Acte II. scène m
2. Cf. Molière, I, 2. • Je ne pu- souffrir d'abord de les voir si bien ensemble; le dépil alluiii.'i mes désirs, ri je me figurai un plaisir extrême .i pouvoir troubler leur intelligence... ••
le farouche révolutionnaire. Sa pièce est plus encore un pamphlet qu'une peinture.
Mais l'œuvre qui réalise plus qu'aucune autre tout ce que la dépravation morale a pu enfanter de subtil et de féroce, et qui symbolise vraiment le Donjuanisme malsain du xvm" siècle est un roman qui parut en 1782 à Amsterdam et à Paris sous ce titre : Les liaisons dangereuses, lettres recueillies dans une société et poursuivies pour V instruction de quelques autres, par Choderlos de Laclos '. Ici, c'est la complicité d'un homme et d'une femme unis pour créer le mal, conduire tout doucement au déshonneur les âmes les plus innocentes et provoquer les plus épouvantables catastrophes. C'est la pénétration de l'intelligence, le sang-froid, l'expérience des cœurs, la pratique de la vie s'amusant à triompher de la jeunesse, de l'ignorance, de la candeur. C'est le plaisir de la corruption sans autre but qu'ellemême, mêlé à la satisfaction haineuse d'humilier et d'avilir l'être dont la supériorité morale semble une offense pour le vice.
Valmont, au milieu d'innombrables aventures, mène de front deux intrigues plus sérieuses : aidé de sa complice, Mme de Merteuil, il cultive l'amour inconscient d'une jeune fille de quinze ans pour un jeune homme aussi naïf qu'elle. Lentement, il échauffe ce cœur et l'amène au degré où la jeunesse et la pudeur ne sont plus des armes suffisantes contre l'impulsion des sens et les curiosités de l'imagination. Au moment précis où la vierge désire ce qu'elle ne soupçonne pas encore, il se substitue à l'amant et prend de force un bien que la faiblesse et la sur-
1. Nous n'avons pas à étudier ici en lui-même ce roman dont le succès de scandale fut considérable parmi les contemporains, mais seulement dans ses rapports avec le Donjuanisme. Les modèles dont l'auteur se sérail servi auraient, au dire de Stendhal (Vie </'//. Brûlard), appartenu à la Société de Grenoble. On s'amusa d'ailleurs à chercher des originaux auxquels l'auteur n'a vraisemblablement jamais songé. Comme le marquis de Bièvre, comme Monvel, Laclos prétendail faire œuvre morale et •• réveiller l'attention publique sur les vices en laveur desquels elle semblait se relâcher ». — Sur Lai Ins. cf. deux livres récents : M. Dard, l n acteur caché du drame révolutionnaire; le général Choderlos de Laclos (chez Perrin, 1904), et Fernand Caussy, Laclos (Société du Mercure de France, 1905).
prise empêchent de défendre. Mais la souillure physique n'est que l'accompagnement accessoire de la corruption morale. C'esl celle-ci qui seule intéresse le héros : il souille le cœur de sa victime en lui racontant des aventures scandaleuse- qu'il met sur le compte de sa mère, jugeanl excellent ce moyen de dépravation, « car celle qui ne respecte pas sa mère ne se respectera pas elle-même1 ».
D'ailleurs cette séduction d'une fillette ignorante n'est qu'un passe-temps où l'amour-propre du séducteur ne trouve pas matière à se satisfaire. Il lui faut des victoires plus difficiles et plus dignes de son habileté : il n'est pas homme à se contenter de « ne recueillir pour fruit de ses travaux que l'insipide avantage d'avoir eu une femme de plus- >. et en cela, il laisse loin derrière lui les libertins du wir siècle. 11 aime dans la séduction, non pas la seule défaite des sens, mais l'humiliation de la vertu, le sacrifice des sentiments les plus délicats et les plus solides, l'immolation des croyances religieuses, de la sainteté du foyer, de l'amitié. Il s'attaque en même temps à une femme dont la piété et l'honneur sont éprouvés, et le plus vif plaisir que lui promet la victoire est de faire tomber les obstacles devant lesquels s'arrêterait la perversité la plus consommée. Son amour-propre et son orgueil mettent leur satisfaction à contraindre un cœur vertueux à désirer la faute qu'il condamne. Le séducteur trouve ainsi dans les douleurs et dans les catastrophes dont il entoure l'amour plus de volupté que dans l'amour lui-même. Une Ame dont aucune mauvaise pensée n'a jusqu'alors troublé la pureté, va connaître le désordre des passions, les luttes déchirantes entre l'amour qui s'insinue et le devoir qui résiste. Et quelle ingénieuse stratégie pour en venir là! Quelle virtuosité dans l'art de corrompre! Valmont joue la tendresse, la passion, le désespoir; il feint de demander à Dieu l'oubli et le repos; tour à tour pressant et soumis, audacieux et timide, il s'amuse à engager peu à peu sa victime sur une