Marivaux, la Réunion des imours (scène i
2. Dans : imar sin saber >i quién (Aimer sans savoir qui . de Lope Don Juan s'éprend aussi de Leonarda sans la connaître, sur un seul billet qu'il a reçu d'elle.
D'estime pas qu'elles vaillent la peine d'être longtemps courtisées, ni qu'un gentilhomme se mette en frais pour elles. Quand il leur a ravi l'honneur, au lieu d'excuser sa trahison, de chercher à adoucir par quelque mensonge la douleur de ses victimes, il est sans pitié et les trouve ridicules de se lamenter pour avoir si peu perdu.
A ce mépris s'ajoute un sentiment d'une autre nature qui se précisera chez Molière et au xviue siècle : une tendance à raffiner la volupté. Si le Burlador n'est pas le blasé que des civilisations plus avancées concevront, et qui, las des jouissances du cœur, demandera à l'imagination des inventions vicieuses, il aime cependant le stimulant de certains détails : une nouvelle mariée aux approches de sa nuit de noces évoque en lui de séduisantes images. On entrevoit ici cette perversion de l'amour qui rendra un jour le personnage complètement odieux. Cette corruption a seulement effleuré le Burlador. En face d'une sensation qui promet d'être nouvelle, il éprouve de la curiosité, il sent une impulsion qu'il ne refrène pas, n'étant ni assez délicat, ni assez maître de ses sens.
Au reste, sa brutalité et son indélicatesse ne s'adressent pas aux seules femmes. Il n'est ni plus tendre ni plus scrupuleux avec les hommes. Il n'est pas encore profondément méchant, il ne fait pas le mal pour le mal, mais pour satisfaire ses caprices éphémères. Cependant il est froid et dur : les remontrances de son père ne l'émeuvent pas; elles ne lui inspirent qu'une réflexion ironique. La douleur du villageois qu'il I rompe ne l'empêche pas de lui voler sa fiancée. Les libertés qu'il prend avec les paysans, ses façons cavalières d'en user avec eux sentent le dédain hautain de l'Andalou pour les petites gens. Partout ailleurs qu'en Andalousie le paysan est honoré: c'est un vieux chrétien, « cristiano viejo », dont on respecte les privilèges. Le vieux Sancho du Meilleur Alcade de Lope, tout roturier qu'il est, fait mettre en prison et décapiter le capitaine Tello qui a outragé sa fille, et le roi lui donne raison. Le vilain tient à son honneur, car il est chevalier par le cœur et ne souffre pas qu'un grand seigneur s'estime assez au-dessus de lui pour violer
impunément ses droits. Don Juan n'en fait aucun cas, moins par perversité que par mépris pour le rustre.
En général, son insensibilité résulte d'une indifférence dédaigneuse pour les sentiments et les droits d'autrui. Elle a pour ibndement un esprit de révolte contre tout obstacle à la libre manifestation de ses penchants et de sa volonté. Ses instincts n'admettent l'entrave d'aucun frein moral ni religieux, d'aucun principe d'honneur, de justice, de charité qui gênerait le débordement de sa personnalité. Vivre sans accepter les obligations que les rapports sociaux imposent aux hommes, s'affranchir de tout pouvoir supérieur, de celui du père dans la famille, du chef dans l'État, de Dieu dans la conscience, telle serait sa morale s'il en avait une. Mais il n'érige pas sa conduite en système. Il agit sans réflexion, par instinct, par passion. C'est sans y songer qu'il pratique l'individualisme. L'exaltation du moi n'est chez lui qu'exubérance et orgueil.
Parfois, d'ailleurs, le gentilhomme reparaît sous le ruffian indocile. Le rude coureur d'amour redevient à l'occasion homme de cour, nourri de Gongora : tandis qu'il sent bouillonner en lui et contient avec peine l'envie de posséder Tisbea, il lui adresse des concetti où le soleil et la neige se mêlent pour la célébrer. Il promet d' « enfermer le sein d'albâtre » d'Aminta dans « une prison de colliers » au moment même où l'on apprête des chevaux pour sa fuite.
Cette contradiction est fréquente chez les amoureux du théâtre espagnol. Le même Lope qui définit quelque part l'amour « un bouillonnement des sens ' » fait dire ailleurs à un de ses héros : « Je suis l'amant de ton âme et la chair n'est pas tout en amour2 ». Mme d'Aulnoy est frappée du même phénomène dans la réalité. L'amour qui se déchaîne en transports, en jalousies féroces, en vengeances mortelles, côtoie sans cesse l'amour discret, tendre et délicat de l'amant qui « parle ,1e sa