‹ La Légende de Don Juan (volume 2)Chapitre 79 sur 223 · De fui le 31 aoûl 1665 que commencèreol tes Grands Jours · texte numérisé non relu

De fui le 31 aoûl 1665 que commencèreol tes Grands Jours

réponse indifférente. Cependant, un sentiment pins répugnant se fait jour chez Don Juan. Cette plainte sans apprêt, cet air languissant ont ranimé en lui quelques restes de son ancien feu. Son désir renaît sous l'excitation de causes artificielles : ce n'es! plus pour elle que la femme est recherchée; c'est pour un mouvement, un mot, un détail de toilette qui ont provoqué une pensée luxurieuse. Elle n'est plus l'objet de l'amour, elle n'en est que l'occasion ou le prétexte. Là est le germe du sadisme qui dénature l'amour en lui assignant un but contraire à sa vraie fin, et en le subordonnant à d'autres sentiments : le spectacle de la souffrance émeut la sensualité du débauché, au lieu de toucher sa pitié; il est excité par la vision qu'une attitude douloureuse offre à son imagination.

Don Juan devance ici son siècle et devient le précurseur du roué. Non seulement il laisse loin derrière lui les folies du Burlador, mais il ajoute à sa propre corruption une subtilité qui répugne.

Cette impression va se préciser dans la dernière manifestation de sa perversité. Successivement débauché, athée, fils dénaturé, blasé en quête de sensations, il finit par l'hypocrisie. Pour achever de se rendre odieux, le grand seigneur se tartuffie. Ce dernier trait de caractère ne laisse pas que de surprendre d'abord, comme une chose non seulement inattendue mais illogique. On ne conçoit guère un Don Juan, le héros aux passions débordantes, cyniquement étalées et exaltées, se transformant en un cuistre furtif. Le Sévillan à mine altière prenant soudain un ton radouci, baissant 1rs yeux et jouant au dévot, semble en contradiction avec lui-même. L'hypocrisie est vice de petites gens, de faibles, pour lesquels elle est une arme de défense, ou au besoin d'attaque. Elle n'es! pas vice de grands : la Qualité dispense de la précaution de dissimuler.

Mais Don Juan n'est pas hypocrite à la façon de Tarlutle. Celui-ci l'est, non seulement par sentiment de sa faiblesse et par besoin de mordre dans les jouissances que la vie lui étale, mais que sa condition et sa pauvreté lui défendent d'espérer ; il l'est d'instinct, par fausseté naturelle. Chez Don Juan rien de tel :

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l'hypocrisie n'est qu'un jeu, un expédient, un moyen ingénieux

et passager d'atteindre à certaines fins. Elle est empruntée, artificielle. Ce n'est qu'un vêtement de dessus qui tient mal à la personne. En réalité, Don Juan n'est pas hypocrite; il joue de l'hypocrisie, ce qui n'est pas la même chose. Il s'en sert quand sa situation devient si critique que la dévotion lui apparaît comme un port de salut. C'est un refuge où il s'abritera contre les tempêtes qui éclatent autour de lui. Poursuivi par ses créanciers, menacé par son père qui pourrait bien, avec quelque lettre de cachet, arrêter ses débordements, attaqué jusque dans sa vie par les frères d'Elvire, Don Juan se sent traqué de toutes parts, acculé à une extrémité sans issue. Seule, une conversion devant laquelle s'apaiseront les haines peut le tirer d'affaire : c'est une ressource désespérée qui oblige à des feintes, à des précautions incommodes pour un homme habitué à en prendre à son aise et à agir ouvertement; mais c'est une ressource sûre, un « bouclier » à l'abri duquel on peut être impunément le plus méchant homme du monde, car, la profession d'hypocrite joint à l'avantage d'obtenir le pardon des anciennes fautes, celui plus précieux de pouvoir conserver de « douces habitudes » qui deviendraient sans cela dangereuses. De là le changement de tactique : Don Juan se divertira désormais à petit bruit.

En prenant ainsi le masque religieux pour déjouer les poursuites de ses ennemis et pour persévérer dans le mal, il venue et justifie l'auteur persécuté de Tartuffe. Avec lui, la fausse dévotion apparaît comme la conséquence fatale du libertinage, comme la dernière ressource du débauché aux abois, qui ne veut pas abdiquer. Il y arrive par une fatalité des événements à laquelle il n'échappe pas, comme y arrivent autour de lui une infinité de gentilshommes réduits à la môme nécessite de demander à l'Eglise l'oubli du passé et un sauf-conduil pour l'avenir.

