I . O pover al me patron! al me salari! Cicognini. [II
« il abtme vous terre. Je m'écrie : ■ Mes gages! mes gages! ■■ Il r.uit donc «[ne j'envoie un huissier chez te diable pour avoir mes adages scénario .
crédule bergère, dont l'infortune vulgaire ne provoque guère qu'un sourire, devient chez lui une épouse outragée, soudaine ment déchirée par cette douleur sans nom de découvrir dans l'homme en qui elle a cru, et auquel elle a sacrifié Dieu luimême, un fourbe qui l'a impudemment jouée. La facétie de l'Arlequinade se transforme en une scène tragique où tout, personnages et situations s'élève d'une bouffonnerie d'opérette à la gravité d'un drame de la vie réelle.
Au contraire, dans l'acte V, scènes i et n, Don Juan feint un repentir si sincère que Sganarelle lui-même en est dupe. Ce trait a été fourni à Molière par Dorimon et Villiers. Dans le scénario l'aventure est la même ; les remords simulés de Don Juan lui sont inspirés non par les remontrances de son père, mais par celles d'Arlequin qui se jette à ses genoux et remercie le ciel de la conversion de son maître, lorsque celui-ci interrompt ses actions de grâce par un coup de pied. Or ce mol de ciel que le valet mêle à sa prière à Jupiter et surtout ce détail qui rappelle la plus triste aventure du Don Juan français : « Vous débauchez même des religieuses », semblent prouver qu'ici l'imitateur est l'auteur delà dernière version du scénario, et non pas Molière. Mais, les vrais inspirateurs de ce dernier ont été Dorimon et Villiers : à ces deux devanciers, et dans une proportion à peu près égale, il doit à la fois la plus grande partie de l'intrigue de son Festin de Pierre, et les traits essentiels du caractère de Don Juan. Les emprunts qu'il leur a faits ne se bornent même pas toujours à des idées générales, à des indications de scène, complètement transformées ensuite dans l'exécution. Souvent. l'imitation est beaucoup plus directe et plus immédiate : il imite la pensé<>, il imite même l'expression. Mais en général il agit envers ses modèles comme I -a Fontaim envers Ésope on Phèdre, comme un homme de génie en use avec les matériaux mal dégrossis qui lui sont fournis : il prend l'idée première, la féconde, élimine les éléments accessoires, ajoute les développements (jui donneront à l'œuvre de la profondeur et de la vérité. Pour saisir son procédé, pour voir à la fois ce qu'il a pris à ses prédécesseurs, ce qu'il a négligé dans leurs textes cl ce qu'il
a ajouté, pour établir la part exacte de l'imitation et de l'originalité, il faut suivre paraléllement la marche de sa pièce et le développement de celle de Dorimon et de Villiers.
Don Juan a épousé doua Elvire qu'il a arrachée à son couvent, et qu'il abandonne ensuite, son caprice une fois satisfait. Ces faits imaginés par Molière sont antérieurs à la pièce. Celle-ci commence par une scène entre Guzman, valet d'Elvire, et Sganarelle, valet de Don Juan, scène au cours de laquelle Sganarelle fait de son maître un portrait dont l'idée première se trouve chez Villiers, dans le monologue suivant de Philippin (acte II, se. îx) :
Je suis un pauvre hère attrapé dans le piège Qui sert le plus méchant, le plus capricieux Qu'on puisse voir dessous la calotte des deux: Un, qui commet partout des crimes effroyables, Qui se moque de tout, ne craint ni dieux ni diables, 'Qui tue et qui viole; au reste homme de bien.
Ces vers, gauches et secs, sont les premiers linéaments, très grossièrement tracés, du portrait que Molière a précisé et complété. C'est une esquisse encore vague de la figure du héros : le mot « méchant » va devenir le trait fameux qui pourrait servir d'épigraphe à la pièce : « Un grand seigneur méchant homme est une terrible chose ». De l'épithète de « capricieux » si étriquée et si plate, sort la savoureuse définition : « C'est un épouseur à toutes mains ». Le développement qui suit, cet « un qui commet des crimes effroyables, se moque de tout, ne croit ni dieux ni diables », se transforme en « le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un enragé, un diable ', un Turc, un hérétique qui ne craint ni ciel, ni enfer, ni loup-garou.... »
Un peu plus loin, Don Juan répond aux observations de son valet, choqué de ses infidélités, par une tirade sur l'amour dont l'idée première est à la fois dans deux vers de Dorimon :
Je me ris de l'espoir d'un langoureux amant
Et trouve mon plaisir parmi le changement I, se m)
