‹ La Légende de Don Juan (volume 2)Chapitre 94 sur 223 · LA MARIÉE · texte numérisé non relu

LA MARIÉE

Doit-on prendre pour gage, Vous m'entendez bien?

Je ne suis point un inconstant Et je vous aime tendrement,

Par un contrat en forme

Toutes deux....

Arlequin achève, en se sauvant avec son maître :

Attendez-nous sous l'orme, Vous m'entendez bien.

Avec le 3e acte recommencent les lazzi de la comédie italienne, el la fin de la pièce ne l'ait plus guère que reproduire l'intrigue et les facél ies du canevas de Biancolelli. Arlequin joue au bilboquet, Don Juan lui demande de divertir son ennui, et

LES o DON JUAN » FRANÇAIS APRÈS MOLIÈRE. 273

comme le valet ne lui olï're d'autre distraction que son propre jeu, il demande à souper. Le repas est assaisonné d'interminables et grossières facéties : Arlequin répand de l'eau sur son maître, relire sa chaise au moment où il va s'asseoir, l'ait la salade avec l'huile de la lampe, et la retourne sur la nappe avec ses mains '. Le Commandeur arrive enfin et, avec lui, la bouffonnerie devient macabre :

Ami, je commence à croire Qu'on aime à boire Chez les morts....

Puisque Pluton permet d'être à table,

Dieu de la table, Je verrai le trépas d'un œil fier et serein Et là-bas, comme ici, je boirai de bon vin,

chante Don Juan, sur l'air de la Mort ci Achille. Il reprend aussi, en la parodiant, l'idée féroce du héros de Biancolelli, de boire à la santé de la fille de son hôte*; mais Arlequin s'y refuse en ces termes peu respectueux pour le Commandeur :

Voulez-vous m'obliger à boire A la tille de ce magot?

Le « magot », apparemment blessé, s'en va alors, en refusant la lumière que Don Juan lui oiï're, et invite à son tour le maître et le valet.

Après un intermède plein de sous-entendus grossiers entre un paysan, la petite Fanchon et Arlequin qui vole un fromage à la crème et s'en barbouille le visage, la scène nous transporte soudain dans une chambre ornée d'objets lugubres au milieu desquels apparaît la statue. Arlequin épouvanté chaule :

Flou, lion, nous y sommes !

Que, que, nous y voilà!

La vilaine carcasse!

Quel visage est-ce là?

Comme il l'ail la grimace !

I. r.ciic facétie, qui nous parait plutôt malpropre, semble avoir éti xvin" siècle un usage assez répandu, .le >ai> par une tradition authentique

Le plal traditionnel de serpents esl servi aux invités : Oh ! la pitoyable cuisine.

soupire Arlequin, tandis que Ja statue veut saisir la main de Don Juan :

lui. ^ que vous avez la gale

Et que vous reviendrez demain,

insinue le prudent cl facétieux valet. Don Juan n'en est pas moins entraîné dans un gouffre de l'eu, et Arlequin se sauve au milieu des tonnerres et des éclairs en réclamant ses gages. Il revient peu après pour adresser au public le discours suivant :

Vous voyez la tin misérable

D'un débauché; Mais mon maître était un bon diable,

.l'en suis fâché.

Hélas! si j'avais pu prévoij

Son aventure.

Je l'aurais bien pourvu ce soir D'onguent pour la brûlure.

('.(die plaisanterie assez plate termine ce drame héroï-bouffon. La marche parallèle du comique et du tragique, les effets burlesques qui naissent de leur contraste, sont poussés ici plus loin encore que dans les parodies antérieures du Burlador.

Le succès de la pièce de Le Tellier est attesté parles imitations nombreuses, agrémentées de variantes qui en furent faites. En 1714, on la jouait de nouveau sous le litre de : le Festin >lr Pierre, comédie mise en prose par - M. de .Molière, comédien du Roy, réduite en vers par M. Thomas Corneille, et mise en vaux-de-villes par M. Saint-A. *.... représentée par les troupes des sieurs Octave et Dolet à la foire Saint-Germain, l'an de

unr Mlle Coulât, la fameuse actrice, avait coutume, dans les soupers Ons, de retourner ainsi la salade avec ses mains, les bras nus jusqu'aux coudes. I. Le manuscrit porte ici entre parenthèses Le Tellier).

grâce 171-4 * ». La nouvelle version de la pièce est divisée en cinq actes; certaines scènes sont interverties et plusieurs des airs sur lesquels les couplets sont chantes ont été changés. A la fin, les dernières plaisanteries d'Arlequin sont supprimées et

remplacées par ces vers :

C'est ainsi qu'un libertin Verra finir son destin.

En dehors de ces modifications et de quelques autres sans importance, la pièce de 1714 est une reproduction fidèle de celle de 1713.

L'année suivante, au mois d'août, on jouait encore à la même foire, sous le titre de Don Jean ou le Festin de Pierre, une variante de la pièce de Le Tellier débutant par les lazzi d'Arlequin avec Pierrot et Fanchon, et la scène du Colin-Maillard. Le reste est encore une copie à peine modifiée de la version de 1713 2. Les représentations et les imitations continuèrent par la suite assez nombreuses. En 1781 notamment, on joua un amalgame composé d'éléments assez discordants, empruntés pour la plus grande partie aux pièces de Dorimon et de Villiers, et pour quelques scènes, à l'opéra de Le Tellier : c'était le jeu du Colin-Maillard, la scène où, du haut d'un escabeau, Arlequin fait au public le portrait de son maître, et après la disparition de Don Juan dans un gouffre de feu, les regrets du valet de n'avoir point apporté de l'onguent contre la brûlure. L'auteur de ce remaniement est un acteur inconnu qui a intitule sa pièce : « le Grand festin de Pierre, ou V Athée foudroyé, tragicomédie en cinq actes, corrigé et mis en ordre avec de nouvelles scènes par le sieur (nom effacé), comédien 3 ».

En l'année 1787, au théâtre des Associés'1, fondé trois ans auparavant par un pitre célèbre connu sous le surnom de Beauvisage, on donnait un Grand festin de Pierre, ou V Athée foudroyé,

1. Cf. Bibliothèque nationale, manuscrits, fonds français, n° 9251.

2. Cf. Bibliothèque nationale, manuscrits, tonds français, n" 25,480. :s. Bibliothèque nationale, manuscrits, fonds Soleinne, n° 9272.

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