‹ La Légende de Don Juan (volume 2)Chapitre 72 sur 223 · Cf. le 2e sermon Sur la Providence · texte numérisé non relu

Cf. le 2e sermon Sur la Providence

« DON JUAN OU LE FESTIN DE PIERRE l-'1

clans ses Pensées à rabaisser la raison humaine ei à l'humilier au-dessous de la foi.

Cet accord de tous les chrétiens dans la lutte contre un même ennemi prouve bien que Ton vit dans le Libertinage un péril pour la religion plus encore que pour la morale. Si le P. Garasse, si Bossuet censurent les mœurs des libertins, ils voient surtout en eux des ennemis de la Coi, et le cri d'alarme qu'ils poussenl est plus encore un cri de croyants inquiets que de moralistes effarouchés. Et d'ailleurs, la vie que menaient nombre de libertins était irréprochable. La Mothe Le Vayer, ce Pyrrhonien aimable et modéré qui fut précepteur de Louis XIV, méritait par sa vertu d'être surnommé le Plutarque français. Gassendi tout en réhabilitant la philosophie d'Épicure, vivait comme un

sage.

Il peut donc sembler étonnant que Molière ait si bien associe dans son Don Juan la corruption morale au libertinage intellectuel qu'il a tout l'air de faire découler l'une de l'autre. En fait, il n'en est rien; il les a simplement unis comme il les avait vus coexister souvent dans la réalité, sans établir entre eux un lien nécessaire. L'accusation, naturelle sous la plume d'un Garasse, serait d'autant moins vraisemblable de la part de Molière, qu'il avait lui-même fréquenté chez Ninon de Lenclos et qu'il était lié avec maints libertins de marque, tels Chapelle et Desbarreaux. Les doctrines des libertins n'étaient pas d'ailleurs pour lu. déplaire et ses sympathies allaient à eux, plutôt qu'à leurs adversaires. S'il a si vivement attaqué le grand seigneur athée, et débauché c'est que celui-ci n'est pas un libertin sincère.

Et, en effet, à côté des philosophes et des sages du parti pour lesquels le Libertinage était une doctrine d'affranchissement intellectuel à l'égard des dogmes, maints personnages se réclamaient plus ou moins sincèrement d'un système, dont certaines théories semblaient leur permettre de se libérer non pas seulement de toute autorité religieuse, mais aussi et surtout de toute discipline morale. Combien de gentilshommes et aussi de grandes dames dont l'inconduile défrayait la chronique scandaleuse, manifestaient par des gamineries inconvenantes un,- incroyance

plus légère que rationnelle1. La conviction philosophique n'entrait pour rien dans ce Libertinage. Les libertins de mœurs ne raisonnent guère; ils sont ignorants, peu versés en théologie; ils ne fondent pas leur scepticisme sur la critique; ils ne sont sceptiques en religion que parce qu'ils sont sceptiques en morale. S'ils oui chassé Dieu de leur cœur, c'est que Dieu les gène: c'est que le dogme contient des règles qui s'opposent au libre exercice de leurs passions et de leurs vices.

La confusion entre les vrais libertins et ces sceptiques superficiels, ces débauchés irrévérencieux était facilitée par les principes même, sur lesquels reposait le Libertinage. En lti'i". Gassendi, dans son De vita et moribus Epicuri, avait réhabilité la philosophie d'Epicure et dans son Syntagma philo sophicum il donnait comme fondement à sa propre philosophie le sensualisme. Avant lui, les philosophes du xvie siècle, et notamment Rabelais, Montaigne avaient placé non plus dans une vérité révélée, mais dans l'obéissance aux lois de la nature les vrais principes de la sagesse et les règles delà conduite2.

Or si ces théories n'empêchaient pas les honnêtes gens qui les professaient de vivre sagement, elles devinrent pour d'autres qui les dénaturèrent un prétexte commode à justifier leurs dérèglements. 11 y a toujours eu ainsi de tout temps et dans tous les partis des individus qui ont mis sous le couvert de doctrines sincères cl raisonnables des sentiments intéressés et des passions mauvaises. Ce fut le cas au wir siècle pour un grand nombre de débauchés, coureurs de femmes, piliers de taverne-, qui trouvèrent ingénieux et commode d'abriter leurs vices sous le cou-

l. Telle la Palatine, s'amusant à brûler avec Condé un morceau du bois de la vraie croix. Telle aussi Mme Deshoulières baptisant des chiens.

