‹ La Légende de Don Juan (volume 2)Chapitre 60 sur 223 · Don Juan. Siéntate, Catalinon · texte numérisé non relu

Don Juan. Siéntate, Catalinon

■. linon. — Nu. senor : yo lo recibo 1 '<>:■ i Don Juan. - Es desconcierto.

-. Don Juan. Vguarda, irétc alumbrando.

Don Gonzalo. — No alumbres, que en gracia estoy. ::. Que me quemo '. Que me abraso !

i. D'ailleurs quoi qu'on en ail dit, il a'esl même pas certain que pour les lieux pièces en question Molière se soil adressé directement aux Espagnols : /." femme ise de Dorimon pourrail bien notamment être la source

immédiate de ■ l'École des maris •.

« DON JUAN OU LE FESTIN DE PIERRE ». i:.l

étaient beaucoup plus répandues en France. Or, en ce qui concerne le texte du Burlador, peu connu en Espagne même, il est très improbable qu'à la date de 1665 il ait été importé chez nous.

Quant à la pièce même, il est certain que la troupe de Prado ne l'a pas jouée à Paris. Tous les témoignages des contemporains parlent de représentations données par les Italiens. < Les Italiens à Paris, qui en ont fait tant de bruit »,... dit Villiers dans son Épltre à Corneille, et il ajoute encore dans l'avis au lecteur : « Mes compagnons, infatués de ce titre du Festin de Pierre, ou du fils criminel, après avoir vu tout Paris courir à la foule pour en voir la représentation qu'en ont faite les Comédiens italiens, se sont persuadés que si ce sujet était mis en français pour l'intelligence de ceux qui n'entendent pas l'italien.... » Pans sa Préface, Rosimond dit aussi : « les Comédiens italiens l'ont apporté en France ». Dans les Observations sur le Festin de Pierre, Rochemont écrit : « Molière a très mauvaise raison de dire qu'il n'a fait que traduire cette pièce de l'italien.... » Et dans la deuxième réponse aux Observations, l'auteur anonyme réplique : « Ce grand monarque savait bien que depuis plusieurs an;nV< on le (Festin de Pierre) joue à Paris sur le théâtre italien et français (allusion aux pièces de Dorimon et de Villiers) et même dans toutes les provinces ». Enfin, dans cette même réponse, l'auteur écrit au sujet des insinuations sur les scrupules de la reine mère : « Il y a plus longtemps qu'elle connaît le Festin de Pierre que ceux qui en parlent. Elle sait que l'histoire dont le sujet est tiré est arrivée en Espagne et que l'on l'y regarde comme une chose qui peut être utile à la religion et faire convertir les libertins. » Si le Burlador avait été joué à Paris par les comédiens espagnols, si seulement on avait connu la pièce espagnole, le panégyriste de Molière aurait évidemment tiré parti du fait pour sa défense.

Quant aux emprunts directs que Molière semble, au premier abord, avoir pu faire à l'original, ceux qui les ont signalés n'avaient pas lu la pièce de Cicognini où les mêmes passages se retrouvent et où Molière les a pris. Restent les vers chantés par les musiciens du marquis de la Mota et reproduits plus ou moins

fidèlement dans le sonnet d'Oronte. C'est à vrai dire le seul argument sérieux que Ton ait jusqu'ici invoqué pour établir que Molière a connu le drame espagnol. En admettant que Molière n'ait pas imaginé lui-même cette pointe assez banale, et bien dans le goût du jour, elle pouvait appartenir à quelque morceau «onnu des contemporains. Corneille n'avait-il pas fait dire à l'Infante :

Ma plus douce espérance est de perdre l'espoir.

(Le Ciel, acte I, se. 11.)

Ronsard n'avait-il pas défini l'amour :

Un désespoir où toujours on espère, Un espérer où l'on se désespère?

Et dans le Roman de la Rose, ne trouve-t-on pas ces deux vers •de même style :

C'est pour toute asseurée Espérance désespérée '.

Molière n'avait pas donc pas besoin de demander à la littérature espagnole un trait devenu banal dans la littérature française. Mais si l'on veut à tout prix qu'il Tait emprunté hors de nos frontières, on trouve en maint endroit dans le théâtre espagnol des vers semblables, et notamment dans une pièce de Lope de Yega, la Moza de Cantaro ( troisième journée, se. vu). Les deux vers suivants sont prononcés par Don Juan, le galan :

Cuando pensaba espéra

Quiere amor que désespère.

