‹ La Légende de Don Juan (volume 2)Chapitre 77 sur 223 · Retz, Mémoires, I. Il · texte numérisé non relu

Retz, Mémoires, I. Il

Dans le Festin de Pierre, il fut d'une rare habileté : il montra au public que ces libertins et ces dévots, que le roi haïssait également, n'avaient, en dépit des apparences, et sous deux noms différents, qu'un seul et même visage. C'était dans l'élite môme du Libertinage que se recrutaient ces dévots dont les pudibonderies affectaient de s'effaroucher des amours juvéniles de Louis XIV. Ils ne valaient pas mieux que ces débauchés dont ils condamnaient les scandales, car ils étaient ou avaient été des leurs. Ils continuaient, mais avec plus de discrétion et de prudence, assaisonnant leur dévergondage d'un vice plus odieux, l'hypocrisie.

Le Festin de Pierre prend ainsi une signification riche et complexe : il contient l'arrière-pensée de Molière sur les libertins et sur les dévots; il flatte les sentiments intimes du Roi; il satisfait les haines du comédien et du plébéien.

En même temps, Don Juan apparaît non plus seulement comme un individu, mais comme le produit de tout un état de mœurs et d'idées dont les origines remontent en France au siècle précédent, à l'étranger, plus haut encore, et dont l'influence s'étendra sur l'avenir. Il contient donc, outre un fond permanent, qui appartient à l'humanité, et les traits qu'il doit à ses devanciers, un ensemble de caractères très précis qui font de lui un représentant fidèle de l'aristocratie française au XVIIe siècle. Il annonce aussi le roué de l'âge suivant, qui procède et naît de lui.

Il est l'héritier des grands débauchés de la Renaissance italienne par la prédominance du sens individuel, par la tendance à développer sa personnalité aux dépens d'aulrui, en s'affranchissantde ces lois générales imposées par la conscience ou par le pouvoir de l'Église et de l'État, qui établissent entre les hommes un équilibre de devoirs et de droits. Là est le fond de son libertinage. Celui-ci ne ressemble pas plus au libertinage qui croit pouvoir sincèrement se libérer d'une foi que la raison

n'admet plus, qu'à l'indépendance juvénile et fougueuse du Burlador. Sans doute, Don Juan lui donne une allure de système : il imagine des motifs pour le défendre; il en fait le résultat de théories réfléchies qu'il érige en dogmes. 11 va. en ce sens, plus loin que les philosophes du xvir siècle qui, s'ils séparent la religion et la morale, les conservent toutes deux. Pour lui, il les supprime également, parce qu'en réalité et sans qu'il l'avoue, elles le gênent. Il chasse de sa conscience un Dieu et des principes qui contrarient ses instincts; il trouve plus conforme à leurs exigences de tirer de lui-même ses règles de conduite. Le libertinage intellectuel naît donc chez lui du libertinage moral. La philosophie qu'il substitue ainsi à la foi est un bas sensualisme qui fait des sens le mobile et la fin dernière de ses actes. C'est un pseudo-système naturiste, qui aboutit à substituer à la morale universelle des honnêtes gens une morale fondée sur l'instinct individuel, qui lui fait voir dans ses semblables une matière dont il tire le plus de jouissances possibles et qu'il rejette quand il est rassasié. Il est, au fond, tout imprégné de cet égoïsme, de cet « amour-propre » féroce qui pénétra si profondément la société française du xvir siècle que La Rochefoucauld a pu, sans paradoxe, ramener à lui le principe de toutes les actions humaines. Cet amour de soi, ce mépris des autres constituent les éléments essentiels de la méchanceté de Don Juan.

