Cf. Mme d! lulnoy, t. I, p
/ du peuple. Doua Ana, fille <lu commandeur, celle-là même qui dans la suite tiendra une si large place dans la vie du héros, n'apparaît ici <]ue pour l'aire entendre des appels désespérés quand elle a reconnu qu'un traître cherchait à lui ravir l'honneur. Elle s'efface ensuite devant la statue de son père assassiné. Doua Isabela, dont la première scène nous a fait entendre les cris d'alarme, reparaît une seconde fois sur la plage de Tarragone où elle se trouve avec Tisbea. Cette rencontre des deux victimes du même homme, de la grande dame et de la pêcheuse, qui eût pu prêter à un développement intéressant, est froide et sèche, insignifiante.
Les personnages de Tisbea et d'Aminta sont plus longuement traités et avec plus de soin. La première est une gracieuse figure île villageoise qui se sait belle, à qui on le dit et qui en conçoit quelque prétention, bien qu'elle affecte de dédaigner les hommages de ses nombreux adorateurs. Mais ce mépris de l'amour n'est que le prétexte d'une brusque métamorphose qui ne manque ni de finesse, ni de vérité : la jeune fille pêche en se félicitant d'avoir su garder la liberté de son cœur, quand la mer dépose à ses pieds le gentilhomme qui vengera les pêcheurs des environs des longues rigueurs de la cruelle. A peine a-t-elle aperçu Don Juan, qu'oubliant ses dédains et ses serments. Tisbea s'adoucit subitement et cède au dieu qu'elle a jusqu'ici méconnu. (Test « le coup de foudre » avec sa violence et sa brusquerie; mais le contraste entre les théories de la jolie pêcheuse et sa soudaine conversion rend son cas particulièrement piquant.
Tisbea appartient à la nombreuse série de ces femmes de petite condition que le théâtre espagnol a si souvent représentées : bergères, paysannes, ou servantes de convention, plus délicates et plus raffinées que nature. Tisbea l'est jusqu'à l'invraisemblance. Sa préciosité rendrait jalouses Madelon et Cathos; c'est une « cultiste » nourrie de Gongora qui fait de l'esprit, quand elle découvre la trahison de Don Juan et exprime sa douleur en traits et en concetti :
« Au feu, au feu, s'écrie-t-elle, je brûle, ma chaumière est
LES OIlNilNES DE LA LÉGENDE.
embrasée! Sonnez au l'eu, amis, car mes yeux Versenl de l'eau! Ma pauvre demeure est devenue une autre Troie en flammes! Depuis qu'il n*y a plus de Troie, l'amour brûle les chaumières. Au feu, au feu, jeunes bergers, de l'eau, de l'eau! amour! clémence! mon âme est embrasée '. »
La paysanne Aminla a moins d'érudition, mais autant de grâce et plus de naturel : il y a en elle une mélancolie douce, résignée qui séduit et touche. Dès l'abord, elle subit aussi l'irrésistible influence de Don Juan, et ne se défend contre ses entreprises qu'en lui cédant à moitié. Elle n'oublie pas cependant qu'elle appartient à un époux; entre celui-ci et le grand seigneur elle hésite; elle plaint son Patricio dont elle a deviné la jalousie inquiète; elle maudit le beau cavalier qui est venu jeter le trouble dans son cœur, et dont la présence a empoisonné la journée de ses noces. Mais sa colère contre lui est déjà de l'amour, et quand Don Juan pénètre dans sa chambre, elle cède vite à ses brillants mensonges.
En dehors de ces pâles figures de femmes, visions rapides qui n'arrêtent qu'un moment la curiosité du « Séducteur », le seul personnage qu'ait développé le poète est celui du valet. Celui-ci est, dans toute Comedia, le compagnon habituel du « galan el son caractère, consacré par la tradition, ne varie guère d'une pièce à l'autre. Il a plus ou moins couru le monde à la suite de divers maîtres, et il a acquis dans ses voyages une connaissance de la vie qui a fait de lui un sage sans illusions, mais sauscepticisme. Pratique et avisé, plus habile à se tirer d'affaire qu'entreprenant et ingénieux à ourdir des intrigues où il courrait quelques risques, ayant ce qu'il faut de scrupules pour rester en règle avec l'autorité, c'est un conseiller expérimenté
1 • i i - ! il \. — Fuego, fuego '■ que me quemo!
Que mi cabana se abrasa :
Ftepicad a fuego, amigos, Que va dan mis <>jos agua.
M i pobre edificio queda i [écho otra Troj a en las Uamas :
Que despues que faltan Troyas, Quiere amor quemar cabanas.
Fuego, zagales, fuego! agua, agua!
Amor, clemencia, que se abrasa el aima. I. 18.
ei prudent. A son expérience et à son bon sens un peu vulgaire d'homme du peuplé, il joint une certaine culture, et se pique de
bel esprit. 11 a lu les livres oubliés sur la table de son maître, il a fréquenté de loin les écoles et en a conservé quelque vernis. En même temps, il a les défauts traditionnels de sa condition : il est pleutre, gourmand, bavard, au demeurant bon garçon, sans malice, jovial, et souvent amusant.
Catilinon ne diffère guère de ce portrait. En face de Don Juan, modèle de légèreté imprévoyante et téméraire, d'insoumission et de dévergondage, il représente la sagesse réfléchie, faite de raison et de crainte religieuse, plus que d'un haut sentiment du devoir et du bien. C'est à cause du danger auquel il s'expose, de la peur du châtiment des hommes et plus encore de celui de Dieu, qu'il désapprouve les folies de son maître, cherche à le détourner du mal et lui fait entendre, à chaque équipée nouvelle, de salutaires avertissements :
« C. Y a-l-il quelque nouvelle fourberie?
D. J. Une magnifique.
G. Je ne l'approuve pas; prenez garde qu'à la fin nous ne soyons dupes aussi : celui qui vit de tromperies finit par être trompé un jour1 ».
La morale de C.alalinon ne va donc pas loin, et ne lui inspire que de timides conseils. Il n'ose pas entrer en discussion avec son maître et nombre de ses réflexions sont faites en aparté. De même, sa religion est celle d'un homme du peuple. Elle est sans élévation, naïve, et très mêlée de superstitions; la terreur de la mort et des enfers en est le fondement. En bon Espagnol qu'il est, il invoque moins Dieu que les saints. Il a cependant quelque instruction, il a lu Horace :
« Maudit, s'écrie-t-il, quand il a échappé au naufrage, celui