‹ La Légende de Don Juan (volume 2)Chapitre 63 sur 223 · Acte IV. se. i · texte numérisé non relu

Acte IV. se. i

« liiiN .11 A X ni" LE FESTIN DK IMEltltK ».

DOIilMiiN (IV, se. m).

DON JDAN.

Briguelle, vois-tu bien la gentille bergère?

MOLIERE (II, se. in.

DON i

Sganarelle, as-tu rien vu de plus joli .'

Puis t < >n œil est trop beau cour être si sévère.

AMAR 1NTK.

Monsieur, vous me raillez, je n'ai point de don juan. beauté.

... Que ta taille est mignonne!

Amarante.

Holà, monsieur, tout beau,

Ne vous échauffez pas de peur d'être malade.

Que m-^ \ eux sonl pénét

CHARI I

Monsieur, vous me rendez toute honteuse.

Min JUAN.

Ah: ([ne cette taille esl jolie!

CM \ RLOTTE.

Vous vous échautfez trop e1 vous pourriez gagner la purésic !

\ nus u'êtes pas pour moi. je ne mus pas pour

[vous.

\ mis êtes de la cour et je suis du village, Ou ne me peut avoir 411e par le mariage; Quoique pauvre, monsieur, je suis fille [d'honneur, Et je n'écoute point un discours suborneur.

•le suis mi'- pauvre paysanne; mais j ai l'honneur en recommandation, et j'aimerais mieux me voir morte que de me voir norée.

De Dorimon, Molière passe ensuite à Villiers, à qui il prend L'idée de mettre Don Juan en présence de deux paysannes à la fois; mais ici le modèle ne fournit qu'une indication rudimentaire et grossière : à la scène répugnante de Villiers, Molière a substitué une amusante comédie jouée par un habile enjôleur aux dépens de naïves victimes1. A peine a-t-il promis le mariage à Charlotte que survient Mathurine, qu'il a déjà dupée par la même promesse Habilement il met les deux femmes aux prises et tandis qu'elles se le disputent comme un coq de village, il s'amuse de leur querelle qui assaisonne l'aventure de bouffonnerie.

Mais ses façons pressantes n'ont pas été du goût du pêcheur Pierrot, fiancé de l'une des paysannes. Le pauvre garçon intervient malencontreusement, ce qui lui vaut un sou filet de Don Juan. C'est le souvenir d'un jeu de scène, indiqué par Villiers J, dans lequel Don Juan brutalise le fiancé d'une jeune fille qu'il enlève. Molière a développé celle simple indication et en a tiré un nouveau trait qui peint la sécheresse de cœur de son héros : il a fail du fiancé le pécheur même qui a sauvé des Ilots don Juan. >i

t. L'idée première de cette scène pourrai! bieu ayoir eh' fournie à Molière par une scène analogue de {"Inconstance punie de Dorimon : un libertin y berne tour à tour deux paysannes en leur promettant de les épouser.

J. Acle V. SC. IV."

bien que celui-ci joint l'ingratitude au sans-gène du grand seigneur envers le manant. Sganarelle, lui-même, est indigné du procédé : son maître parti, il cherche à mettre les paysannes en garde contre sa duplicité. Mais Don Juan est resté aux écoutes et il revient assez vite pour plonger le pauvre laquais pris sur le fait dans un cruel embarras. La scène est un souvenir de Cicognini et de Dorimon : au premier. Molière emprunte le subterfuge par lequel Sganarelle se tire d'affaire, ou un subterfuge équivalent : Passarino feignait d'avoir vu venir son maître et de plaisanter sur son compte1; Sganarelle feint d'avoir voulu parer aux médisances. A Dorimon, Molière a pris les avertissements de Sganarelle aux paysannes. Briguelle édifie en ces termes la bergère Amarante sur le compte du trompeur :

... Comment ne compreniez-vous pas Qu'il était homme à faire un vol sur vos appas? Il en dit autant à trente comme à vous, Sans les autres qu'il a pris {sic) d'assaut pour tout dire2.

Chez Molière ces conseils sont donnés non après coup, mais quand il est temps encore pour les paysannes d'en tirer profit.

