‹ La Légende de Don Juan (volume 2)Chapitre 98 sur 223 · SUITE DE L'ÉVOLUTION DE LA LÉGENDE DANS LES PAYS LATINS · texte numérisé non relu

SUITE DE L'ÉVOLUTION DE LA LÉGENDE DANS LES PAYS LATINS

Don Juan a la fin du xvu" siècle et au xv.n". - La Venganza en el Sepukro de don uonso Cordova y Maldonado. - Le Don Juan de Zamora : « \o ftaj deuda que ,o se ,«/,,«,• y cr„„fc;,/,i./o depiedra ». - La légende en Italie après Gilibert0 et cicognini. - Le Convitato di Pietra de Perrucci..- I ne grand floraison de scenarii; leur double source : le Convitato de ^cognim et 1 Convitato de Perrucci. - Le Don Giovanni Tenorio, ossia il Dmoluto de Goldom. — /( saggio amico d'Albergati.

La fortune si rapide et si diverse que lil la légende de Don Juan en dehors de son pays d'origine ne pouvait manquer d'avoir son contre-coup sur ses destinées en Espagne même; mais cette action en retour ne fut ni immédiate, ni très sensible, jusqu'à la période romantique, tout au moins. Par un phénomène assez curieux, et imputable sans doute à l'insuccès que semble avoir eu, dans la Péninsule, le drame de Tirso, la fable n'a pas fructifié sur le sol où elle est née. Alors (pie le Don Juan de Molière est traduit, dans la plupart des langues et colporté à travers l'Europe, jusqu'en Portugal1, l'Espagne, sans l'ignorer absolument, n'en donne aucune traduction et ne s'en inspire que pour lui emprunter quelques traits du caractère d Elvire. El, à vrai «lire, le héros sceptique .pie la France avait imaginé,

I En 1783 et en 17s:i. on joua en Portugal une pièce inspirée Me la pièce île Molière qui avait pour titre : Comedia nova intitulada <> Convidado di Pedra ou hmi J'iin, Tenorio << Dissoluto.

ne pouvait figurer sur la scène espagnole, où le type du débauché pouvait seul être repris.

Or, sur un thème devenu aussi banal, et que le théâtre de Lope, de Tirso, de (laideron et de tant d'autres avait en quelque sorte épuisé, il était difficile d'innover. Aussi, tandis qu'en France, en Angleterre, en Allemagne et ailleurs, les aventures du héros sévillan fournissent au drame, à la comédie, à la musique, une matière inépuisable et toujours goûtée du public, la littérature espagnole du wir et du xvme siècle demeure à peu près étrangère à l'évolution de la légende. Pendant ces deux siècles, elle n'a produit que deux œuvres, deux imitations du Burlador, dont l'une, complètement ignorée du public, n'a jamais été imprimée et dort encore actuellement dans le rayon des manuscrits de la Bibliothèque royale de Madrid.

C'est un drame intitulé la Venganza en el sepulcro, comedia en 1res actos de don Alonzo Cordova y Maldonado '. Cette pièce ne porte aucune date, et on ne connaît de l'auteur que son nom. Elle appartient vraisemblablement aux dernières années du xviie siècle. Elle est manifestement inspirée du Burlador, et du Burlador seul; mais l'auteur a profondément modifié et dénaturé l'œuvre de Tirso.

Don Juan et le marquis de la Mota se disputent tous deux la main de dona Ana et leur rivalité fait tout le sujet de la pièce. Celle-ci a donc, à l'inverse du Burlador, une unité d'action parfaite. Les multiples aventures de Don Juan sont supprimées ou rapidement résumées au début, dans un récit que le héros fait de sa propre vie. Les nombreux personnages de toutes conditions qui interviennent dans les autres drames, disparaissent. Seuls sont conservés, outre Don Juan, le marquis et dofia Ana, le commandeur d't'lloa, le valet Colochon, une suivante et îles gens de justice.