— Quand je croyais pouvoir espérer

L'amour veut <]u<- je désespère.

Ajoutons que dans la môme pièce où le poète a introduit un certain nombre de sonnets, l'héroïne, doua Ana, en fait un dans

1. Ces rapprochements ont été faits par M. Lavigne dans son édition du Misanthrope, Hachette, 1890.

lequel il est question d'une Philis aimée par un gentilhomme auquel elle ne rend pas son amour. Si donc Molière, qui connaissait le théâtre de Lope, est allé chercher en Espagne la fin de son sonnet, c'est plutôt dans la Moza de Cantaro que dans le Burlador qu'il a eu la bonne fortune de la trouver'.

Mais laissons ces chicanes de détail : l'intrigue et la morale du Festin de Pierre, le caractère du héros prouvent surabondamment que si Molière a largement puisé dans les pièces italiennes et françaises, il ne doit rien au Burlador. Les seuls points communs à sa pièce et au drame espagnol sont : le naufrage du héros; la séduction des paysannes et le désir que manifeste Don Juan de triompher d'une jeune mariée; la scène entre le père et le fils; la rencontre avec la statue; le premier souper et le châtiment du libertin. Mais il n'est aucun de ces événements qui ne se trouve aussi chez Cicognini et chez Villiers; et tandis que les circonstances et les détails sont toujours très différents chez l'auteur espagnol et chez Molière, ils sont souvent identiques dans les pièces italiennes, originales ou imitées, et dans le Festin de Pierre.

C'est ainsi que dans le Burlador le naufrage a lieu sur la scène : dans Villiers comme dans Molière, c'est un paysan qui le raconte. Alors que le Don Juan espagnol séduit une seule pêcheuse, le Don Juan français de Molière et de Villiers en séduit deux à la fois. L'entrevue entre Don Juan et son père à peine esquissée par l'auteur espagnol a, chez Villiers comme chez Molière, un important développement. Dans les détails de la rencontre avec la statue, le texte de Molière suit fidèlement Dorimon, Villiers et le scénario, et s'écarte de l'original espagnol : Don Juan, à la vue du cénotaphe superbe élevé au commandeur, fait sur la vanité humaine des réflexions qui se trouvenl dans le texte de Cicognini et dans le scénario ' et non dans le

1. 0 vecchio insensato, altro vi vuolë, ora che sei morto, inalzai superbi tempii, per immortalarti !

(0 vieil insensé, il faul autre chose maintenant que tu es mort, pour l'immortaliser, que des temples -Upeihes !) (111, 2.)

« Dans la scène où parait le tombeau du commandeur, l><>n Juan... ril de la

Burlador. Dans le texte espagnol, Don Juan invite lui-même la statue : dans Molière, comme dans le scénario et dans les deux pièces de Dorimon et de Villiers, il la fait inviter par son valet. Le mouvement de tête de la statue, l'effroi du valet, le doute sceptique du maître sont communs au scénario, à Dorimon, à Villiers et à Molière : rien de tel dans le Burlador. Enfin, dans les détails du souper, le texte des Italiens et celui de Molière ont entre eux beaucoup plus de points communs qu'ils n'en ont avec le texte espagnol '.

Ainsi les situations communes à Molière et à Tirso se trouvent aussi chez leurs intermédiaires; mais, entre Molière et ceux-ci, la ressemblance est beaucoup plus étroite. Toutes les parties du texte espagnol — et elles sont nombreuses — que les Italiens et leurs imitateurs français ont supprimées sont absentes du texte de Molière. De même de nombreux détails ajoutés par les Italiens, par Dorimon et par Villiers à la pièce espagnole se rencontrent chez Molière : chez Villiers (acte II, se. iv) le valet Philippin fait un portrait de Don Juan , que Sganarelle imite (acte I, se. i). Pendant que Don Juan pénètre chez Amarille Philippin se cache (II, ni); Sganarelle en fait autant quand son maître est attaqué par don Alonse (acte III, se. v). Chez Cicognini acte II, se. xm dans le scénario, chez Dorimon et chez Villiers acte II, se. v), Don Juan oblige le valet à changer d'habits avec lui : Molière imite ce détail, qui ne se trouve pas dans le Burlador. Dorimon et Villiers ont imaginé de faire poursuivre Don Juan par l'amant d'Amarille, dom Philippe : Molière le fait poursuivre par le frère même d'Elvire. La rencontre de Don Juan avec un pèlerin semble bien être la source première

vanité des hommes au sujel des épitaphes » (scénario de Biancolelli, d'après les notes de Gueullette).

