‹ La Légende de Don Juan (volume 2)Chapitre 97 sur 223 · Cf. llmanach forain de · texte numérisé non relu

Cf. llmanach forain de

:i. Arnould-Mussot, né à Besançon en 1734, mort en 1795. Cf. Campardon les Sp xtacles de la Foire, tri, p. 20.

Don Juan, et lui apprend que la mauvaise conduite d'un fils unique l'a réduit à ce triste état. Don Juan reconnaît son père dans le pauvre; il rougit de sa misère et veut se débarrasser du vieillard en lui donnant sa bourse; mais le père indigné refuse et se retire en maudissant son fils. La pièce se poursuit et s'achève ensuite conformément à la tradition.

En même temps, par une fortune commune à bien des sujets et des personnages de la comédie sérieuse et de la tragédie, les aventures de Don Juan et du Convive de Pierre alimentaient en France, tout comme à l'étranger, le répertoire des théâtres de marionnettes. La fable renfermait les éléments qui conviennent à ce genre de spectacles goûtés du public populaire. Par une contradiction très humaine, la foule aime à rire des vilains tours d'un galopin, dont son honnêteté instinctive approuve ensuite le châtiment. Que Guignol se livre à mille fredaines pendables dont la moindre est de rosser les gendarmes, on sera de cœur avec lui pour crier ensuite: Bravo! quand le diable l'emportera aux enfers. Le sujet de Don Juan répondait à cet •'•lai d'âme du public des théâtres forains. Il contenait de quoi satisfaire sa malice et son honnêteté. Les crimes de Don Juan, les bons tours d'Arlequin, les archers bernés et battus, quelle belle matière à divertir des gardes-françaises et des soubrettes! Et à la fin, ce Commandeur justicier qui venait rétablir les droits de la vertu outragée et châtier le vice trop longtemps impuni, donnait pleine satisfaction aux exigences de la Morale.

Aussi, VAlmanach forain de 1777 signale-t-il aux Marionnettes des foires Saint-Laurenl et Saint-Germain plusieurs représentations île l)nn Juan. Plus tard encore, en 179;5, le théâtre des Pantagoniens donnait un Grand Festin de Pierre avec un litre emphatique destiné à rehausser le sujet comme nous voyons encore le Guignol de nos Jardins publics prendre le nom plus pompeux de Grand Guignol '.

I.e succès de la fable donjuanesque sur les théâtres des Boulevards ne finit pas avec le xvur siècle. Le Convive de Pierre

I. Cf. Magnin, Histoire '1rs Marionnettes, p. 178, de l'édition de 1X02.

LES " DON JUAN o FRANÇAIS APRÈS MOLIÈRE. 27'.»

survécu! à L'ancien régime, et dès les premières années du \;\ siècle, on le retrouve encore au Théâtre des jeux forains, salle Montansier, dans ces galeries du Palais-Royal élevées à la fin du siècle précédenl par le duc de Chartres, et devenu bien vite le rendez-vous de la société élégante. Les marionnettes des Boulevards s'y installèrent et ne tardèrent pas à remplacer tes poupées de bois par des enfants qui mimaient la pièce, tandis que de grandes personnes disaient les paroles dans la coulisse1. Un moment abandonné, ce spectacle redevint à la mode en 1810 sous la direction de Mme Montansier, et prit, le 20 octobre de la même année, le nom de Théâtre des jeux forains.

Le 11 avril 1811, on y joua un Grand Festin de Pierre, scène foraine en trois parties et à grand spectacle par M. Rivière. La mise en scène était faite par M. Brunel, qui jouait en même temps le rôle de Don Juan, et la musique était arrangée par M. Cunissy2. Cette pièce n'est guère que la reproduction des pièces de Dorimon et de Villiers avec plusieurs emprunts fait- à Molière, à Thomas Corneille et à Le Tellier. Dans la premier,' partie, on voit Don Juan pénétrant par la ruse chez Elvire qui vient sous les auspices de son père, Dom Pierre, de célébrer ses fiançailles avec don Carlos. Le traître, découvert, n'échappe qu'en tuant le Commandeur. Les facéties d'Arlequin déroutent les archers lancés à sa poursuite, et les deux fugitifs arrivent dans un bois où vit un ermite. Don Juan change d'habits avec celui-ci, et, rencontrant ensuite don Carlos qui le recherche, il se débarrasse de son adversaire en lui dérobant par surprise son épée. Dans la deuxième partie l'auteur a placé la scène du naufrage qu'il a enrichie de facéties nouvelles : c'est ainsi qu'Arlequin arrive en nageant, et en tenant à la main un parapluie. Celte partie contient aussi la séduction de la pêcheuse; l'enlèvement de la femme de Pierrot pendant le jeu de Colin-Maillard :