Don Juan ayant, par hasard, rencontré, au cours d'une pro-

I. Elle se trouve résumée ilans Schœfler : Geschichte des spanischen national Dramas, 1890, t. II. Elle a été étudiée pour la première fois dans VHom

Wenéndez y Pelayo, l. I. p. 253-268, par José Franquesa j Gomis. J'en ai fait, de mon côté, copier le manuscrit à la Bibliothèque royale de Madrid.

menade, la fille du commandeur d'Ulloa, dofia Ana, l'aborde et se fait connaître à elle comme le plus affreux chenapan que l'Espagne ait produit. Après ce séduisant portrait, il offre sa

main à la jeune fille atterrée. Doua Ana, déjà fiancée au marquis de la iMota, espère, par une imprudente promesse, se débarrasse] de ce dangereux importun. Mais celui-ci la prend au mot et la poursuit jusque dans sa demeure, où il est accueilli par le Commandeur, qui a été l'ami de son père, et où il rencontre le marquis qu'il met au courant de la promesse de doua Ana.

Celle-ci, cependant, se rétracte, l'éconduitet, comme dans son obstination à la posséder cette nuit même, il tente de pénétrer de nouveau chez elle sous un déguisement, le Commandeur lui défend sa porte; un combat s'ensuit, et le vieillard est tué. Le marquis de la Mota, accouru au bruit de la lutte, est, comme dans le Burlador, pris pour le meurtrier, et emprisonné, tandis que le coupable se répand en protestations dévouées et jure à dona Ana de la venger.

La jeune fille n'est pas la dupe de ces mensonges : elle se rend dans la prison du marquis pour savoir de lui la vérité, et lui confirmer son amour. Don Juan, toujours attaché à ses pas, la rejoint peu après; mais à la faveur d'une épaisse mantille, elle peut lui dérober ses traits et se retirer avec s;i servante san< avoir été reconnue. Don Juan, dont la méfiance reste en éveil, fait suivre les deux femmes par Colochon ; puis il annonce au prisonnier son mariage avec doiia Ana pour le lendemain, et l'invite brutalement à lui éviter à l'avenir tout sujet de jalousie.

Cependant dona Ana s'est réfugiée dans une église où Don Juan, averti par Colochon, cherche à la rejoindre. Une des chapelles de celte église se trouve contenir le cénotaphe du Commandeur, avec une inscription empruntée au Burlador :

Aguardo aqui de un traydor

Que l»icis venganç< i de.

(J'attends i< i m1"' ')",u lm' venge 'l'un traître.

Don Juan se moque de la menace cl invile la statue à venir

chez lui souper et vider ensuite leur différend dans un combat singulier. La statue accepte d'un mouvement de tète et se rend aussitôt à l'invitation. Le dîner a lieu. Don Juan, d'abord ému, reprend vite son calme et sa gaieté, tandis que Colochon se livre à des facéties entremêlées de mouvements de terreur. Des chanteurs se l'ont entendre, comme dans le Burlador, engageant le libertin à se métier de la fragilité des plaisirs de ce monde'. Le souper achevé, la statue invite à son tour son convive. Celui-ci promet d'être exact, et demande où aura lieu le duel. « Dans ma chapelle, dit le marbre, et, en attendant, bon courage! — J'en eus toujours, réplique Don Juan; si je n'ai pas craint mille ennemis vivants, comment en craindrais-je un mort 2! » Mais avant d'aller au dîner du Commandeur, Don Juan veut hâter son mariage avec doha Ana. Pressée de tenir sa parole, celle-ci déclare qu'elle n'épousera que le vengeur de son père. <- Nul autre que moi n'est capable de vous venger de moi3 », lui réplique-t-il. Après ce cynique aveu, il met en fuite le corrégidor qui, à l'appel de doua Ana, est venu avec de nombreux soldats s'assurer de sa personne. Puis, fidèle à sa parole, il se rend auprès du tombeau. Là, de mauvais présages l'assaillent : son haleine est oppressée, son cœur se serre, une voix lui crie : a Aujourd'hui la justice te convie à ta dernière nuit4 ». Il entre cependant, salue la statue et se meta table; les mets habituels de vipères et de scorpions lui sont servis, tandis que des chants se font entendre pour la deuxième fois :

Hombre tu plaço llegô :

Esta es tu ora postrera.

Homme, ton terme est arrivé; voici ton heure dernière.)

1 Los placeres de este bida

Son engafio.

(IIe journée. La i ;e n'esl pas divisée en scènes

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