‹ La légende de Don JuanChapitre 10 sur 58 · yas geht was ich zùvor gethan^ mich an · texte numérisé non relu

yas geht was ich zùvor gethan^ mich an

Ein frischer Wind trügt midi aùs Sand un Klippen Ins iveite Meer.

Anna entsagen? Und warum? Weil dù Und dù allein das LPnrecht mir gethan Das uns'rer Liebe in den Weg loill treten.

Nodi hab'ich, Mann, ein (estes belles Auge;

Dem Schattenreich, das gegen Leben droht,

Wird Leben schon beyegnen. Licht und Jugend Und Ehr' ünd Tapferkeit gehort dem Leben-,

Mehr als genùg die Schemen zù vernichten.

(Acte IV, SC. iv).

T. II

GG

misère et 'la platitude de la vie, sont aussi exprimées dans une ébauche de Flaubert, que Guy de Maupassant a publiée dans sa préface à la correspondance de Fauteur de Madame Bovary avec George Sand. C’est le plan d’une nouvelle qui devait servir, avec une ou deux autres, à égayer la monotonie d’un long appendice de documents justificatifs à Bouvard et Pécuchet. Ce plan détaillé a été trouvé manuscrit dans les papiers de Flaubert. Il comprend deux parties : dans la première, Don Juan cause avec Leporello, le soir, près du couvent d’Elvire, dont il vient de tuer le père en duel. Le valet lui reproche son inconstance, son incessant besoin de changement. Ironique, le héros cherche à faire comprendre à cette âme bourgeoise qu’il est tourmenté d’aspirations qu’aucune femme ne peut satisfaire, qu’il rêve d’émotions toujours nouvelles et qu’il souffre de ne pouvoir réaliser ce rêve, qu’il est la victime de son désir. Enfant, il grimpait sur la vieille proue d’un navire pour y pétrir les seins d’une image de bois, et depuis, toutes les femmes ont présenté à ses mains la même poitrine dure et froide. Il est à plaindre, car sa jouissance n’est qu’amertume, désespérance de ne pouvoir pénétrer dans l’au-delà que son imagination conçoit.

Cette profession d’amour inassouvi est interrompue par la cloche des Trépassés. C’est la seconde partie du conte qui commence. Don Juan escalade le mur du couvent et aperçoit Anna étendue sur un lit funèbre.

A son approche, elle s’éveille, lui raconte sa maladie et sa mort : il y a longtemps^ qu’elle l’attendait; le Christ qu’elle a tant prié ne suffisait pas à son amour. Seul, Don Juan peut contenter les besoins de son cœur et de sa chair. Mais au moment où elle va le posséder, la nuit finit, le rêve de la jeune femme s’évanouit avec elle, et Don Juan disparaît.

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L’influence du Romantisme sur la conception de Flaubert est manifeste, mais la nouveauté de l’œuvre eût consisté dans le développement parallèle des caractères d’Anna et de Don Juan. Lorsque Blaze, Dumas et Zorrilla ont peint la femme qui sauve l’âme du pécheur, c’est surtout une créature éthérée qu’ils nous ont présentée : elle n’est guère dans la vie de Don Juan que l’intermédiaire du ciel, l’agent surnaturel de la rédemption. Sa psychologie propre, ses sentiments personnels sont à peine esquissés, ou meme laissés dans l’ombre. L’analyste précis de Madame Bovary avait trouvé intéressant d’étudier l’âme de donna Anna et de décrire, comme il l’aurait fait pour Don Juan, ce mélange de sentiments mystiques et de désirs charnels dont il concevait que son amour était fait. Illusion, rêve, et aussi besoin très vif des réalités, tel eût été le double aspect sous lequel il aurait montré en Don Juan et en donna Anna l’amour de l’Homme et l’amour de la Femme.