Sganarelle termine le portrait qu'il fait de son maître par ce trait qui résume et contient tous les autres : « un grand seigneur méchant homme est une terrible chose ». Grand seigneur et méchant, voilà tout Don Juan. Il est méchant dans toutes ses actions et envers tout le monde : envers le pêcheur qui l'a sauvé ; envers son père, envers la femme qui s'est déshonorée pour lui. Mais sa méchanceté n'est pas roturière. Ce n'est point celle d'un goujat. C'est celle d'un gentilhomme raffiné, d'un lils de ce siècle, qui, témoin de tant de guerres religieuses et étrangères, a superficiellement adouci clans les salons des Précieuses, et vicié, au contact des Italiens amenés par les Médicis, la rudesse des camp-.

Aimable et brillant dans ses dehors, Don Juan a une grâce qui fascine. Mais sa politesse est artificielle; le fond de sa nature est la dureté. 11 appartient à cette jeunesse qui, tout en fréquentant chez Arténice et en tressant des fleurs à la guirlande de Julie, est demeurée « terrible, féroce, sans mœurs ». 11 y a un vernis sur sa méchanceté. Elle n'est pas brutale; elle est recherchée, perverse; elle combine l'orgueil du gentilhomme qui, s'étant par dédain fait une loi de ne jamais partager les sentiments de l'humanité, a atteint une insensibilité absolue, et le septicisme du blasé qui demande à la réalité plus qu'elle ne donne au vulgaire, qui ne met pas le plaisir dans la banale satisfaction des désirs et des passions, mais dans quelque chose d'extérieur à leur principe et à leur objet.

Cette méchanceté se manifeste surtout dans le sentiment qui semble le plus l'exclure, car il suppose plus qu'un autre l'abandon et parfois le sacrifice de soi-même : dans l'amour. Mais ce que Don Juan aime ce n'est pas la femme, ce sont les jouissances dont elle est l'occasion. A l'inverse de ses devanciers, il n'est pas entraîné vers l'amour par les mouvements spontanés de l'instinct. Il se domine toujours. Chez lui , la volupté est sans tendresse et sans effusion; elle est froide et réfléchie; le cœur en est absent. S'il bat trop vite chez le Burlador, chez lui, il bat lentement, et l'esprit n'en est jamais la dupe. S'il n'a pas encore le sadisme du roué qui a intellectualisé la débauche, déjà ses sens n'entrent que pour une partie dans son libertinage. Leurs satisfactions, identiques, en somme, pour le manant comme pour le roi, lui semblent d'une qualité vulgaire; il les relève par d'ingénieuses inventions. C'est son esprit surtout qui est corrompu. S'il n'était que sensuel, il reviendrait aux femmes qui lui ont procuré le plus de volupté et il ne professerait pas (pie « lorsqu'on est maître une lois, il n'y a plus rien à souhaiter ». Il fait fi de ces joies simples ei fades; il lui faut le piment de conquêtes difficiles, d'intrigues compliquées, de rencontres inattendues : une jeune mariée, confuse et vibrante des premières initiations; une Bile des champs fraîche et gaillarde, le voile pudique d'une religieuse,

voilà ce qui excite sa sensualité, en ouvrant à son imagination des visions lubriques. Il faut aussi, pour satisfaire son goût dépravé qui demande à l'amour autre chose que lui-môme, le spectacle du désespoir de ses victimes, l'excitante saveur de leurs remords et de leurs larmes.

Mais dénaturer l'amour n'est pas son seul vice. A l'inverse du Burlador, ce jeune fou dont la seule corruption est de tromper les femmes, le Don Juan de Molière est d'une perversité plus générale et plus complexe. Non seulement il est insensible à tous les sentiments humains, mais il a une méchanceté agressive : il aime à faire souffrir, il jouit des scandales qu'il provoque, il trouve le mot qui offense et qui laisse une incurable blessure. Il s'amuse à choquer les scrupules de son valet; l'ahurissement du pauvre garçon l'excite à des fanfaronnades d'athéisme et d'immoralité. Il crée le mal pour se livrer à des expériences dont il suit les phases avec curiosité : il place un pauvre entre sa conscience et son intérêt, et se divertit du conflit. Sa méchanceté devient même un art savant quand il imagine de demander à l'hypocrisie la volupté subtile de faire le mal en passant pour vertueux.