On ni' peul voir aller plus loin l'ambition d'un homme mort; et ce que je trouve admirable, c'esl qu'un homme qui s'est passé durant sa vie d'une assez simple demeure, en veuille avoir une si magnifique pour quand il n'en a plus que faire. •• (Molière, III. 5. i

I. Chez Molière et chez Villiers, Hun Juan boit à la santé du commandeur et ordonne au valet de chanter pour distraire son hôte. Chez Tirso, ce sont des chanteurs cachés qui se font entendre.

de la scène du pauvre. Dans la scène îv de L'acte II, Molière s'est certainement souvenu de rénumération que fait le valet, ,lic/. les Italiens et chez les Français, des victimes de Don Juan '.On pourrait signaler d'autres détails encore, notamment le mot de Sganarelle : Mes gages! qui est à la fois dans Cicognini et dans le scénario.

Inversement, aucun des éléments ajoutés par Molière à ses prédécesseurs immédiats ne se trouve dans le Burlador. En outre, les ditïérents personnages que les intermédiaires successifs ont supprimés de la pièce espagnole : le marquis de la Mota, l'oncle de Don Juan, les deux rois, la duchesse Isabella ont été supprimés par Molière. Le lieu de la scène qui est d'abord en Italie, puis en Espagne, dans le Burlador, est dans un seul pays chez Molière, tout comme chez Dorimon et chez Villiers2.

A toutes ces raisons s'en ajoute une autre, plus générale, mais non moins définitive : le Don Juan de Molière procède directement du Don Juan de Dorimon et de Villiers, et s'il a quelques traits communs avec le Burlador, ce sont ceux-là seuls que les intermédiaires ont conservés : la fougue juvénile, l'esprit d'indépendance, l'amour impulsif et volage de la femme. Mais la méchanceté, l'irréligion, l'hypocrisie même, la tendance à fonder l'inconduite sur une philosophie de la nature, tous ces caractères significatifs du Don Juan de Molière ne se trouvent pas dans le Burlador, tandis qu'ils sont, les uns déjà développés, les autres esquissés dans les pièces des deux imitateurs de Giliberto. En outre, la gravité religieuse du drame espagnol, la leçon morale qu'il contient sur la brièveté delà vie et la nécessite du repentir avant la dernière heure, tout cela a disparu de la pièce de Molière, comme des pièces italiennes et françaises. L'élément comique a pris plus de place; le personnage du valel a été chargé; la légèreté superlicielle de Don Juan est devenue corruption profonde.

1. .. Mon maître est un fourbe.., il en ;\ abusé bien d'autres. C'esl l'épouseur ilu genre humain. - Cf. Villiers, IV, 6.

2. Chez Molière, la scène se passe en Sicile. Chez Villiers, ;i Séville, el dans •■ quelques lieux l'oit proches « 1 * • la ville ■•. De pari el d'autre, la pièce u'est [ilns coupée en deux parties, se passant chacune en un heu différent.

Si Molière a connu le Burlador, ce qui est tout à fait improbable, il est donc certain qu'il ne s'en est pas inspiré. A l'inverse des nombreuses œuvres de Rotrou, de Corneille, de Scarron, de Boisrobert, de .Molière même peut-être, imitées directement des Comedias espagnoles, les sources immédiates du Festin de Pierre sont uniquement dans les pièces italiennes, originales ou traduites, qui se disputaient entre 1658 et 1664 la faveur du public parisien *.

1. M. Martinenche, à qui j'ai naguère soumis mes conclusions sur cette question de ['imitation de Tirso par MoHère, m'écrit à la date du 20 novembre 1905, pour me signaler les objections suivantes :

1" La lirade de don Carlos (Molière, 111. 3), se plaignant de la condition malheureuse d'un gentilhomme, « d'être asservi par les lois de l'honneur au dérèglement de la conduite d'autrui », pourrait être en germe dans l'exclamation du roi de Naples (Burlador, I, 6) :

Ali pobre honor! Si ères aima Del hombri . por 4111'' te dejan En la mujer inconstante, si es la misma ligereza?