C’est aussi sous ce double aspect que l’amour réapparaît dans un poème dramatique du comte Alexis Tolstoï, Don Juan, pul^lié en 1860. On retrouve dans.

cette œuvre, écrite sous l’influence de Zorrilla S Téter-

1. L’écrivain russe doit à Zorrilla l’idée générale de son drame, le caractère de Don Juan, sa rénovation par Tamour sincère qu’il éprouve pour Anna, son rachat par l’intervention de son amante, la mort de celle-ci, un tendre duo d’amour entre les deux jeunes gens (I, v), l’intention de Don Juan d’enlever la jeune fille sur un bateau préparé à l’avance (II, iv). La lin pieuse de Don Juan dans un couvent est un souvenir de la légende de Don Juan, de Marana. La lutte de l’ange du mal et des bons esprits se disputant Tâme du héros est déjà indiquée chez Dumas dans le conllit entre le bon et le mauvais ange de la

nel conflit de l’ame et du corps, l’élan de* la nature humaine vers un bien supérieur, et ses chutes, ses retours fréquents à ses erreurs et à ses vices. L’âme de üon Juan est le champ de ce conflit entre Lange et la hôte. Le héros représente l’homme attiré en haut par une puissance supérieure incarnée en une femme et en un chœur d’esprits célestes, et retenu en bas par des forces mauvaises : les appétits charnels, le doute, la haine, le mensonge personnifiés par Satan, des courtisanes, des suppôts de l’inquisition. Don Juan est le rêveur mystique conçu par Hoffmann. 11 a placé son idéal dans l’amour, mais dans un amour d’essence suprahumaine qui lui est apparu comme la source de tout bonheur et de toute vérité, comme le mobile profond des grandes pensées et des belles actions, comme l’harmonie parfaite qui unit entre eux tous les êtres et les relie à Dieu. S’il a trompé tant de maîtresses, ce n’est point par inconstance : c’est parce qu’aucune n’a répondu à son rêve. De tous les cœurs qu’il a fait résonner, aucun n’a vibré à l’unisson du sien. 11 cherchait une âme, il n’a trouvé que des instincts.

A cet esprit noble et ardent, épris de beauté, affamé de justice, avide de foi, les femmes ont présenté un masque trompeur; les hommes, les mensonges de leurs mœurs et de leurs lois; lés prêtres, une religion haineuse et cruelle. Désenchanté, il a nié le Dieu qu’il désire et qu’il cherche il n’a plus demandé à l’amour que de basses voluptés. Dupé par lui, il a voulu lui

famille Marana. Un prologue entre Satan et le chœur des esprits célestes est un souvenir du prologue dans le ciel de Faust. Le personnage falot d’Octavio, amoureux malheureux, est emprunté à Mozart. L’interprétation arbitraire donnée par Hoffmann des sentiments réciproques d’Anna et de Don Juan a aussi inspiré le poète russe. Enfin, tel autre détail, que nous signalerons plus bas, paraît tiré du drame de Pouchkine. L’œuvre comprend donc un grand nombre d’éléments empruntés.

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mentira son tour; le croyant est devenu un sceptique; l’amant de la pureté, un débauche.

Mais un jour, ce désespéré rencontre enfin la femme tant cherchée. 11 trouve en donna Anna des aspirations qui répondent aux siennes; l’illusion morte renaît en son sein. Mirage décevant! Désormais, il est trop corrompu pour atteindre à la perfection entrevue. Son âme souillée ne peut s’élever jusqu’à l’àme d’Anna. 11 est la proie du démon. En vain, il cherche à saisir l’amour qui s’offre à lui. Au moment d’épouser Anna, de se purifier de ses souillures, le vieil homme reprend le dessus. 11 va revoir une ancienne maîtresse et tue le père de sa fiancée, le commandeur Don Alvarh Ce meurtre en entraîne d'autres. Traqué de toutes parts, il songe à fuir l’Espagne, non sans avoir possédé donna Anna. Puisque les hommes le pourchassent, que sa chimère s’est évanouie, qu’il n’y a plus pour lui de salut, il lâchera la bride à ses pires instincts, il courra aveuglément à l’abîme. Satan semble triompher. Mais Anna l’aime toujours et cet amour le sauvera. En vain, il résiste aux adjurations et aux menaces de la statue que, par une bravade sacrilège, il a conviée à un festin orgiaque; en vain, il repousse Anna elle-même. Ne pouvant le convertir par ses prières, la jeune fille se tue, offrant sa vie en holocauste pour le salut de l’aimé. Ce sacrifice touche Don Juan; il se relire dans un cloître où il meurt pardonné 2.