Don Juan apparaît ainsi comme une anomalie, comme un ci monstre dans la nature » parce qu'il détourne les choses de leur fin naturelle, au profit de son égoïsme. Il corrompt tout ce qu'il touche. Il souille l'amour; il profane la famille, la religion; il désohonore la charité. C'est le libertin prématurément revenu des élans de la jeunesse qui introduit le calcul dans le plaisir, et substitue à l'enthousiasme des sens une méthode et des principes de débauche.

Cependant, il ne s'élève pas aussitôt à cette perversité compliquée. Il se développe graduellement, faisant dans le mal des découvertes nouvelles à mesure qu'il en use les jouissances. Il est en perpétuel progrès, et il s'arrête seulement à la limite que son siècle n'était pas assez corrompu pour franchir.

Ce développement — chose nouvelle que n'avaient conçue ni Tirso ni les auteurs Italiens — est, clans une certaine mesure, conforme à la réalité. Molière semble en avoir emprunté l'idée à la vie même de ces libertins qu'il peignait. Ceux-ci passent généralement par trois phases : tout d'abord ils sont licencieux; puis, pour justifier leurs déportements, ils se réclament de la libre pensée; et, finalement, pour se mettre à l'abri de tout danger, ils feignent d'être touchés de la grâce et de- revenir à Dieu. Ce sont là précisément les trois phases que traverse Don Juan et les trois aspects sous lesquels le montre Molière. On a prononcé à ce propos le mot d'évolution l. Peut-être n'est-il pas absolument juste : toute évolution est une transformation plus ou moins lente. Or, Don Juan ne se transforme, ni ne change : il progresse dans le mal suivant le sens de sa nature et les nécessités de sa situation; ou, plutôt, les trois aspects sous lesquels il nous apparaît sont présentés l'un après l'autre, séparément, suivant une gradation ascendante et logique. Don Juan est plus odieux à la fin dans son attitude de libertin hypocrite qu'au début dans son rôle de libertin licencieux ; et il est naturel qu'il ait commencé par la franche débauche avant d'arriver à l'hypocrisie. Mais l'homme qui commence par épouser une religieuse, puis l'abandonne, n'est pas un de ces débutants auxquels il reste beaucoup à faire pour descendre les derniers degrés du mal.

Molière a ainsi fait, sous son nom, en trois tableaux le portrait complet du libertin. Dans le premier, qui remplit les deux premiers actes, il a peint Don Juan sensuel, courant, par-dessus l'obstacle des mœurs, des lois et des principes de la conscience, à l'assouvissement d'inlassables désirs : c'est la période où le monde n'est pas assez vaste pour satisfaire les besoins de son cœur ou, plus exactement, les exigences de ses instincts elles caprices de sa fantaisie. — Le deuxième tableau (actes 111 el IN <st celui du libertin en rupture de ban avec la famille, avec Dieu, avec la société, affichant un scepticisme universel sur

1. Jules Lemaître, Don Juan ou /<• Festin de Pierre (impressions de théâtre, 1" série, p. 57-67, 6* édit., (1888). Faguet, Notes sur le théâtre contemp p. 350-358 (1888).

lequel il l'onde son droit à jouir sans contrainte de la vie. Cette phase est la suite naturelle de la précédente, la révolte des sens devant aboutir à celle de la raison. Dans le dernier tableau (acte V Molière a peint l'hypocrisie : c'est la ressource suprême du coupable acculé aux extrémités, et le dernier jeu d'une imagination subtile qui cherche à renouveler par des inventions perverses la source de ses émotions.

Cette large peinture condense la vie entière du grand seigneur libertin et en déroule successivement sous nos yeux les trois périodes principales.

