Villiers, V
Burlador se contente de jeter sa gourme sans mesure; son libertinage consiste uniquement en coupables escapades amoureuses. Le libertinage du Don Juan de Giliberto esl plus général et plus profond : il ne se borne pas à entreprendre sur l'honneur des femmes; il subordonne au caprice d'un seul les droits de tous. C'est la révolte de l'individu contre les multiples contraintes extérieures que la religion, la famille et la société imposent au libre développement des instincts. C'esl l'individualisme sous sa forme la plus égoïste et la plus dangereuse. C'est par là que ce Don Juan est bien italien, le vrai fils d'un pays où à la faveur des circonstances politiques, les énergies de l'homme se sont développées pour les pires excès. Et ce serait là. s'il en était besoin, une raison de plus de ne pas refuser à ( iiliberto la paternité du héros que nous font connaître les plal-traductions de ses imitateurs français.
Si grossier qu'il soit sorti de leurs mains, il emprunte donc un certain sens au milieu dont il est né. Il a beau n'être, dans une certaine mesure, qu'un fanfaron de vice, le Donjuanisme prend avec lui une telle extension que les conceptions suivantes, celle de Molière notamment, en recevront profondément l'influence.
Le valet a subi une transformation analogue. Philippin- B'riguelle est, comme Don Juan, beaucoup plus corrompu que ses modèles, dont il exagère les vices et dont il perd les qualités. Comme Catalinon, il est raisonneur et se permet des conseils à l'adresse de son maître; ils ne sont plus inspirés par des scrupules de conscience ni par un sentiment religieux : c'esl la crainte seule de la justice des hommes qui les lui dicte, car il esl plus poltron encore que ses devanciers. Sa gourmandise s'affirme aussi à tout propos et en tous lieux. A tes I rail s il en ajoute d'inédits : il est aussi dénué de conscience el de sens moral que Don Juan, dont il s'amuse à parodier les vices Conformément aux habitudes du théâtn italien, il est la caricature de son maître : Don Juan est téméraire; Philippin est fanfaron à la façon d'un capitan. Don Juan croit aux dieux et les brave; Philippin croit aux esprits et les raille :
Pardonne, grand esprit, à l'incivilité
Qui m'a l'ait, devant toi, faire brèche au pâté '.
Don Juan outrage les femmes, Philippin se moque d'elles : « C'est un lâche, un scélérat, un traître, s'écrie la bergère Oriane. — Mais bon aux dames », réplique-t-il ironiquement J.
Tous les actes et toutes les paroles de son maître trôuvenl en lui un écho qui les déforme. Ce railleur cynique lance généralement ses plaisanteries au milieu des situations les plus dramatiques, introduisant ainsi dans la pièce des contrastes bouffons et la faisant sans cesse osciller du tragique au comique : si le père de Don Juan désespéré par l'attitude de son fils appelle la mort, il lui dit non sans malice :
Si madame la Mort, au cœur impitoyable, Se présentait à vous avec s. m nez camus, Vous en appelleriez, ma foi, comme d'abus .
Quand la statue frappe à la porte de la salle où il mange, il corrige son premier cri d'effroi par cette prière :
De grâce, permettez que je meure à la table '\
Il tend en même temps à détournera son profit une partie de l'intérêt qui, dans le premier drame, allait tout entière Don Juan. Son rôle est celui que, dans la suite, les auteurs de pupazzi développeront de préférence. Il est déjà beaucoup plus important, prépondérant même, dans la pièce de la Commedia dell' arte qui se jouait à la même époque au Petit-Bourbon, et dont Gueullelte nous a conservé le scénario.
Ce scénario est une arlequinade assez grossière qui n'a guère conservé des pièces précédentes que le thème général : l'attentat