‹ La Légende de Don Juan (volume 2)Chapitre 73 sur 223 · Perrens, i · texte numérisé non relu

Perrens, i

Ce qu'il voulut représenter ce fut plutôt l'insensibilité morale, la méchanceté du grand seigneur que son amour des plaisirs, et même de la débauche. Si le marquis n'avait été épicurien qu'au sens d'Horace, s'il n'avait songé qu'à courir les mauvais lieux et à séduire les femmes, Molière lui eût été indulgent ; ce qu'il ne lui a point pardonné c'est la sécheresse de son cœur, la vilenie de sa conduite, l'étalage impudent des sentiments et des actes les plus répréhensibles. Le comédien, bon camarade, aimé de sa troupe, hait ce gentilhomme égoïste et féroce dont le moi orgueilleux absorbe l'humanité, qui sacrifie à ses plaisirs famille, amis, religion, morale; qui fermé à tout sentiment de pitié et d'amour, sème autour de lui la corruption, le déshonneur et les larmes '. Aussi, Molière fera-t-il de l'égoïsme et de la méchanceté le fond même du caractère de Don Juan.

L'auteur du Festin de Pierre venge ainsi la bourgeoisie honnête des dédains d'une aristocratie dépravée et mauvaise; et cette revanche, il l'a prise d'autant plus volontiers que le grand seigneur libertin, quoi qu'on en ait dit, le blessait dans sa philosophie et dans sa morale. On s'y est trompé, en ne prenant o-arde qu'aux côtés sympathiques du caractère de don Juan : nous verrons qu'ils sont peu nombreux et peu importants; ils tiennent à la nature même du personnage et n'engagent pas les sentiments de Molière à son égard. On a représenté aussi que Molière avant été lui-même du clan des libertins n'avait pu vouloir peindre l'un d'eux franchement antipathique et odieux, que s'il avait attaqué une catégorie de ses contemporains c'était non pas les libertins, mais bien leurs adversaires, les dévots. On allègue que Don Juan ne devient repoussant que lorsqu'il prend le masque de Tartuffe.

En réalité, Molière, et ce n'est pas la moindre originalité de

l. Dans sa peinture du séducteur, .Molière ne lit-il pas intervenir aussi des griefs personnels? Certes, sans ajouter foi aux assertion- m manifestement malveillante- contenues dans le pamphlet de In Fameuse comédienne, et sans croire que Madeleine Béjarl ait été la maîtresse de l'abbé de Richelieu, de I, au/un et d'autres libertins du grand monde, il faut reconnaître que Molière souffrait profondément de la coquetterie de sa femme et de la cour que lui faisaient les marquis.

sa conception, a peint et réuni en un seul et même personnage certains libertins et certains dévots qu'il avait vus souvent confondus dans la réalité. Et c'est au nom des mêmes principes qu'il les a attaqués.

Qu'il ait été ou non le disciple de Gassendi, Molière n'en a pas moins professé la philosophie de la nature dont se réclamaient depuis le xvi8 siècle les libertins de toute marque. Avec La Fontaine, il est au xvu'' siècle le plus direct héritier de l'esprit de Rabelais, de Montaigne et de la Renaissance en général, en tant quelle est une émancipation de la nature contre toutes les entraves extérieures. Son éducation, son milieu, sa vie de bohème, tout devait le rendre favorable anx théories naturistes. Il avait traduit Lucrèce, il fréquentait Chapelle, Luillier, le salon de Ninon. Dans la plupart de ses œuvres, il a pris la défense des droits de la nature méconnue par les hommes et montré les périls auxquels on s'expose en voulant la contrarier. Qu'il s'agisse de mariage, de médecine, d'éducation, il a toujours soutenu ses prérogatives. Il Fa représentée victorieuse de tous les efforts tentés pour soumettre ses lois incoercibles à l'arbitraire des conventions sociales, des mœurs, des modes, et de toutes les contraintes humaines.

Mais son naturisme était fait de sagesse et de tempérament. Rien n'était plus contraire à ses idées et à ses goûts que l'excès en quoi que ce fût. Il était avant tout un modéré. Suivre la nature ne signifiait pas pour lui s'abandonner à toutes les faiblesses des sens et céder complaisamment à tous leurs entraînements. Il avait de la nature une conception moins matérielle cl moins grossière. Comme Descartes, il l'identifiait avec la raison ; et il l'entendait à la façon de Roileau, qui ne voyait pas en elle la mère des instincts brutaux et déréglés, mais la modératrice intelligente des fantaisies et des excès, la sage conseillère de la conduite et de la pensée.

Cette conception d'un esprit dont la philosophie peu élevée, mais humaine, ('lait faite du sens delà vie et de sens commun, ne pouvait s'accommoder de la façon dont beaucoup de libertins entendaient et pratiquaient la loi de nature. Entre les débor-

déments des uns et la modération de l'autre, il ne pouvait y avoir entente ai S) mpathie. Molière, qui aimait à suivre la coutume, les « communs usages », à ne pas heurter l'opinion moyenne, qui respectait les idées reçues et mettait la vérité dans cette morale du juste milieu qui a toujours été le fond de la sagesse française, Molière voyait dans les Bussy, les Tardes, les Roquelaure, des adversaires à combattre. Ils heurtaient sans cesse les règles admises, les convenances, les croyances de la foule; ils étaient frondeurs en morale comme en religion, ils l'étaient même en politique; ils n'observaient en rien les principes de la raison et les volontés de cette nature dont ils se réclamaient indûment. Ils la dénaturaient au contraire et la discréditaient auprès des honnêtes gens. Ils étaient les Tartuffes du Libertinage avant d'être les Tartuffes de la religion, et, logiquement, ils devaient tomber d'une hypocrisie dans l'autre. Après avoir paré leurs débauches du prestige de la philosophie, ils les abriteront sous le couverl de l'Église. Libertins d'abord, dévots ensuite, ils s'éloignaient également de l'idéal réalisé au xvne siècle par l'honnête homme qui observe en tout une sage mesure, fuit le fracas et les grimaces des opinions excessives, tient la balance entre l'austérité et le relâchement, et ne gale aucune chose

Pour la vouloir outrer et pousser trop avant.