Dans la première, Don Juan est tout à l'amour. C'est en lui qu'il espère apaiser la soif de jouissances qui brûle son corps et son âme. Il est au xvnc siècle le premier héros qui se soit livré tout entier à cette passion, et en ait exalté la souveraineté. Dans les romans, l'amour n'a été qu'une froide galanterie, qu'un jeu de salon; chez Corneille une faiblesse dont la raison s'ingénie à triompher. Don Juan en fait sa pensée absorbante, le mobile et le but de toutes ses actions, la fin suprême de sa vie. Il le tire de la réserve et de la décence qui l'entouraient jusqu'alors, il létale avec impudeur, il fait de ses désordres et de ses scandales un sujet de gloire. Dès le principe, il est plus corrompu que son devancier espagnol. Non seulement il a déjà fait de nombreuses dupes, mais il n'a reculé ni devant le sacrement ni devant la sainteté d'un cloître pour avoir l'une d'elles : doua Elvire. Il ne la séduit pas sur la scène, car, chose curieuse, ce séducteur, donl la vie court de conquêtes en conquêtes, ne triomphe d'aucune femme sous nos yeux. On aimerait cependant à voir par quels savants procédés il s'est rendu le maître d'une âme aussi pure: par quelle feinte il a su se faire passer pour tout ce qu'il n'es! pas : pour tendre, pour confiant, pour loyal, pour capable d'un sentiment profond et éternel. Quelle comédie de passion et de vertu a-t-il jouée pour tromper une telle amante? Molière a-l-il reculé devant la difficulté de montrer un Don Juan conquérant une Elvire ? A-t-il craint d'être obligé de le rendre trop attrayant, trop sympathique, pour justifier une telle victoire? Et n'est-il pas plutôt, dans la vérité humaine que les cœurs

« DON JUAN OU LE FESTIN DE PIERRE ». 2il

droits ne puissent percer à jour les scélérats et deviennent fatalement leurs dupes? Que l'amour n'a égard ni au mérite ni à la vertu? Le manège savant auquel Elvire a dû succomber, Don Juan l'expose d'ailleurs complaisamment, car ce héros s'analyse plus qu'il n'agit; il aime à se déshabiller devant le public, à mettre à nu ses sentiments, à disséquer lui-même son âme. G'esl par ses paroles plus que par ses actions qu'il manifeste son caractère. Il ne se découvre pas à son insu, par ces mouvements spontanés où la nature se trahit, mais volontairement et dogmatiquement, comme s'il faisait connaître un autre que lui. Il est surtout un théoricien du vice. Il agit par réflexion, suivant des idées préconçues et étudiées et non point par entraînement, par un penchant irraisonné et instinctif.

Voyons-le donc dans ses théories et demandons-lui à luimême de nous apprendre sa conception de l'amour. Elle semble être au premier abord toute vibrante des ardeurs d'un cœur juvénile et généreux, d'une âme enivrée de passion, qui poursuit éternellement de conquêtes en conquêtes l'insaisissable idéal que son rêve a conçu et que la réalité ne satisfait jamais. A y regarder de plus près, quelle duperie! Ce chercheur d'idéal, que Musset concevra, n'a ici qu'une chair impatiente de sensations nouvelles, qu'un esprit en mal de découvertes imprévues. Sa doctrine est celle de l'amour sans lendemain ni engagement, soustrait à la tyrannie de la fidélité et à la fatigue de l'habitude. Elle s'appuie sur les plus brillants sophismes : elle fait l'apologie de l'inconstance et delà trahison sous couleur d'hommage rendu à l'éternelle beauté. L'ambition de ce conquérant n'est qu'un insatiable besoin de jouissances, et ce nouvel Alexandre n'est qu'un cynique Épicurien. « Gonserverdes yeux pour voirie mérite de toutes les femmes, rendre à chacune les hommages et les tributs » qu'elle mérite, qu'est-ce autre chose que la théorie mal déguisée de l'amour léger et perfide qui se dégage de tous ses devoirs l.