-. - Nous ne sçaurions faillir à suivre Nature ». <lil Montaigne. « Nature donne toujours des luis plus heureuses que ne son! celles que dous nous donnons.... Elle est un doulx guide, mais non pas plus doulx que prudenl et juste.... « (Cf. Essais, I. III. chap. \n et xlvi.) — Charron donne comme fondement a la sagesse la prud'hommie, donl ■ le ressort, c'esl la loy de nature, c'est-à-dire l'équité et raison universelle » (t. II, chap. m). — Le P. Garasse, dan- le livre VI. entreprend particulièrement les Libertins sur leur théorie de la Nature el combat cette proposition, • qu'il faul suyvre la Nature, notre bon guide, qu'il m' faul pas estre ennemy de la Nature ».

vert de la philosophie de la nature et de l'épicurisme. Le Libertinage des mœurs prit volontiers comme masque le Libertinage de la pensée. Entre les deux la différence devint peu sensible, insaisissable. On les confondit d'autant plus que les défenseurs du dogme chrétien, aussi bien que les débauchés avaient intérêt à la confusion, ceux-ci, pour donnera leurs désordres l'apparence d'un système et les légitimer; ceux-là pour rendre le libre examen et l'athéisme responsables des vices et des crimes de certains libertins. Le P. Garasse et après lui Bossuet se complaisent à étaler les turpitudes de ces derniers en établissant un rapport de cause à effet entre leur doctrine et leur conduite '. On prit même l'habitude d'englober dans le parti des libertins tout individu dont l'irrévérence à l'égard des choses sacrées s'accompagnait de mauvaises mœurs'2; si bien que dès 1623 le P. Mersenne évaluait à 50 000 pour Paris seulement, le nombre delibertins. Sous le règne de Louis XIII, malgré quelques procès retentissants3; plus encore sous la Régence, où grâce aux troubles intérieurs ils jouirent d'une impunité absolue, et durant les premières années du règne de Louis XIV, les libertins, sincères ou non, étaient extrêmement nombreux dans toutes les classes de la société. D'ailleurs, en dehors de toute croyance religieuse ou philosophique, les mœurs étaient déplorables, et ce ne sont pas seulement les gens d'Église qui en gémissent, ce sont aussi les libertins eux-mêmes, tel Guy Patin lançant l'anathème à ce siècle pervers où l'on ne voit plus de règle nulle part... ;'i ce siècle, la lie des siècles... inférieur à celui de Juvénal et de Domitien*. » L'étalage extérieur de cette inconduite fut tel que

1. Cf. à ce propos, outre le 1'. Garasse, Bossuet : ■■ Rien n'a paru plus insupportable a l'arrogance des libertins que de se voir continuellement observée par cel œil toujours veillant de la Providence divine.... Ils mit voulu secouer le

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indocile, qui les porte à vivre à leur fantaisie, sans crainte, sans retenue et sans disciplii (I" sermon Sur la Providence.)

2. La cln.se est si vraie qu'en dépil de son premier sens, le mot libertin a fini dès le xviii0 siècle par ne plus signifier que débauché.

3. En llilll eut lieu le suppliée de Yaniniieu IH2I celui de Jean f'.inla nier ;

en 1622 le procès de Théophile de Viau.

4. Cf. les lettres du 25 novembre 1659, du 20 septembre 1664 et du 18 juin 1666.

Louis XIV, qui avait cependant des raisons personnelles d'être indulgent aux vices des autres, se montra plus sévère pour les libertins qu'on ne l'avait été jusqu'alors : certains furent exilés: d'autres mis en prison.