1. II semble bien y avoir ici un souvenir de Pouchkine chez qui Don Juan, au moment de posséder donna Anna, retourne chez une courtisane et tue un rival en duel. Mais le sentiment est très dillérent : ce qui n’est chez le Don Juan de Pouchkine que légèreté et caprice de jeune homme, est, chez le héros de Tolstoï, le réveil soudain d’un n^àle non guéri, la reprise par le vice et la débauche d’une âme qui a perdu l’habitude de la vertu et n’y croit plus.

2. Pour le Don Juan de Tolstoï, cf. la très poétique traduction

En vieillissant, la légende de Don Juan a de plus en plus étendu sa signincation symbolique et Don Juan est devenu à chaque phase nouvelle de son évolution un type plus largement représentatif. Jamais cette tendance n’a été portée aussi loin que dans l’œuvre de Désiré Laverdant h L’humanité . entière se débattant entre le mal et le bien ‘pour atteindre ses fins, s’appuyant tour à tour sur des religions autoritaires et brutales, sur des philosophies sceptiques et relâchées, également impuissantes à la guérir de ses misères et à lui donner le bonheur; un idéal nouveau proposé à l’homme; un mélange bizarre de mysticité, de christianisme, de paganisme; des considérations historiques, morales, religieuses, scientifiques : voilà tout ce que l’auteur a enfermé dans sa conception du donjuanisme. Son œuvre comprend deux parties ; la première, sorte de préface à la seconde, est une histoire inexacte et fantaisiste de la légende, ou, plus précisément, un exposé des idées et des systèmes auxquels correspondent ses différentes étapes, une critique des théories qui ont produit les incarnations successives de Don Juan. La seconde partie est un drame en sept actes dans lequel l’auteur a réalisé sa propre conception.

Considérant que Don Juan incarne les forces bonnes

du baron de Berwick, Paris, librairie Arnaud et librairie Charles, Cette traduction, précédée d’une notice sur A. Tolstoï et d'une belle étude sur la pièce, est malheureusement épuisée. Le fils de feu le baron de Berwick a eu l’aimable pensée de m’adresser un des derniers exemplaires de l’ouvrage de son père, et je tiens à l’en remercier.

1. Les Renaissances de Don Juan, 2\o]. in-12, Paris, Iletzel, 1864, Don Juan converti, drame en 7 actes en prose, Paris, Iletzel, 1864.

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et mauvaises qui ont de tout temps agi sur l’homme, qu’il symbolise les passions à la fois dans ce qu’elles ont de bas et de grand, l’auteur examine si la société, avec les ressources que mettent à sa disposition les gouvernements, les lois, les religions, les philosophies, a su guérir ses instincts pervers, développer ses tendances nobles et généreuses. Jusqu’ici elle a échoué, parce qu’elle s’est trompée sur les remèdes : elle n’a pas corrigé Don Juan, elle n’a pas tiré de ses errements ce malheureux égaré, faute d’avoir trouvé pour lui la voie du salut. Tout d’abord, elle n’a vu en Don Juan qu’un démon corrompu, et ne comprenant pas que ce démon était peut-être un ange déchu, qui aspirait à remonter au ciel, elle l’a précipité aux enfers sans essayer de le sauver. C’est la première phase du donjuanisme, la phase moz-arabique, qui correspond à un état religieux et social impitoyable, où le mal est combattu par la seule violence ; sur terre, la torture et les bûchers; dans l’au-delà, l’enfer : voilà ce que le prêtre et le roi, ces deux instruments de vengeance, ont inventé pour guérir l’humanité souffrante. A cette période appartient le Biirlador, œuvre d’un moine implacable, qui damne Don Juan, sans écouter son dernier cri de repentir et de détresse.