I. La verve el l'espril brillant de la tirade de Don Juan ont pu faire illusion sur la nature de ses sentiments. C'est le grand seigneur mondain qui parle. Il ne faut pas se laisser duper pas les artifices de son langage,

Et, en effet, Don Juan ne voit dans l'amour que des expériences curieuses à tenter. Il substitue à la volupté trop prompte de la possession, celle plus longue et plus variée de la séduction; aux plaisirs naturels et simples de la première, il préfère la stratégie compliquée de la seconde. Là il déploie tout son art : comme le joueur d'échecs se passionne aux combinaisons des pièces, il jouit de son jeu ; il aime à se regarder faire, à suivre ses manœuvres; il calcule ses effets, mêle la galanterie à l'attendrissement, la douceur au pathétique, exprime avec conviction ce qu*il n'éprouve pas; il se grime en un comédien du sentiment et, sous son fard, il se donne des émotions pimentées : il se complait au triomphe de son esprit sur la vertu qui se défend, sur la pudeur qui hésite; il s'amuse des ravages qu'il cause progressivement dans un cœur, des avantages qu'il y remporte, de la chute graduelle des résistances. Quand il a ainsi joui de sa victime, quand de pièges en pièges il l'a conduite à ses fins, il l'abandonne et passe à une autre, les inclinations naissantes étant à ses yeux tout le beau de l'amour. L'inconnu seul l'attire et il est aussitôt rassasié de la femme qui ne lui réserve plus rien.

Le plaisir que lui donne la conquête s'assaisonne d'un sentiment plus subtil et plus égoïste : la jouissance de la passion inspirée. Il goûte le charme de se faire aimer sans aimer luimême, de troubler les cœurs en restant insensible; habileté savante qui lui permet de combattre sans offrir de prise et de se retirer de la lutte sans dommage. Dans cet échange qu'est l'amour, il reçoit et ne donne rien. C'est un joueur déloyal qui joue sans risques et à coup sûr. Las du jeu, il se retire sans regarder les ruines qu'il laisse derrière lui.

C'est dans ce rôle de mauvais payeur que Molière le montre pour la première fois en action : ce conquérant nous apparaît d'abord dans la posture pileuse d'un fugitif; il lui faut subir l'assaut d'Elvire abandonnée qui l'a rejoint et réclame des explications. Il est curieux de le voir se tirer de l'aventure. 11 est d'abord d'assez méchante humeur, car il n'aime pas les gêneurs; puis, la vue d'Elvire en équipage de campagne blesse son goût

d'homme du monde : il ne voit pins que cet appareil négligé qui emporte, s'il en reste, les derniers souvenirs de son caprice. Plus coquette, Elvire eût peut-être l'ail quelque impression sur lui. Simple et négligée, toute à sa douleur, elle lui parait ridicule. Aussi il ne se met point en frais d'excuses et de protestations, il n'essaie point, par de faux serments, de panser la blessure qu'il a faite. L'ardent chercheur d'amour de naguère trahit le fond de son àme : la sécheresse et la froide méchanceté. 11 imagine une odieuse comédie : il feint l'interdit, et adresse à sa victime cette injure de lui faire répondre par son laquais. Il goûte ainsi la joie d'humilier la femme qu'il sait amoureuse de lui. Son dilettantisme s'arrête d'ailleurs à cet outrage. Il pourrait pousser plus loin la cruauté, reprocher à Elvire sa naïveté d'avoir cru en lui, énumérer devant elle la liste de ses conquêtes — la liste fameuse que Passarino lance au parterre, lui déclarer qu'elle y tient le vingt-cinquième rang, et lui demander ironiquement si elle s'en contente; il pourrait ricaner de ses larmes, lui conseiller de se tuer de désespoir, et de le faire devant lui. Il n'a pas encore atteint cette profondeur dans le mal où le sadique tombera un siècle plus tard.

Du reste, sa pensée a autre chose à faire qu'à s'occuper encore d'Elvire. Pressé d'en finir avec elle et de se délivrer de ses plaintes importunes, il joue pour la première fois l'hypocrisie, hypocrisie de langage et d'attitude sans doute, où l'ironie tient une large part : il invoque les scrupules de conscience; il craindrait d'offenser le ciel en conservant plus longtemps une femme déjà promise à Dieu. En réalité, un nouveau désir le tourmente : l'amour légitime d'Elvire pourrait-il tenir contre les félicités perverses qu'une rencontre fortuite promet à son imagination?

