‹ La Légende de Don Juan (volume 2)Chapitre 89 sur 223 · I. T. I. lettre XII · texte numérisé non relu

I. T. I. lettre XII

1. Le » novembre, a Fontainebleau devant la Cour, ci le s novembre à l'an-. La pièce avait été Inecinq ans auparavant, en 1 7 7 s . a la Comédie-Française, qui la reçut avec correction.

LES o DON .JUAN » FRANÇAIS APRÈS MOLIÈRE. 2ii7

par son théâtre, fit représenter une comédie en vers en cinq actes sous ce titre signicatif : le Séducteur.

Cette pièce, qui est un produit curieux de l'état moral dans lequel agonise l'ancien régime, est directement inspirée de Clarisse Harlowe. Dans la préface de l'édition de 1784, l'auteur a reconnu ce qu'il doit à Richardson ', et précisé ses propres intentions : « Dans une époque, dit-il, où la séduction semble être devenue l'objet d'une étude profonde, j'ai pensé qu'il n'était pas inutile pour les mœurs de mettre au jour quelques-uns des secrets de cet art terrible ». Et c'est eu effet une peinture des dangers de la séduction, à laquelle les cœurs simples ne peuvent résister sans le secours de l'expérience, que le marquis de Bièvre s'est proposé d'offrir à l'édification de ses contemporain^.

Son héros, le marquis, cherche à entraîner hors de sa famille une innocente jeune fille dont il convoite la dot. Ses ruses, ses mensonges, ses procédés pour entrer dans les bonnes grâces d'Orgon, père de Rosalie, pourbrouiller celle-ci avec son fiancé et son père, son ingéniosité à se jouer et à tirer parti de l'inclination de deux jeunes femmes, Orphise et Mélise, à duper deux amis qui ont la naïveté de croire en lui, cela, avec l'aide d'un valet philosophe, et pour n'aboutir en fin de compte qu'à faire découvrir son infamie au moment d'atteindre le succès, tel est le sujet d'une pièce aussi plate qu'ennuyeuse.

Le séducteur n'est ni un passionné, ni un sensuel. C'est un virtuose qui s'est fait une spécialité de gagner les cœurs; il professe la science de l'amour; il instruit ses amis de la façon de mener une conquête, de réduire une belle et de la quitter ensuite. Il met toute son ingéniosité et tout son amour propre à faire des victimes, à conduire de front plusieurs intrigue-, à évincer des rivaux, à diriger les fils d'une entreprise difficile, et à faire mouvoir les ressorts des passions dans des cœurs diffé rents : c'est un homme d'expérience qui connaît à fond l'art de se comporter en toute circonstance avec une femme, et qui a des procédés pour chaque cas : il sait comment on eu use avec

I. .. Il est sensible que je dois à l'auteur de Clarisse quelques traits, quelques situations même, de cette comédie, ci surtoul le caractère principal. ••

une jeune fille, avec une fiancée, avec une femme mariée, avec une veuve; il est expert à détruire les préventions el à inspirer la confiance, ('."est en même temps un gredin pratique, habile à tirerparti de sa science dans des vues intéressées.

11 y a en lui du Don Juan : son amour de la séduction esl un des éléments essentiels du Donjuanisme; mais, c'est un Don .Juan dégénéré <pii introduit la cupidité et les préoccupations matérielles là où le vrai Don Juan n'aait que pour la satisfaction de ses senset paramourde son art. Il n'a plus cette ardeur el cet enthousiasme de joueur passionné qui caractérisent son aîné : il lesremplace par l'habileté froide d'unhomme que l'expérience a mûri el blasé. Son adresse le rend plus dangereux encore que Don Juan: aussi, est-ce pour faire connaître les gens de son espèce et préserver ainsi les Ames ingénues, (pie le vertueux marquis deBièvre l'a transporté sur la scène.

Une intention morale analogue se retrouve quelques années plus tard dans une œuvre de Monvel jouée en lT'.Mi à la Comédie-Française : La jeunesse du duc de Richelieu ou le Lovelace français1. Ici encore, sous l'influence de Clarisse Harlowe, réapparaît le dessein d'éclairer les femmes sensibles sur la perfidie «le- enjôleurs du grand monde, avec quelque chose de nouveau : une satire de l'ancien régime. Monvel a heureusement choisi son héros, ce brillant el léger duc de Richelieu, si brave, si séduisant, qui, dès l'âge de quatorze ans. annonçait déjà par ses succès à la eour les prouesses amoureuses qui illustrèrent sa longue vie. C'est un épisode purement imaginaire de sa jeunesse que l'auteur a mis au théâtre : l'aimable duc, entre deux campagnes, a séduit une honnête bourgeoise, Mme Michelin, tendrement aimée de son époux, estimée dans son quartier, el

I. La jeu de Richelieu, ou l Lovelace français, comédie en prose el

en cinq actes par les citoyens Alexandre Du val el Monvel, représentée pour la première fois au théâtre de la République, nivôse an V.

Monvel, de son vrai nom Jacques-Marie Boute (1745-1811), fut à la fois acteur el auteur, — exilé de Fiance en 1781, il j revint sous la Révolution donl il fui un des plus fougueux champions. Entre autres pièces, il en fit, en 1791, jouer une dont le titre indique assez les tendances : les Victimes cloîtrées.

Monvel fui le père de Mlle Mars.

fort (ligne de l'être. Mais celte Ame sensible dont l'affection sans doute un peu prosaïque du loyal Michelin n'a pas réalisé l'idéal, s'est laissé prendre aux serments et à la belle mine du grand seigneur. Celui-ci se divertit à cette conquête d'une femme de petite condition dont la candeur ménage à ses sens blasés des surprises que ne leur offre plus la corruption trop savante «les dames de la cour. Il traite sa victime avec cynisme et cruauté, s'amusant de ses scrupules et de ses remords, imaginant de la mettre en présence dîme rivale, de jouir de sa confusion et la réduisant, après une scène de violence, assaisonnée de toutes les inventions d'un esprit aussi subtil que malfaisant, à se donner elle-même la mort, de désespoir et de honte.

En dehors de cette aventure, le héros est conforme à la tradition historique. C'est l'homme qui mène de front la guerre, la politique et l'amour; dirige sous main de nombreuses et louches intrigues; dicte à plusieurs secrétaires à la fois, tout en recevant une maîtresse et en écrivant sous ses yeux à une autre. Ses amours sont aussi multiples que variées. Tel le Don Juan de Molière, « il ne trouve rien de trop chaud ni de trop froid pour lui » : « princesses du sang, femmes de la cour, de robe ou de finance, petites bourgeoises, simples grisettes, tout lui convient; il les déshonore toutes avec une impartialité qui lui a fait dans le monde la plus haute réputation ' ». Il séduit même les maitresses de ses valets; mais ce qu'il préfère, ce qui le met en goût, ce sont les aventures rares, les vertus qui hésitent, les pudeurs qui s'alarment, les pleurs qui coulent. « Ah! de la retenue dans le caractère, une vertu, des remords qui l'emporteraient surl'amour que j'ai inspiré ! cela me pique 2! » Il va chez les femmes qui lui ferment leur porte, non par amour, mais par amour-propre. Il lui faut des ruptures saillantes, bien pénibles el bien scandaleuses. Le Burlador aime l'amour pour l'amour; déjà le Don Juan de Molière a besoin de stimulants pour le relever; pour le duc de Richelieu, il n'a plus aucun prix par luimême, il ne vaut que par les excitants qui le pimentent. A cette

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