Le spectacle de cette immoralité, dont l'aristocratie surtout était gangrenée, devait pour bien des raisons attirer l'attention de Molière. En peignant les libertins sous le nom de Don Juan ce n'est pas aux libres-penseurs qu'il en voulait, mais à ces grands seigneurs qui, sous le couvert d'une certaine philosophie et d'une certaine indépendance intellectuelle, se livraient aux plus scandaleux excès. Après avoir joué la vanité suffisante, la frivolité et le vide intellectuel de ces jeunes marquis qui encombraient de leur verbiage bruyant et affecté la cour et la ville, il ne pouvait négliger cet autre type de gentilhomme, dangereux et non plus seulement ridicule : le gentilhomme à la fois athée et corrompu qui ne refuse « à ses sens rien de ce qu'ils réclament de nous », « ce moucheron de taverne, ce Sardanapale » comme l'appellent à la fois Garasse et Sganarelle; ce ravisseur de femmes, à la façon de Bussy qui enleva un jour Mme de Miramion, « la plus fameuse dévote du temps »; cet épouseur sans vergogne, comme Henri de Lorraine qui se livre aux plus folles orgies dans l'abbaye d'Avenay avec ses deux cousines Anne et Bériéditede Gonzague, épouse secrètement la première. fait annuler son mariage, se remarie avec la comtesse de Bossut, l'abandonne, épouse en troisième noces Mlle de Pons, et entre temps, ne peut rencontrer un jolie femme sans devenir son amant, qu'elle soit duchesse, comme Mme deMontbazon, de robe comme Mme de Canuel ou courtisane comme la Nina Barcarole qu'il fréquente à Rome lors de sa folle équipée dans la révolte de Masaniello '. « Dame, demoiselle, bourgeoise il ne

1. Cf. Bernardin, Hommes et mœurs au \l II" siècle. Un héros de roman : Henri If de Lorraine, duc de Guise, p. 291-360, et V. Cousin, la Jeunesse de Mme de Longueville, p. 226-228.

trouve rien de trop chaud ni de trop froid pour lui. » Ainsi pensait son parent, le vieux Charles IV, duc de Lorraine, qui épousait la fille d'un apothicaire de Mlle de Montpensier, promettait ensuite successivement mariage à une demoiselle de St-Rémy, à la fille d'un apothicaire lorrain, à une chanoinesse et à la princesse de Cantecroix.

Les grands seigneurs de cette sorte « ne croient non plus ni ciel ni enfer. Ce sont des « enragés, des chiens, des diables, des Turcs, des hérétiques ». Tel ce La Peyrère, familier de Condé, qui changea plusieurs fois de religion et mourut sans avoir fait un choix définitif. Tels encore, Retz, Matha, Rrissac, Vitri, Fontrailles, qui chargent l'épée haute le crucifix en criant : « Voilà l'ennemi 2 » ; Manicamp, Guiche, Bussy (que l'on rencontre partout où il y a une impiété à commettre et une débauche à faire) qui tous trois font liesse un vendredi saint avec accompagnement de violon, de chants obscènes et irréligieux3; tel surtout ce chevalier de Roquelaure, au dire de Tallemant, « le plus grand blasphémateur du royaume », qui baptisait des chiens et criait au tonnerre, un jour d'orage : « Mordieu, tu penses me faire peur! * » Ces scandales étaient publics, les héros ne s'en cachaient pas; souvent, ils en tiraient gloire.

Ces libertins devaient d'autant plus tenter le génie de Molière qu'il les connaissait de près, les ayant vus chez Ninon. Les peindre tels qu'ils étaient, non plus en caricaturant quelques travers superficiels, mais en mettante nu le fond de leur âme, en découvrant « la bête brute, le pourceau d'Épicure » mal dissimulé sous de brillants dehors; les faire connaître non pas dans les pages intimes de mémoires et de lettres, à travers les anathèmes d'un sermon, mais les montrer vivant et agissant, développant leurs doctrines et étalant leurs infamies sur la scène, avec l'illusion de la réalité, voilà ce qui séduisit Molière.

1. Cf. Guy Patin, lettres du 13 sept) mbre ri du 18 novembre 1656, du '.i avril lii.'is, cite par Perrens.

2. Retz, Mémoires, i. Il, p. i'.H (édit. des Grands Écrivains), cite par Perrens

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