Le hasard l'a mis en présence de deux fiancés dont la mutuelle tendresse a éveillé ses désirs. Que les jeunes gens (Missent été indifférents l'un à l'autre, il lut lui-même resté insensible : ce qui l'a excité c'est le bonheur dont ils paraissaient jouir; son caprice est né de la jalousie et du dépit. Au plaisir de la conquête cl du changement, il ajoute maintenant la volupté du mal pour lui-même. Il ne poursuit plus une contrefaçon de l'amour, il le

dévie de son but. Peu lui importe au fond de posséder la jeune fille entrevue : il n'a pour elle aucune inclination; mais il se promet un plaisir délicat à briser rattachement de deux êtres et à introduire le désespoir là où régnait la joie. A son goût blasé il faut désormais la souffrance d'autrui. Les excitations dont il avait jusqu'ici besoin pour relever l'amour n'étaient qu'amusement d'amateur; elles tournent maintenant à la cruauté. Le personnage n'est plus seulement le galant habile contre lequel les femmes doivent se tenir en garde; il devient un être malfaisant et dangereux.

Cependant son libertinage n'arrivant jamais à réaliser les prouesses qu'il imagine, son entreprise avorte. Mais la vue d'une paysanne lui fait aussitôt oublier son premier projet. On peut s'étonner que ce raffiné soit séduit par les charmes épais d'une Vénus de village. Quel plaisir cet homme de cour entrevoit-il dans la conquête trop facile d'une Jeanneton? C'est chez lui une perversion de plus, un raffinement nouveau : ce grand seigneur, qui n'a jusqu'alors connu que des femmes du monde et leurs grâces fardées, est attiré par ce parfum de chair saine et savoureuse, par cet épanouissement de beauté fruste mais naturelle que n'ont fanée ni les poudres ni les fards. Il contemple en connaisseur surpris de l'imprévu de sa découverte cette taille opulente et ces lèvres charnues; il flaire là des voluptés encore inconnues, des surprises pour sa sensualité. C'est un mets plantureux qui le reposera des mets délicats dont il est fatigué. Il découvre aussi un autre plaisir à tenter cette conquête : pour un homme qui a jusqu'ici triomphé dans les salons par les moyens un peu usés des petits maîtres, voilà une belle occasion de varier sa manière. Il n'implore pas la faveur qu'il désire; il ne se perd pas en langueurs ni en soupirs. Il le prend de haut, en grand seigneur qui condescend. Nous sommes loin des fadeurs et des préciosités du Burlador. « Tournez-vous un peu, s'il vous plaît — Haussez un peu la tète.... Ouvrez-les yeux entièrement... Que je voie un peu vos dents.... » Il a tout l'air d'estimer un cheval de prix. Il a trouvé d'ailleurs le genre d'éloges un peu grossiers qui convient à une personne sans esprit et sans culture.

Aussi, loin de « traiter les choses dans les belles manières », il prend le « roman par la queue » et « en vient de but en blanc au contrat ». A cette aventure qui, comme la précédente, reste ^ans résultat, s'arrête la peinture du débauché. Don Juan va désormais apparaître sous un autre aspect.