A cette nécessité pressante des faits s'ajoute une logique intérieure qui, en dehors de toute raison, de prudence et d'habileté, doit amener Don Juan à l'hypocrisie. Si les circonstances expliquent sa ruine morale définitive, des raisons psychologi-

ques la justifient et la rendent vraisemblable. L'hypocrisie est le point culminant auquel il est naturel que don Juan s'élève. C'est la dernière phase de son développement. Revenu des

jouissance- faciles et toujours en quête d'émotions plus rares, le libertin les trouvera là. Il y jouira non plus seulement du mal lui-même, plaisir en somme banal, mais de mille choses plus subtiles : son orgueil se satisfera dans la critique des actions d'autrui et l'admiration de soi-même; sa haine s'assouvira sournoisement, avec des airs de pardonner; sa méchanceté goûtera un régal délicat à tromper les gens sur le fond de son cœur et de sa pensée. Quelle revanche à prendre sur Elvire et sur son père! L'honnête femme sera obligée de bénir la main qui la fera souffrir, de s'incliner devant les pieux motifs au nom desquels on la torturera. Le fils naguère maudit goûtera le plaisir exquis de déshonorer le nom qu'il porte au moment même où il édifiera son père par le spectacle de sa piété. L'hypocrisie devient ainsi un instrument perfectionné à produire le mal et la volupté, à tirer l'une de l'autre, avec le raffinement de passer pour vertueux et bon aux yeux de sa victime.

Ce n'est pas, d'ailleurs, spontanément et du premier coup qu'un vice aussi ingénieux s'épanouit dans l'âme de don Juan. Il s'y prépare depuis longtemps. Il en a déjà fait un premier essai au début, dans son entretien avec Elvire; au second acte, pour enjôler Charlotte, il invoque le ciel auquel il ne croit pas. Il s'est ainsi exercé à l'avance au joli métier qu'il embrasse in extremis pour se tirer d'affaire; et cela explique qu'il s'y comporte aussitôt non pas comme un apprenti, mais comme un maître. 11 sait donner à son repentir une note juste, sans gestes excessifs, sans exagération de ton: il qualifie comme il convient ses erreurs passées, se juge sévèrement, sans déclamation suspecte; et sa demande d' t. une personne qui lui serve de guide pour marcher sûrement dans le chemin où il va entrer » semble si spontanée que non seulement elle dupe son père, qui ne demande qu'à le croire, mais que Sganarelle, payé pour le connaître, y est pris lui-même. Car s'il faut avoir la confiance naïve d'Orgon pour ne pas percer à jour les procédés par trop gros-

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siers de Tartuffe, l'homme le plus méfianl aurai! de La peine à découvrir une arrière-pensée sous les dehors si francs el si naturels dont se recouvre le mensonge de Don Juan. Le déguigemenl atteint avec lui la perfection. La confusion est ici absolue mire la vraie et la fausse dévotion, et le discernement sérail impossible, même pour le public, si Don Juan ne prenait soin d'avertir bien vite Sganarelle qu'il joue la comédie. Il fail au valet stupéfait la théorie de l'hypocrisie comme il Lui a fail celle du libertinage : il étale les dessous du parti, ses mobiles, ses procédés, les merveilleux avantages qu'il offre à ses adeptes; il montre la puissance de la corporation que soutiennent même les âmes vraiment pieuses.

C'est le développement du premier placet au roi ; ce sont parfois les mômes termes; mais le plaidoyer se transforme ici en réquisitoire. C'est la révélation faite devant le public et non plus dans une lettre justificative, de tous les vices qui s'abritent sous « un habit respecté ». Jamais plus parfait tableau n'a été fait. Molière s'y est complu; il va mis tout son art et aussi toute sa malice. L'attitude du dévot, ses roulements d'yeux et ses airs mortifiés, ses sentiments secrets, sa fausse humilité, sa feinte douceur, ses rancunes sournoises et irréconciliables, son ingéniosité à se débarrasser de ses ennemis, à satisfaire ses passions et ses intérêts, sous le couvert des intérêts du ciel, Don Juan n'oublie aucun des traits du modèle.

Par une habileté suprême, Molière unit dans celte magistrale tirade, au développement naturel du caractère de son héros, L'expression de sa haine et de ses rancunes contre les Dévots. Le morceau est, comme on l'a dit, une sorte de parabase, dans laquelle il soumet au jugement du public les procédés de ses ennemis, et défend la Légimité de ses griefs. Mais, alors que la parabase antique demeure sans lien avec le reste de la pièce, dans cet exposé où il est le porte-paroles de Molière. Don Juan achève de se peindre lui-même. Il ne lui reste plus qu'à passer de la théorie à l'application, et à mettre en pratique sa nouvelle méthode. C'est ce qu'il fait aussitôt.

