde de Dieu et la repousse, quand il refuse d'entendre les appels qu'elle lui adresse. Si Enrico est pardonné pour être revenu au bercail, et Paulo châtié pour l'avoir déserté, Don Juan est puni pour n'avoir point voulu y rentrer à temps.

C'est le triple enseignement qui se dégage des deux drames, et qui les rattache l'un à l'autre si étroitement, dans une commune idée religieuse, qu'un môme auteur, seul, a pu, semblet-il, les concevoir. Cette leçon est à la fois morale et théologique, car s'il est du ressort du prêtre de fixer dans quelle mesure la foi et les œuvres doivent être associées pour le salut du pécheur, à quel moment le retour de celui-ci dans le sein de l'Église lui assurera le pardon de ses fautes, il n'est pas moins important pour le moraliste d'établir les conditions qui donnent une valeur au repentir. La question était donc, pour un théologien et pour un dramaturge comme Tirso, doublement intéressante : à l'homme d'Église elle offrait un problème religieux de- plugraves; à l'homme de théâtre un problème moral assez humain pour sortir des limites étroites d'une controverse ecclésiastique et pour être posée devant le public.

Aussi, dans le Burlador, non moins que dans /■■ Damné /«<<//• manque de foi, la thèse soutenue absorbe-t-elle tous les autres éléments du drame. La peinture du débauché, le rôle de- autres personnages, la progression de l'intrigue et la combinaison des épisodes, tout cela est accessoire, subordonné à la démonstration de la leçon proposée, et sans autve objet que d'en établir la \ érité. Ce point de vue ne doit pas être oublié si L'on veut comprendre le Burlador et découvrir dès Le principe ce qui Le distingue m profondément des œuvres issues de lui. Toute- j'entends les

œuvres sérieuses — sont à la l'ois un tableau de mœurs et une peinture de caractère. Seul le Burlàdor est l'étude d'un cas religieux. Dans cette œuvre décousue, faite de morceaux souvent mal fondus et mal liés, l'unité est constituée par le développement de cette seule idée, à laquelle se rattachent toutes les parties du drame, qu'il ne faut pas attendre au dernier moment pour se convertir. Alors que l'action se répète souvent sans avancer, que les événements qui la constituent se reproduisent parfois avec monotonie, au moins jusqu'aux dernières scènes, la leçon se développe au contraire sans cesse, graduellement. Ce sont des menaces, d'abord vagues, incertaines, qui se précisent peu à peu, répandent à travers la pièce une impression d'angoisse et de terreur religieuse et préparent le coup de foudre final. Le procédé est le même que dans le Damné pour manque <!•■ foi, avec cette différence que dans le Damné c'est une double gradation inverse : d'une part, l'évolution d'Enrico écoutant les voix qui parlent en lui, les conseils de son père, jusqu'à l'heure de sa conversion définitive; de l'autre, la chute de Paulo doutant de plus en plus de la clémence céleste et s'acheminanl vers sa perdition éternelle en dépit des avertissements que lui font entendre des voix mystérieuses et les apologues d'un berger. Don Juan reçoit, lui aussi, une série de conseils qu'il ne veut .ii écouter ni comprendre. Dès son aventure de Xaples, Dieu lui envoie un premier signe destiné à lui ouvrir les yeux, à lui rappeler que la mort peut fondre inopinément sur chacun, et qu'il n'est jamais prématuré de songer au salut : le navire qui le porte fait naufrage et lui-même échappe à grand'peine à la tempête. Dans une pièce postérieure?, il comprendra cet avis du ciel et fera mine de se convertir. Ici, la vue d'une jolie pêcheuse ne lui inspire d'autre désir que celui de faire une dupe nouvelle. ('/est alors la voix de Calalinon qui lui fait entrevoir la punition d'en haut : « Si vous continuez à tromper les femmes de cette façon, vous le paierez à l'heure de la mort' ». Puis c'est

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