Libertins et dévols également ennemis de la sage et douce nature, voilà les deux partis extrêmes entre lesquels se partage la société française au xvir siècle. Et il ne pouvait en être autrement. Les premiers devaient faire naître les seconds, les contrastes s'appelant dans l'ordre social et dans l'ordre moral comme dans l'ordre naturel. Le mouvement religieux dont la première partie du XVIIe siècle a vu l'épanouissement, ces fondations d'ordres, ces prédications, ces ouvrages d'édification et de controverse sont des témoignages encore vivants de la renaissance de la foi, du réveil d'un sentiment que le scepticisme du xvi1 siècle n'a pas profondément entamé. L'œuvre des de Bérulle, des François de Sales, la création de l'Oratoire, la nais-

sance, le développement si rapide; et l'influence si profonde du Jansénisme ne s'expliquent pas seulement par le besoin de relever le catholicisme matériellement et moralement diminué par la Réforme. Cette ardeur religieuse est aussi la conséquence du Libertinage qui s'est répandu parmi l'aristocratie intellectuelle et mondaine. Elle est une réaction contre la contagion d'impiété et de corruption. A la liberté, à la licence même des athées le parti dévot opposera la sévérité de sa discipline ; il exagérera le rigorisme et l'austérité, et soulèvera parfois par son intransigeance les protestations des Cléantes, des Philintes, de tous ces modérés dont était Molière.

Certes, les intentions et la conduite de gens comme les Arnaud, les Nicole, les de Sacy, les Lamoignon, les Longueville, comme la Reine-mère et ses familiers, ne sauraient être suspectées de faux zèle et d'hypocrisie. Malheureusement, à ces personnages qui furent l'honneur du catholicisme français s'en mêlèrent d'autres dont la dévotion put légitimement paraître suspecte et qui firent retomber sur les honnêtes gens du parti quelque peu du discrédit qui s'attachait à elles-mêmes.

Chose curieuse, en effet, mais naturelle, en somme, ce fut dans la classe même des libertins que la dévotion recruta ses plus fervents adeptes. Scrupules du diable qui vieillit et se fait ermite, sans dépouiller complètement en changeant d'habits son premier personnage; appréhension devant l'inconnu qui s'ouvre; crainte immédiate du bras séculier de l'Eglise; toutes ces raisons s'unissaient pour ramener bien des âmes à Dieu. Beaucoup ont été tirés, comme la Palatine, de leur « longue défaillance » par l'excès même et le dégoût des plaisirs; et ce sont ceux qui ont été le plus profondément corrompus qui s'en iront finir leurs jours dans la solitude du cloître. Quelques-unes de ces conversions furent retentissantes et sincères; telles celles de Condé, de Conti, de la duchesse de Longueville. Beaucoup furent suspectes : si les théories et la conduite des libertins ne les menaient pas toujours au bûcher, elles les brouillaient souvent avec les pouvoirs publics : Bussy devait se retirer dans ses terres de Bourgogne; Saint-Evrcmond se réfugier en Angleterre, el

I'.in LA LEGENDE DE DON JUAN.

Vardes (Mail mis à la Bastille. De là des retours à Dieu dont la sincérité n'égalait pas toujours la ferveur : Henri de Lorraine, l'homme aux trois femmes, fit un beau jour étalage d'une grande piété : il devint marguillier de sa paroisse, et, le 16 août Kioo, il envoyait le pain bénit à l'église des Carmes '. Mme de Motleville raconte que Brancas se donnait à lui-même de « sévères châtiments » peut-être à la manière de Tartuffe, et qu'il se convertit pour conserver les bonnes grâces de la Reine-mère 2. Retz avoue avec cynisme la façon dont il en usait : « Je pris, dit-il, une ferme résolution... d'être aussi homme de bien pour le salut des autres, que je pourrais être méchant pour moi-même 3 ». Il avait pris aussi la résolution de « faire le mal par dessein, ce qui est... le plus criminel devant dieu... mais le plus sage devant le monde ». Le P. Garasse n'a pas manqué de signaler cette hypocrisie des libertins : « 11 ne passera grand' fête qu'ils ne s'en aillent confesser et recevoir le sacré corps de notre seigneur devant tout le monde, afin qu'on les remarque 4 ». Le mal se perpétua à travers le règne; quand Louis XIV devint dévot, il s'accrut encore. La chapelle se vida un jour où, mali cieusement, le capitaine des gardes annonça que le Roi n'y viendrait pas. La religion n'est plus ici qu'un abri commode pour se livrer sans scandale aux plaisirs, satisfaire sans danger ses passions et s'attirer même l'appui d'un parti puissant.

Etait-il possible de discerner ces faux dévots des vrais? De part et d'autre, les manifestations extérieures de la religion, les seules que voit le public, étant semblables, la distinction était difficile. Sans doute, si beaucoup de libertins finissaient lot ou tard dans la dévotion, beaucoup de dévots n'avaient jamais été libertins. Mais, ce que Bourdaloue, dans son sermon sur l'hypocrisie, disait des Jansénistes, que, « pour donner crédit à leurs nouveautés, ils prenaient tout l'extérieur de la piété la plus rigide... revêtus de la peau de brebis, ils étaient au fond, des

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