1 Cf. Petits spectacles de Paris, année 1786, |>. 13; cf. aussi Magnin, p. 179.

■2. Cf. Bibliothèque nationale, cote V th. 8030. Cette pièce a été imprimée ,-hcz M veuve Duménil-Lesueur, rue de la Harpe, 78, en avril 1811.

3. [Ci encore, lazzi nouveaux : Don Juan donne une bourse à Pierrol el passe sous son bras pour embrasser la mariée.

la rencontre «le la Statue dans une forêt1; l'invitation et le premier dîner 2 accompagné des lazzi d'Arlequin : la slatue frappe à intervalles réguliers trois coups à la porte; à chaque coup Arlequin sursaute et relire brusquement un biscuit qu'il portait à la bouche; enfin il l'avale d'un seul coup. Dans la troisième partie, Don Juan commence par chercher à violenter une jeune bergère dont Arlequin tient la mère occupée. Mais des flammes qui sortent de tous côtés sauvent l'innocente3. C'est ensuite le repas chez le Commandeur, qui a subi quelques modifications : doua Elvire revient d'abord déposer des fleurs sur la tombe de son père; Don Juan l'aperçoit, est touché par son abandon, et cherche à la séduire. La jeune fille se sauve en l'accablant de reproches, et comme le galant veut la poursuivre , la statue l'arrête, descend de son tombeau et l'invite à prendre part au repas qu'elle lui a préparé. Don Juan refuse, et à la vue de cette inscription que la statue fait apparaître : Tremble, scélérat, lu dernière heure est arrivée, il s'élance sur le Commandeur l'épée à la main; mais l'arme lui échappe et il est entraîné dans un gouffre. Une scène finale inspirée des scenarii italiens représente les enfers avec des diables et des monstres vomissant des flammes. Le Commandeur arrive en poussant devant lui Don Juan, qui tombe d'abord évanoui. Revenu à lui, il cherche à se sauver, mais les diables l'arrêtent et c'est en vain qu'il implore le pardon de ses fautes. Les démons le tourmentent, et il est englouti sous une pluie de feu.

Cette œuvre, qui mêle, comme ses devancières, la féerie, la

I. Comme dans les pièces inspirées de la Commedia dell' arte, Don Juan ordonne a Arlequin de lire l'inscription : Arlequin allègue qu'il ne sait pas lire. Don Juan s'approche alors, et lil : ■■ Ci-gît la cendre vénérée de celui qui mérita tes autels: l'a>sas>iu est Don Juan ». Celle lecture le mel en fureur, et il tend a -mi tour a Arlequin une inscription ainsi conçue : « Je t'invite a souper ce soir; y viendras-tu?» H faul noter, pour l'intelligence de cette scène, que la statue ne parle pas et ne - adresse .1 Don Juan qu'en faisanl apparaître des inscriptions.

-• (-e il mer de Don Juan a lien, non pas chez lui, mais chez un restaurateur, M. Flicautot. Au cours du repas, la -laine donne a Don Juan ce premier avertissement >ur une inscription : - Le temps fuit, la mort vient; repens-toi. ••

3. Celle scène est empruntée, avec quelques modifications, a Thomas Corneille.

musique, le drame et la bouffonnerie, clôt en France la série des pièces foraines sur la fable du Festin de Pierre. Certes, la légende réapparaîtra encore au cours du xixe siècle dans «les pièces moitié tragiques, moitié comiques, dans des pantomimes sans paroles qui continueront la tradition des âges précédents. Mais des influences différentes vont agir sur la manière de concevoir le héros et c'est une nouvelle période de son histoire qui commence dès lors.

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