I. Dorimon dit aussi : •• CVst un diable incarné ■ (acte II. se. iv).
« DON JUAN OU LE FESTIN DE PIERRE ». loi
et dans un monologue de Villiers :
Je sais peindre îles mois el d'un ton innocent Je fais l'extasié, je fais le languissant; Je fais adroitement mes approches, j'assiège, Je fais donner ainsi la beauté dans le piège; Je jure que je suis plein de fidélité; J'atteste tous les dieux sur cette vérité. Je lui dis que ses yeux ont fait naître en mon âme Des désirs tout brûlants, des transports tout de flammes.
(I, se. ni .
Ecoutons maintenant le héros de Molière : il commence par un magnifique éloge de l'inconstance que terminent ces mots : « Tout le plaisir de l'amour est dans le changement ». Il analyse ensuite sa conception de l'amour : « On goûte une douceur extrême à réduire par cent hommages le cœur d'une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu'on y fait, à combattre par des transports, par des larmes et des soupirs, l'innocente pudeur d'une âme qui a peine à rendre les armes, ;i forcer pied à pied toutes les petites résistances qu'elle nous oppose.... » Dans une vibrante péroraison il exalte l'impétuosité de ses désirs et de son cœur assez vaste pour contenir toutes les femmes de la terre.
Ainsi, d'une phrase de Dorimon, de quelques vers de Villiers dont la platitude égale la sécheresse, Molière a tiré cet ample et superbe développement; il s'est élevé à cette théorie sur la poursuite de la beauté d'où sortira un jour la conception romantique du Donjuanisme. Alors que chez Villiers nous n'avions en face de nous qu'un galant vulgaire qui révèle ses petites ruses pour séduire les belles et se trouve assez vile à court d'inventions, dans Molière c'est un virtuose qui joue de l'amour, un enthousiaste qui, sur un ton presque lyrique, fait une éloquente profession de foi.
Sganarelle, ahuri et épouvanté, hasarde quelques objections fondées sur la crainte de la vie future, puis, s'enhardissant, il oppose théorie à théorie et la conviction le rend lui-même éloquent : il l'ail la leçon à « ce petit ver de terre, ce myrmidoD
(jiii se mêle de tourner en raillerie tout ce que les hommes révèrent »; il le menace du châtiment céleste, développant à son tour ces quelques méchants vers de sou aîué :
Si je vous entends bien, vous renoncez à tout : Dieux, diables, hommes, lieux de l'un à l'autre bout :
Et si ces messieurs-là vous renoncent de même, Où diable aller souper? (Villiers, I, se. v.)
Don Juan ne répond à la leçon que par une de ses diversions habituelles : il annonce son intention d'enlever une jeune mariée, idée que Villiers ' a fournie à Molière, mais qui, cette fois, reste à l'état de projet. Ce projet est d'ailleurs retardé par l'arrivée inopportune de l'épouse trahie, d'Elvire, dont le fourbe se débarrasse par une insolence et par un mensonge.
Tiré d'affaire, il n'échappe ensuite à un naufrage que grâce au dévouement de pauvres pécheurs. A l'inverse de la plupart de ses devanciers, .Molière n'a pas mis ce naufrage sur la scène, mais, à l'imitation de Villiers-, il le fait raconter par un des pêcheurs. 11 a seulement développé le récit très sec de son modèle en une description dont la longueur et la gaucherie voulue, les réflexions plaisantes, les détails souvent saugrenus expriment fidèlement la naïveté du conteur. Ce récit est à peine terminé que Don Juan parait, aperçoit la paysanne Charlotte, prend feu et lui l'ail aussitôt la cour en des termes imités et parfois même copiés de Dorimon.
Le rapprochement est curieux à faire, car il prouve que Molière n'a pas seulement composé sa pièce avec le souvenir encore présent de celles de ses devanciers, mais qu'il les avait sous les yeux toutes deux et s'en inspirait directement. On va pouvoir en juger par la comparaison suivante :