Don Carlos, frère d'Elvire, venant lui demander raison du

déshonneur fait à son nom. il reconduit en des termes empruntés au vocabulaire des bons Pères : il n'a que le ciel et son salut à la bouche. Il met dans celte comédie une intention ironique: il s'amuse franchement, et se fait une joie maligne d'exaspérer son adversaire par ces pieux motifs qui ferment la bouche à toute raison et imposent silence à l'honneur lui-même.

C'est le dernier degré auquel descend Don Juan, et il ne saurait aller plus bas. Quand le châtiment arrive, il meurt bravement, sans remords, ferme jusqu'au bout dans le mal et constant avec lui-même.

On a adressé bien des critiques à cette figure du héros : si vigoureuse qu'elle soit, elle a paru manquer de netteté. Don Juan est tantôt sympathique, tantôt odieux. Molière semble l'avoir peint parfois avec un secret penchant pour une secte à laquelle il avait plus ou moins appartenu lui-même, parfois, au contraire avec une manifeste antipathie. Ce cavalier, tour à tour brillant, brave, généreux même, puis égoïste, menteur, hypocrite, mêlant les qualités et les vices les plus contradictoires, déconcerte par son absence d'unité. Aussi les uns ont-ils voulu voir en lui un caractère fier, rebelle au joug, enivré d'indépendance et d'idéal, que les dernières scènes dégradent maladroitement, en le transformant contre toute vérité et pour des raisons de polémique étrangères à la pièce. D'autres ont estimé au contraire que toute la première partie du rôle est accessoire, que sa véritable signification est clans la transformation subite de la fin. Molière n'aurait même écrit son œuvre que pour aboutir à cette métamorphose inattendue de Don Juan en faux dévot et prendre ainsi contre la cabale sa revanche de l'échec de Tartuffe, sans se soucier des invraisemblances et «1rs contradictions qu'il mettait dans son portrait.

Ces contradictions n'existent que si l'on voit dans le héros un personnage de convention, tracé d'après un plan préconçu et non pas un être réel, multiple et divers comme son milieu.

Replaçons Don Juan dans la vie, et ce qui déconcerte en lui sur la scène apparaît comme la reproduction exacte de la réalité C'est parce qu'il est trop vrai qu'il a pu sembler invraisemblable. Pour le comprendre, il ne faut pas le regarder avec un recul de deux siècles, en l'isolant de son entourage. Si on le conçoit, comme un produit de l'imagination, on cherche en vain entre les éléments qui le composent cet accord et cette symétrie absolue qui ne sont pas dans la nature. Don Juan est complexe, changeant, parce que les personnages qu'il incarne n'ont pas cette unité artificielle que nous sommes habitués à demander aux héros de théâtre. Les grands seigneurs dont il est limage offraient la même opposition de vertus et de vices; ils étaient sujets à ces mêmes changements de conduite qui choquent dans une pièce régulièrement construite, mais semblent naturels dans le monde. Le gentilhomme ment, trompe, hante les mauvais lieux, prend aux petits leur argent, leur femme, et les bat de surcroît. Il ne croit ni à Dieu ni à diable ; il joue à l'esprit fort et au philosophe, et le jour où ses escapades l'ont réduit aux abois il joue un autre jeu et se convertit. Il descend même plus bas que Don Juan : il fait le métier d'escroc, d'espion, il se compromet dans de sales intrigues, il se souille dans des orgies crapuleuses, il outrage la morale et la religion dans des manifestations publiques et scandaleuses; mais, dans son infamie, il conserve sa fierté et sa noble allure; sous le manteau de Tartuffe, il garde encore de la race. Il est courageux, prompt à tirer l'épée pour défendre son honneur, assister un ami ou servir le roi. Il ne recule pas devant la mort et l'affronte même témérairement. Guiche se signalait en Flandre en 1655 ; et, au passage du Rhin, en 1072, il se jetait le premier à la nage dans le fleuve. Bussy était célèbre par ses duels. Le grand seigneur est recherché pour son esprit; les femmes l'aiment. Répugnant si on l'observe de près, il est au premier abord sympathique et même attirant.