Cependant, les choses se gâtent : Don Juan est avisé que des hommes armés le poursuivent et, pour les dépister, il imagine de changer d'habits avec Sganarelle. C'est là une invention commune à toutes les versions italiennes et françaises. Toutefois chez Molière le troc n'a pas lieu. Don Juan apparaît au début de l'acte III vêtu d'un habit de campagne et Sganarelle déguisé en médecin, habit qui sert de prétexte à une discussion sur la médecine, entre le maître et le valet. C'est la première attaque de Molière contre cette science, Don Juan se montrant envers elle aussi sceptique qu'envers la religion et la morale. De la médecine la discussion devient plus générale et Don Juan oppose aux arguments de son valet en faveur d'une Providence un scepticisme ironique et tranchant. Ce débat entre le libre penseur et

t. Cf. p. loi et la note, et p. 157. 2. Acte IV. se. vu.

le croyant est une des plus originales inventions de Molière. Elle ajoute à la profondeur de la corruption, en faisant du héros non plus simplement un méchant impulsif, un esclave de sa sensualité, mais un esprit qui a systématisé sa conduite en la fondant sur une théorie générale de l'Univers. Le personnage incarne toi un positivisme scientifique de mauvais aloi, en lutte contre la foi. Il ne faut sans doute rien chercher de semblable chez Dorimon ni chez Villiers. Molière, dans le développement graduel de son héros, s'élève à une hauteur que ses prédécesseurs n'ont pu atteindre; et cependant il y a eu chez eux comme une vision encore obscure de cette transformation : ils ont essayé de faire de Don Juan l'apôtre d'un système, système vague et confus plutôt entrevu que nettement professé. Leur don Juan n'est pas résolument athée; celui de Dorimon reconnaît même l'existence de Dieu :

... J'aurais peu de raison Si je ne connaissais l'auteur de toutes choses; Je sais bien que ses mains sont les premières causes Des ouvrages qu'on voit, qu'on admire ici-bas.

(Acte V, se. vin.)

Il est surtout impie et se réclame de la nature. Il fonde sur ses volontés son droit à jouir de la vie, et il établit à ce sujet une véritable controverse avec l'ombre du Commandeur qui le presse de se convertir. C'est de ce débat aussi peu vraisemblable qu'il est gauchement et lourdement conduit que Molière a tiré l'idée première de la discussion philosophico-religieuse entre Sganarelle et son maître '.

Cette discussion a une suite naturelle; le libertin rencontrant un pauvre ermite cherche à donner à son scepticisme une démonstration pratique, d'abord en prouvant la non-existence

1. On trouve dans la Mort d'Agrippine, de Cyrano, une scène qui fait songer aussi a celle de Molière : Séjan y a une controverse religieuse avec son confident Térentius : aux avertissements de celui-ci, qui l'invite à redouter le chàlinient des dieux, le meurtrier de ( îermanicus répond par une profession de foi sceptique et athée. (Acte II, se, iv.)

Cf. aussi acte V. se. VI.

de Dieu par la misère de ses fidèles, el ensuite en établissant que la foi ne lient pas devant l'intérêt. Il cherche par l'appât d'une pièce d'or à l'aire jurer le pauvre. Nous avons dit que la première indication de cette scène capitale, dont le lien logique avec la précédente ne semble pas avoir été suffisamment aperçu, se trouve vraisemblablement dans la rencontre de Don Juan avec un ermite chez Villiers et chez Dorimon '. On voit le parti qu'en a tiré Molière et comment il a su la faire servira compiler la peinture de l'athéisme du héros et de la dégradation morale qui en est la conséquence.

Don Juan sauve ensuite d'une attaque de voleurs le frère même d'Elvire, qui, sans le connaître, le poursuit pour venger l'honneur de sa sœur. Ici encore nous retrouvons, avec des modifications assez nombreuses, portant sur l'état des personnes et les circonstances, le souvenir d'une poursuite analogue dans Dorimon et dans Villiers. Dans la pièce de Molière Don Juan sauve son ennemi au lieu de le tuer. Nous verrons que si cette générosité peut légitimement surprendre en ce moment comme une faute de composition, elle n'est nullement contradictoire avec la conduite générale du héros et demeure, malgré les apparences, beaucoup plus conforme à son caractère que la lâcheté criminelle du Don Juan de Villiers. Il est, d'ailleurs, aussitôt récompensé de ce service : reconnu par un deuxième frère d'Elvire, il est sauvé par l'intervention du premier. Cette scène dramatique, au cours de laquelle le gentilhomme qui doit son salut à l'homme même qui l'a déshonoré, le sauve à son tour de la fureur de son propre frère, ne se trouve chez aucun des prédécesseurs de Molière. Elle n'est cependant pas originale. L'idée première en est dans une pièce de Fr. de Rojas : Obligados y offendidos y gorron <!>• Salamanca (Obligés el offensés ou l'écolier de Salamanque), où Boisrobert la prit à son tour pour la mettre dans ses Généreux Ennemis, tandis que Scarron la transporta dans son Ecolier de Salamanque, et Thomas Corneille dans ses Illustres Ennemis.

Page 1