Ce n'est plus le libertin de mœurs, c'est le sceptique, c'est l'impie qui se manifeste; sa corruption, qui a commencé parles sens, finit par l'esprit. Là est sa plus grande originalité. C'est par l'athéisme qu'il se distinguevraiment de ses ancêtres italiens et espagnol. Mais ici, il faut s'entendre : de même que l'on a vu souvent en Don Juan le chercheur de l'éternel féminin, on a voulu en faire un apôtre de la pensée libérée de superstition, le défenseur des droits de la raison contre la tyrannie du dogme, le rêveur humanitaire qui substitue au culte de Dieu l'amour de ses semblables. Nous avons déjà expliqué les idées de Molière à ce propos, et ce qu'il pensait au fond des libertins à la façon de Don Juan : le libertinage intellectuel de celui-ci n'est ni rationnel ni sincère. Il n'est qu'un prétexte pour s'affranchir des devoirs qu'impose la croyance en Dieu, et s'abandonner sans scrupule, sous le couvert d'une philosophie de contrebande, à l'égoïsme des instincts. Il est en même temps fait d'orgueil et de dédain pour la foi du vulgaire : il serait plaisant qu'un Don Juan eût les mêmes croyances qu'un Sganarelle! Qu'il crût comme lui au « moine bourru » ! Il y a dans son incrédulité du Voltairianisme avant l'heure : Dieu est bon pour le peuple et pour les sots. Un grand n'en a que faire. Son scepticisme est une opinion aristocratique. Il est superficiel, sans fondement solide : c'est la négation du marquis qui dédaigne d'aller au fond des choses et qui fait de la métaphysique comme il fait de la musique, sans avoir jamais appris, parce qu'un homme de qualité

Sait juger sans étude et raisonner de tout.

Don Juan n'argumente pas, il n'appuie son scepticisme sur aucune démonstration historique ou dogmatique; il nie Dieu comme il nie la médecine, parce que la foule imbécile e1 faible

y croit. Il partage l'incroyance de ces philosophes italiens dont 1 Arioste a dit « qu'ils ne croyaient pas au-dessus de leur toit ». Sa croyance à lui, c'est que « deux et deux font quatre ». C'est le mot de Maurice de Nassau à son lit de mort, mot arrogant et niais du sceptique qui ne croit que ce qu'il voit, qui nie le mystère parce que son sensualisme superficiel voit dans les sens la seule source de la connaissance.

Aussi, lorsque, tout à l'heure, Don Juan, après un haussement d'épaules, constatera par lui-même que la statue hoche la tête, il cherchera une raison au phénomène : le merveilleux n'existant pas et tout ne s'expliquant que par des causes naturelles, il mettra sur le compte d'un éblouissement passager la vision dont il a été le témoin. Il lui faudra cependant se rendre à l'évidence et reconnaître qu'en dehors des phénomènes positifs, il y a place pour l'inconnu.

C'est ce que, avec son bon sens naïf et sa logique vulgaire, mais sûre, d'homme du peuple qu'aucun sophisme n'a gâté, Sganarelle démontre par avance à son maître. Et il n'y a pas lieu ici de s'indigner avec le sieur de Rochemont, que Molière ait choisi un tel porte-paroles pour plaider une cause aussi sacrée : la simple sagesse d'un Sganarelle trouve instinctivement, pour prouver Dieu, l'éternelle raison invoquée par toutes les religions : la nécessité d'une cause première, en dehors de laquelle tout se constate mais rien ne s'explique. Et il n'est pas besoin d'un docteur, d'un Ariste ou d'un Cléante pour trouver cela. Le vilain, « avec son petit jugement, voit les choses mieux que tous les livres », et Molière a jugé inutile de recourir à un philosophe pour établir celte vérité que le parti-pris orgueilleux d'un grand peut seul nier « que le monde n'est pas un champignon qui soit venu tout seul en une nuit ».

Pour simple et puérile que soit dans la forme la démonstration de Sganarelle, elle laisse roi Don Juan. Le gentilhomme est pris de court; son valet l'a confondu. Il ne répond rien parce qu'il n'a rien à répondre; mais un habile comme lui se tire toujours d'affaire par un expédient. A défaut de raisons et d'arguments, il a l'ironie, et Sganarelle ayant trébuché, il triomphe par un

mot d'esprit : « Voilà ton raisonnement qui a le nez cassé ». .Milice n'est qu'un mot, et il sort vaincu du débat, en sauvant seulement les apparences.