Tel est Don Juan : que l'on oublie un moment la convention théâtrale, la légende, et il apparaîtra ce qu'il est vraiment : une figure mobile et non figée, parce qu'elle est copiée sur «les

modèles vivants. Son ancêtre le Burlador, qui, comme lui, représente un certain milieu, est composé d'éléments plus simples et moins dissemblables; c'est que le but de Tirso n'était pas de l'analyser. Il s'est contenté de peindre une figure en surface, dont les traits sont tout extérieurs. Chez Molière, au contraire, la peinture du caractère est la partie essentielle de la pièce. Aussi olïre-t-elle la variété souvent disparate qui est le propre de la vie; elle n'est pas une; ou plutôt, son unité est plus intime que visible; il faut, pour l'apercevoir, bien connaître cette réalité dont elle est la représentation.

On découvre alors que, sous ses multiples manifestations d'apparence contradictoire, le caractère est identique à luimême; les traits qui le constituent, si hétérogènes qu'ils semblent être, ont entre eux une harmonie profonde : qu'il joue au dévot, ou blasphème ouvertement; qu'il berne M. Dimanche, enjôle une paysanne; qu'il raille son père, ou mette l'épée à la main pour sauver son propre ennemi, Don Juan demeure le même homme : le grand seigneur aux dehors brillants, chevaleresque à l'occasion, et au fond irrémédiablement perverti. C'est par là qu'il est original et qu'il appartient non plus seulement à la littérature, mais à l'histoire. 11 symbolise l'aristocratie française du xvne siècle, avec ses passions, ses mœurs, ses qualités et ses vices. Il est, sur son époque, un document non moins précis et plus vivant que les Sermons, les Lettres, les Mémoires des contemporains. Il condense en lui ce que nous trouvons épars dans les multiples écrits du temps; il prend ainsi une ampleur et une signification jusqu'alors inconnues : au débauché conçu par un moine espagnol, au dément grossièrement caricaturé par Dorimon et par Villiers, Molière a substitué une figure représentative de son siècle.

Cette transformation capitale n'est pas la seule. Jusqu'alors, Don Juan nous a été montré sans antagoniste, concentrant sur lui toute l'attention. Ses victimes n'étaient que des figures à

peine entrevues, telles dona Isabella ou dona Ana, ou «Je naïves paysannes trop aisément dupes de ses déclarations. Pour la première fois, Molière lui oppose une femme qui pa.lage avec lui l'intérêt, et attire à elle toute la sympathie. En la créant, il a grandi la personnalité de Don Juan. A ses amours vulgaires et brutales, il a ajouté un amour d'une qualité rare. Un Don Juan doit rencontrer sur son chemin d'autres femmes que des duchesses qu'il viole dans les ténèbres ou des paysannes qu'il enjôle par un compliment. Il doit arriver un jour où il désirera une femme distinguée entre les autres, une créature d'élite.

Qu'adviendra-t-il pour l'un et pour l'autre de cette rencontre? Quelle influence une telle femme pourra-t-elle exercer sur Don Jnan? Ouvrira-t-ellë son cœur au véritable amour? Fera-t-elle germer quelque tendresse dans son Ame insensible? Et lui quelle transformation fera-t-il subir à cet être bon et aimant ? Souillera-t-il son Ame après avoir souillé son corps? ou bien tous deux sortiront-ils de l'aventure sans s'être mutuellement pénétrés, tels qu'ils étaient avant, l'un aussi corrompu, l'autre aussi pure?

C'est cette dernière conclusion que Molière a adoptée. Elvire n'agit pas sur Don Juan; elle ne traverse sa vie que pour mettre plus en reliefjsa perversion : si on peut excuser le Burlador de tromper et d/abandonner une Tisbea, on ne peut pardonnera Don Juan de trahir une Elvire. Ici l'influence de Molière sur ses successeurs a été prépondérante : la plupart ont vu après lui qu'à coté des femmes banales et faciles, il importait de placer dans la destinée de Don Juan une vraie femme, et de faire de ses amours avec elle l'événement essentiel, le moment critique et décisif de sa vie. Mais d'autres donneront à celte femme une influence qu'Elvire n'a pas pu prendre. Le Don Juan de Molière est trop corrompu et trop orgueilleux pour subir l'action de qui que ce soit.