Les dérivés directs de l’oîuvre-mère ont conservé cette morale du talion. Ces pièces n’ont rien de chrétien, au sens évangélique du mot : elles sont issues du pays de l’Inquisition. Pour la première fois avec Molière, dans la scène du Pauvre, l’esprit de charité et d’humanité remplace l’inflexible loi de Jéhovah. L’homme s’adoucit : « le festin du cœur est dressé en face du festin de pierre. » C’est la voie ouverte vers la solution miséricordieuse. Mozart s’y engage : la tendresse et la pitié chantent dans sa musique. Malheureusement le xviii^^ siècle, Byron, Musset, les philoso-

plies arrêtent la marche au salut : en prêchant la révolte de l’individu contre la société, en exaltant le déchaînement effréné de la passion, ils aboutissent à l’égoïsme et à l’orgueil. Blaze, Mérimée, Dumas verront entin que la guérison de Don Juan est dans la pitié : c’est par la compassion, c’est par le véritable amour que Don Juan doit être purifié et sauvé. C’est le dieu d’indulgence et de pardon quï, par l’intermédiaire de la femme, opère sa conversion.

Voilà Don Juan dans le chemin de la renaissance chrétienne : il reste à achever sa transfiguration. C’est ce qu’a prétendu faire l'auteur dans son Don Juan converti. Ce drame bizarre, composé des éléments les plus hétérogènes, des personnages les plus disparates, nous montre Don Juan arraché peu à peu au mal, et grâce à diverses intluences salutaires, dégageant en lui r ange du démon. C’est l’homme dépouillant l’enveloppe souillée qui enferme une âme immaculée, échappant au vice et au péché, entrant enfin dans le royaume de Dieu. Mais celte opération du salut, Don Juan ne peut l’accomplir à lui seul. 11 lui faut des alliés, des auxiliaires pleins de bonté et de droiture qui auront à lutter contre les adversaires de sa grâce. Il est donc placé entre deux mondes qui agissent sur lui : d’un côté l’armée de Satan ; de l’autre celle de Dieu : c’est le duel du ciel et de l’enfer.

Tous les personnages, hommes et femmes qu’il a rencontrés au cours de sa longue carrière, se donnent rendez-vous dans cette lutte avec d’autres encore, symboles des forces qui entraînent le pécheur vers son salut ou vers sa perdition. Pour lui combattent trois femmes : l’amante, la mère et la sœur, trilogie nécessaire pour accomplir l’œuvre d’amour et de purification, ainsi que le Pauvre, instrument de charité et de clémence : ceux-là agissent sur son cœur. D’autres

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s’adressent à sa raison et éclairent son esprit des rayons de la vérité : un prêtre, Fray Juan Ferez de Marchena et Christophe Colomb, que l’on ne s’attendait guère à rencontrer en semblable aventure. Mais le grand homme n’intervient ici que comme puissance allégorique : c’est lui qui arrachera Don Juan à la corruption du vieux monde et sera son guide vers un monde nouveau, vers la terre de la régénération.

L’armée du mal comprend tous les représentants de la tyrannie et de la violence, ces soi-disant champions de la foi et de la vertu qui, sous couleur de défendre la morale, la religion, la société en péril, ne défendent que leurs intérêts matériels : c’est Torquemada, fanatique grandiose, incarnation du châtiment et de la vengeance, dont la dureté exaspérera l’orgueil de Don Juan, etau lieu de le guérir, le poussera à la révolte et à la haine; à ses côtés, un cagot sournois et hypocrite « El Santurron », le frère d’Elvire, Alonzo, image de la rancune, habile à faire ses affaires personnelles avec celles de l’État; Sganarelle, enrichi des dépouilles de son maître, méprisable parvenu, bon aux plus viles besognes, en qui sont réunies toutes les médiocrités et toutes les lâches complaisances d’une âme bourgeoise; Don Jorge, l’oncle de Don Juan, vieux libertin cynique; Pamphilard, épicurien sceptique, dont l’indulgence aimable, le libéralisme facile aboutissent à l’indifférence et à la licence; Zerline et d’autres filles de Vénus, aimables agents de dépravation. Tels sont les combattants qui se disputent l’âme de Don Juan L

1. Pour cette lutte autour de Don Juan entre les âmes bienfaisantes et l’esprit de vengeance et de haine incarné dans l’Inquisition, cf. le Don Juan d’Alexis Tolstoï. Laverdant a-t-il connu la pièce russe, antérieure de quatre ans à la sienne? 11 n’y fait aucune allusion dans ses Renaissances de Don Juan. Il n’y a sans doute Ici entre les deux écrivains qu’une rencontre fortuite.