Il en est de même dans la scène fameuse avec le Pauvre : elle scandalisa fort les contemporains et, à vrai dire, le cynisme dans l'impiété, poussé à ce degré, ne peut être un sujet d'édification. Don Juan raille un malheureux sur le peu de profit qu'il tire de ses prières et l'ingratitude du ciel à son égard. Mais son scepticisme gouailleur reçoit une première leçon de la résignation confiante du misérable. 11 en reçoit une seconde plus significative encore : à trois reprises, il essaie de corrompre le pauvre diable en lui promettant un louis s'il consent à jurer; l'autre refuse et, d'un mot sublime : « Je préfère mourir de faim », cet humble croyant abaisse devant la grandeur morale de sa foi l'impiété de l'athée, entouré de tout le prestige de la naissance, de la fortune et de l'éducation. Don Juan battu, mais toujours fier, veut cependant avoir le dernier mot : il ferait beau voir qu'un gentilhomme comme lui fût humilié par un croquant! il donne quand même le louis, mais en ajoutant, pour ne pas s'en dédire : « Je le le donne pour l'amour de l'humanité ».

Faut-il voir dans ce mot une première manifestation de la religion de l'humanité, de l'amour de l'homme pour lui-même, de la charité universelle et sans condition? une critique du culte intéressé d'un Dieu qui paie au double le bien fait en son nom ? Un Don Juan charitable et philanthrope n'est guère conforme à la conception de Molière, et il ne faut pas s'abuser sur le sens de ce terme « humanité ». Il n'a pas la généralité et l'ampleur «pie lui donnera le xix° siècle. 11 oppose simplement l'homme à Dieu, la créature au Créateur. Ce n'est pas l'instinct social et altruiste qui parle par la bouche de Don Juan, cet individualiste et cet égoïste, c'est le dédain pour la divinité qui s'exprime. Par ce mot qui, au fond, n'est encore qu'un expédient, Don Juan se révèle l'héritier des sceptiques arrogants de la Renaissance pour qui l'amour de l'homme ne sert qu'à masquer un sentiment d'orgueil et de révolte contre Dieu

Quand, après cela, Don Juan met l'épée à la main pour sauver

son propre ennemi, ce n*est pas l'amour du prochain qui l'inspire, mais cet honneur chevaleresque, mélange de bravoure et de fierté, que les gens de son espèce conservent au milieu «les jtires infamies, comme la dernière épave des vertus de leurs ancêtres. Ce mouvement, qui est surtout un beau geste, est le seul qui puisse rendre le héros sympathique. Dès lors, il va s'enfoncer davantage dans le mal. Après le débauché et l'impie, c'est le mauvais fils que nous allons voir.

Entre temps, Molière esquisse un nouvel aspect du personnage : celui du grand seigneur qui ne paie pas ses dettes. L'espèce n'en était pas rare, et de nombreux témoignages contemporains nous montrent avec quel sans-gène les plus illustres gentilshommes traitaient leurs créanciers : Mme de Sévigné s'écriait, en apprenant que de Retz avait versé à titre d'acompte I 100 000 écus : « 11 n'avait reçu cet exemple de personne et personne ne le suivra1 ». A maintes reprises, les prédicateurs ont dû rappeler les courtisans au devoir de s'acquitter. Dans son sermon sur l'honneur (1666), Bossuet faisait allusion à « ces vanités qui ne permettent pas même de payer ses dettes ». Bourdaloue rappelait dans le sermon sur Vaumône que le commencement de la charité est de payer ses domestiques et ses fournisseurs. Dans son sermon sur la pénitence, il stigmatisait << les injustices, les duretés criantes envers de pauvres créanciers que l'on désole, envers de pauvres marchands aux dépens de qui l'on vit, envers de pauvres artisans que l'on fait languir ». Et il prononçait un sermon sur le devoir de la restitution. Dans son sermon pour la fête de l'Epiphanie, Fénelon constatait qu'aux yeux des gens du monde, « le dernier des devoirs est celui de payer ses dettes ». L'habitude était donc universelle, et, en traçant le portrait du grand seigneur, Molière ne pouvait négliger un trait aussi important2.

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