(Ah, pauvre honneur! Si tu es l'âme de l'homme, pourquoi te place-t-on •dans la femme inconstante, car elle est la légèreté même?)

Mais le roi de Naples l'ait une réflexion générale sur l'inconstance de la femme el la folie de l'homme de lui confier son honneur. Uom Carlos se plaint que les lois du duel, qui disposent de l'honneur des gens, obligent un honnête homme à se battre contre le premier insolent venu. Je ne peux donc admettre le rapprochement. Pans les deux cas, d'ailleurs, la réflexion est générale et banale.

2e Le mot du Don Juan de .Molière : « Oui. ma foi! il faut s'amender: encore vingt ou trente ans de cette vie-ci. et puis nous songerons à nous « (IV, 7), semble tiré du refrain : • One largo me lo liais! » (Tu me donnes la un long déjai!)

Ici encore, le rapprochement me semble assez lointain : dans Tirso, Don Juan. .-.■m- cesse importuné des remontrances de son valet qui l'avertit de l'heure de la mort, lui répond : « C'est un long délai que tu me donnes là . Ce mol renferme la morale de la pièce. — Chez Molière, au moment de se mettre à table, Don Juan lance de lui-même cette boutade ironique, celte facétie impie, qui rappelle plutôt, en la condensant en une formule concise el pittoresque, la lirade qu'il débite chez Dorimon (IV, 9) sur l'opportunité de jouir de la vie quand on esl jeune :

Le vii e a sa sais, .a. comme la repentam e, etc.

3° Molière renonce, comme Tirso, au subterfuge des Italiens faisant blasphémer Don Juan contre Jupiter.

Chez Tirso, Don Juan ne blasphème pas. L'évolution est complète de la pièce espagnole à la pièce française : les Italiens servent d'intermédiaires entre les deux el le Don Juan athée de Molière se rapproche beaucoup plus de leur Don Juan impie que du Don Juan croyanl de Tirso. Quant à la précaution enfantine qu'ils ont prise de substituer Jupiter à Dieu, elle était trop ridicule et trop

Il importe de préciser la pari que ces différentes œuvres ont eue dans la création du Don Juan de Molière, la mesure dans laquelle l'auteur s'est servi de chacune d'elles. Il a pris aux unes plus qu'aux autres, soit pour la conduite de l'intrigue, soit pour la peinture de son héros. Le Convitato di Pietra, de CicogniniT qu'il avait entre les mains, mais que le public ne connaissait que par la caricature de l'Arlequinade, ne lui a fourni aucune idée générale, aucun trait important, mais simplement des détails accessoires. Quelques-uns se retrouvant dans le scénario, il esl impossible de dire si c'est à ce dernier, ou à la pièce régulière que Molière les a empruntés. Dans l'acte 11, scène îv, Don Juan, se doutant que Sganarelle jase sur son compte auprès des paysannes, revient l'écouter, mais le valet l'aperçoit et se reprend avec assez d'à-propos : nous avons déjà rencontré chez Cicognini la première idée de cette scène1. Dans l'acte III, scène vi, les réflexions sur la vanité qu'inspire à Don Juan le tombeau du commandeur se trouvent dans le Convitato di Pietra et dans l'Arlequinade2. Dans l'acte IV, scène vm, les mots de Don Juan à Sganarelle : « Prends ce flambeau... » et ceux qui suivent traduisent presque le texte de Cicognini : « Veux-tu de la lumière? — Je n'ai plus besoin de lumière terrestre3. » Dans le même acte les facéties de Sganarelle et de La Violette au cours du dîner, l'escamotage des plats sont un souvenir manifeste du

invraisemblable pour que Molière la conservât dans une pièce qui esl un.' peinture Bdèle 'I'' la réalité.

4° Les Italiens ont enlevé au Burlador sa couleur tragique. Si Molière la lui a rendue, n'est-ce pas qu'il avail lu Tirso?

L'observation esl vraie du Convitato de Cicognini, elle ne l'est pas «lu Festin de Pierre de Villiers. 11 n'y a d'ailleurs au. -un rapprochement possible entre le tragique du Burlador, fondé tout entier sur le merveilleux, el le tragique du Don Juan de Molière, fondé sur l'analyse du caractère du héros, sur la peinture de -es mœurs el de leurs conséquences sociales.

M. Martinenche a reproduit .',•> arguments dans sou Molière et le rhéâtn Espagnol 1 1906), p. 25fi et suiv.

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