Aussi, dans la conception française, Elvire apparaît-elle sur tout comme l'antithèse de Don Juan. En elle s'oppose à l'amour dépravé et volage, l'amour chaste et profond; à l'amour sarcastiquequi rit et blesse, l'amour qui pleure et console. En face «le

la frivolité, Elvire incarne la constance; en face de l'égoïsme et de la méchanceté, l'abnégation et la bonté. Elle n'aime qu'une fois, de loute son âme, non pas avec l'emportement et les invectives d'une Hermione, mais avec la tendresse de Monime, avec l'ardeur discrète d'une La Vallière. Comme celle-ci, elle se plaint doucement, sans éclat ni orage, et elle précède au couvent la triste victime de Louis. Elle aime non pour elle-même, non pour la satisfaction de ses sens, mais pour le bonheur de l'élu. Elle aime en s'oubliant. A Don Juan elle a tout donné avec une ferveur religieuse, parce qu'elle a cru en lui. Elle a succombé sans avoir péché, parce qu'elle a aimé en toute vérité, parce qu'elle n'a compris sa faute qu'après avoir connu l'indignité de son amour. Et même alors la charité surmonte sa douleur et son dégoût; le cœur saignant, elle ne voit plus dans la ruine de son bonheur qu'une consolation : sauver celui-là même qui l'a trahie, torturée, blessée dans la foi qu'elle avait en lui. Elle ne cherche pas à reconquérir l'amant qu'elle a perdu, à recommencer le roman interrompu; son amour est désormais si pur et si désintéressé qu'elle ne songe plus qu'à ramener le coupable à Dieu. Sa conversion serait le signe du pardon céleste ; non pas qu'elle ait des remords de l'avoir aimé; elle en a de s'être trompée; elle a honte d'avoir sacrifié son honneur à un tel homme. Mais il demeure celui quia fait battre son cœur; elle l'aime encore.

Cette figure se détache au milieu de la foule si variée et si originale des amoureuses de Molière. A côté de l'amour tendre et encore naïf de Marianne et de Lucile, de l'amour sage et sérieux d'Henriette, de l'amour frivole de Célimène, de l'amour rusé d'Agnès, Elvire incarne l'amour profond et triste, l'amour presque tragique qui, même coupable, inspire le respect. Devant elle les facéties de Sganarelle se taisent; Don Juan se sent embarrassé. Il suffit qu'elle paraisse pour que la pièce hausse le ton et prenne une allure plus grave.

Autour de Don Juan et d'Elvire se meuvent d'autres personnages transmis à Molière par les auteurs italiens et français, et plus ou moins retouchés par lui. Ce sont les paysans et les paysannes, bien différents de leurs aînés par leur réalisme; c'est

Sganarelle, auquel Molière a conservé les traits essentiels de ses modèles, mais en les corrigeant si bien qu'il a fait entrer dans la réalité un personnage de convention, un type banal que la comédie italienne se transmettait depuis l'antiquité sans le modifier. Sganarelle n'est ni un pitre à la façon d'Arlequin, ni un goujat avili comme Philippin et Briguelle. Il est plus voisin de Catalinon; il joue comme lui dans la pièce le rôle de défenseur timide de la morale. Il n'a pas cependant les manières élégantes du valet espagnol, son langage fleuri, son bel esprit. Sa religion est moins grave, plus grossière; elle est faite surtout de la croyance aux loups-garous. C'est un paysan encore fruste qui, sorti trop tard de son village, s'est mal frotté d'érudition et se croit philosophe : il cite Aristote, à propos du tabac, mêle le ciel, Epicure et Sardanapale.

Mais si naïve que soit sa foi, et si superficielle que soit sa science, c'est un honnête homme et un homme de sens. Il a horreur de la conduite de Don Juan, et sa clairvoyance avisée lui fait deviner tout ce qu'il y a de captieux dans les arguments que le grand seigneur apporte à défendre ses vices : « Vous tournez les choses, lui dit-il, d'une manière qu'il semble que vous avez raison, et cependant vous ne l'avez pas ' ». Il se hasarde même à argumenter contre son maître, et si ce dernier a trop facilement le dernier mot, c'est lui, en réalité, qui le bat avec ses raisonnements lourds, triviaux, mais solides et marqués au coin de la sagesse. Il a beau avoir le respect instinctif du gentilhomme, il sent qu'il est des choses qu'un marquis luimême ne doit pas se permettre. Il n'admet pas qu'on se joue des sacrements de l'Église, que l'on s'attaque à Dieu. « C'est bien à vous, s'écrie-t-il avec indignation, petit ver de terre, petit myrmidon que vous êtes, à vouloir vous mêler de tourner en raillerie ce que tous les hommes révèrent. Pensez-vous que, pour être de qualité, vous en soyez plus habile homme, que toul vous soit permis2! » Il est sensible aux nobles sentiments, à la

I Adi' I, se. II.

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