Acte V. se. m. — Cf. Pascal, Septième Provinciale
2. Récemment, M. Raoul Allier. dan- -on élude si documentée et si originale sur la Cabale des Dévots, a cru découvrir parmi les membres de la Société du Saint-Sacrement les originaux de TartuffeeX de Don Juan. Sa solution est séduisante, vraisemblable; elle prouve, du moins, qu'il y a eu, entre 1660 et 1665, un parti dévot solidement organisé. Est-ce à celui-là seulement qu'en a voulu Molière? Je persiste à croire que sa peinture a un caractère plus général : ni Bourdaloue, ni Bossuel ne s'y sont trompés. Ce n'est pas le peintre d'une secte" qu'ils ont condamné dans Molière, mais l'écrivain qui s'en est pris à tous les ■dévots et a la religion elle-même.
plaisir comme les justes limites de la piété, également peu sincères dans leurs théories philosophiques et dans leurs croyances religieuses. C'est eux qu'à deux reprises il a attaqués, une première fois dans Tartuffe, où il a représenté le libertin d'Eglise, une seconde fois dans Don Juan, où il a peint le libertin grand seigneur, l'un et l'autre débauchés, corrompus, le premier avec les précautions, les mines en dessous, les feintes papelardes d'un homme obscur et pauvre qui doit se cacher pour satisfaire ses appétits, et ne peut faire l'amour qu'à la dérobée; le second, avec le cynisme, l'éclat et la forfanterie d'un gentilhomme bien né, puissant, qui peut impunément étaler ses vices au grand jour de la vie publique.
C'est donc se méprendre que de voir dans Tartuffe et dans Don Juan deux œuvres d'intention distincte, dirigées contre deux classes opposées : celle-ci contre les libertins; celle-là contre leurs adversaires naturels, les dévots. En fait, Molière, au nom des idées qui lui étaient le plus chères, au nom même d'une certaine réalité, a flagellé simultanément dans ces deux pièces la dévotion et le libertinage. Son Tartuffe est un Don Juan de sacristie, comme son Don Juan finit paîf être un Tartuffe de cour.
Outre ces raisons générales, à la fois philosophiques et objectives, d'attaquer les libertins et les dévots, Molière en avait d'autres, plus immédiates et plus personnelles. Dès VEcole des femmes, les ennemis que ses attaques lui avaient faits, Précieuses ridiculisées, Marquis bafoués, dévots inquiétés par les audaces de sa peinture, s'étaient entendus pour l'accuser à la fois d'abaisser son art, et d'attenter à la morale. Dans ses Nouvelles Nouvelles, De Visé s'était fait l'écho des clameurs soulevées de toutes parts. Molière répondit une première fois dans la Critique de V Ecole des femmes. Mais, dès lors, la lutte était engagée entre la cabale et lui, et il n'était pas homme à lâcher l'adversaire après une simple escarmouche. Tarln/fr ne lut pas au Ire
chose qu'une violente riposte, un coup droit porté contre l'ennemi puissant qu'il sentait derrière toutes les attaques dont il (Hait l'objet. Ce fut la continuation, l'aggravation des hostilités, et il ne s'en tint pas là : on sait les influences qui, malgré le bon vouloir du Roi, interrompirent les représentations de Tartuffe. Suspendue en 1664, la pièce ne put être reprise que cinq ans plus lard, en 1669. Le sujet de Don Juan fut, à n'en pas douter, pour Molière, une occasion de prendre sa revanche, en dirigeant contre l'ennemi un nouveau coup plus franc encore que le précédent : accuser ces dévots si scrupuleux sur les choses de la religion, si prompts à s'effaroucher des actes les plus innocents, d'être ceux-là même qui, naguère, scandalisaient la cour et la ville par l'étalage indécent de leurs dépoi tements et par le cynisme de leur impiété, faire suspecter la sincérité de leurs remords, attribuer leurs conversions tapageuses à des raisons de prudence et d'habile politique, à un stratagème ingénieux pour continuer moins bruyamment, mais sans danger, les mêmes débauches, c'était là un coup de maître audacieux; Molière le tenta et, cette fois, faillit réussir.
C'est qu'en le portant, il ne satisfaisait pas seulement sa vengeance; il pensait s'assurer l'appui du Roi et flatter ses secrets désirs. Tartuffe et Don Juan appartiennent tous deux à la période de la plus haute faveur de Molière. C'est l'époque du Mariage forcé, de la Princesse d'Elide, celle où il travaille aux amusements de Louis XIV, celle où le monarque l'utilise à la fois pour ses plaisirs, et aussi, semble-t-il, pour satisfaire certaines arrière-pensées. C'est le Roi qui désigne au Comédien M. de Soyecourt dont le portrait est aussitôt intercalé dans le deuxième acte des Fâcheux. C'est lui qui commande à Molière les hardiesses des attaques portées contre les marquis dans l'Impromptu de Versailles. En même temps, il soutient son amuseur favori contre les ennemis qui l'attaquent. Il adresse des remontrances au duc de la Feuillade qui avait blessé Molière au visage pour se venger du Tarte à la Crème de la Critique. Il tient sur les fonts-baptismaux un enfant du Comédien pour répondre à l'accusation portée contre lui d'avoir
épousé sa propre fille1. Dans la lutte violente que provoquent Tartuffe et Don Juan, il est manifestement du parti de Molière : bien plus, il semble encourager ses attaques contre les dévots. Il voit dans Tartuffe une satire des Jansénistes qu'il n'aime pas2, il justifie d'un mot Don Juan, et répond au libelle de Rochemont en prenant à ses gages la troupe de Molière.
L'époque de Tartuffe et de Don Juan est aussi celle où Louis XIV, tout entier aux fêtes et aux plaisirs, est importuné parles remontrances de sa mère et la mauvaise humeur des Dévots. Anne d'Autriche se plaignait que son fils ne se confessât et ne communiât plus guère3. En 1(394, pour la Pentecôte, Monsieur lui ayant demandé s'il communierait, il lui répondit que « Non, et ne ferait pas l'hypocrite comme lui qui allait à confesse parce que la Reine-mère le voulait4 ». Il exilait la vertueuse duchesse de Navailles qui avait fait griller les fenêtres de l'appartement des filles de la reine.
En écrivant Tartuffe, Molière savait donc bien que sa peinture ne déplairait pas au monarque; l'audace même avec laquelle, dans son deuxième placet, il s'adresse à lui quand l'influence du parti eut triomphé, le menaçant presque, s'il n'obtenait satisfaction, de renoncer à écrire 3; le ton général dont il y parle des dévots, prouvent qu'il comptait sur son appui, on pourrait presque dire sur sa complicité. En renouvelant l'attaque dans Don Juan, et surtout en la faisant d'une position différente, il ne pouvait ignorer qu'il plairait doublement : ici, en effet, il attaquait non plus simplement les dévols, mais les libertins que le Roi n'aimait guère davantage. Louis XIV avait été à maintes reprises gêné jusque dans ses amours par l'intervention aussi audacieuse qu'insolente de
1. L.'irroumet, /." comédie de Molière (Molière et Louis XIV).
2. « Le mi, dit Brossette, haïssait les Jansénistes, qu'il regardait la i >l n [ ««rt . comme 1rs vrais objets de la comédie de Molière. » (Tartuffe, édit. <lrs Grands Écrivains, p. 295, a. 2.)