Le héros vient d’étre précipité dans les enfers; mais ce n’est là qu’une comédie : don Alonzo, pour venger sa sœur, a revêtu le masque du commandeur et a entraîné le séducteur dans une caverne où il compte bien que la mort ne tardera guère à faire office de justicière. Tous les vengeurs de la morale assistent joyeux aux funérailles de l’infortuné, tandis que sa mère, le Pauvre et donna Anna pleurent et prient pour lui.

Sauvé par l’intervention de Colomb, Don Juan va commencer une vie nouvelle ; la tendresse charitable de sa mère et la pureté de sa sœur domptent son cœur; pour la première fois, il a honte de lui-même; le respect de la femme pénètre en lui et il maudit ses compagnons de débauche, les courtisanes, les coquettes, les hypocrites et les faux dévots qui se sont réunis pour le perdre. Mais sa conversion ne peut être l’œuvre d’un jour. De fréquents retours en arrière arrêteront sa marche vers le bien. A peine a-t-il commencé à s’amender sous l’influence maternelle; que les niaises admonestations de Sganarelle, les menaces de Torquemada lui arrachent un cri de blasphème et d’impiété, et il est conduit dans les cachots du Saint-Office. Là viennent successivement pour le sauver le grand Inquisiteur qui n’a sur les lèvres qu’un dieu de vengeance, puis le philosophe Pamphilard qui lui vante la beauté de la passion, la noblesse des instincts naturels, l’approuve d’avoir forcé donna Anna et l’engage à satisfaire en toute liberté le besoin d’amour qui le dévore. Don Juan s’indigne de ces menaces et de ces conseils perfides.

Qui donc opérera l’œuvre du salut? Qui dégagera les forces latentes cachées dans l’âme du coupable? Christophe Colomb, l’homme de foi et d’action, sera cet évocateur. 11 expose à Don Juan son rêve de con-

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quérir un monde. Pour réussir il a besoin d’hommes audacieux. Comme lui, Don Juan a soif d’inconnu, d’infini ; il a l’esprit d’aventures, l’ambition des grandes choses. Enllammé par les chaudes paroles de Colomb, Don Juan sent un homme nouveau naître en lui, quand les agents de sa perdition vont encore le faire retomber dans l’erreur.

Les menaces de l’Inquisition blessent sa fierté : par révolte contre la violence, il redevient dur, inllexible, et pour narguer ses bourreaux, il se place lui-mème sur le chevalet. Les anges sauveurs qui veillent sur lui l’arrachent au bûcher; mais, provoqué par Don Alonzo, il blesse grièvement son adversaire et, tel le Don Juan des marionnettes allemandes, il fuit dans un cimetière la poursuite des archers. Là, après un monologue inspiré de celui d’Hamlet sur le mystère de la mort, il aperçoit Sganarelle qui, déchu de son éphémère puissance et devenu fossoyeur, creuse une tombe tout en philosophant. Les aphorismes sceptiques qu’il débite sont la triste parodie des maximes qu’il a jadis entendu développer par son maître. Cet écho dénaturé de son ancienne pensée écœure Don Juan : des lueurs de vérité passent en lui; il sent qu’il y a dans son être un principe supérieur. Sa rêverie l’emporte au dessus de la terre, lorsqu’il aperçoit trois femmes masquées : ce sont sa mère, sa sœur et donna Anna qui prient pour lui. Puis il entend dans la ciel une voix qui demande sa grâce : c’est celle de son père. Une fois de plus, il est touché par tant de tendresse et d’amour; et quand, pour achever l’œuvre de son salut, donna Anna lui ordonne de suivre Colomb, il part, le cœur gonflé d’espoir et de joie.

11 aura cependant un dernier combat à soutenir sur le pont de la Santa-Maria : un combat contre le doute. Lien des jours ont passé sans que le continent promis

apparaisse. A rinstigation de Santurron et autres agents d’ignorance, l’équipage s’est révolté contre Colomb. Don Juan lui-même va perdre confiance, quand le cri de « Terre! » se fait entendre. 11 possède enfin la certitude : il croit, il est sauvé. Guidé par l’amour pur, sous les traits de sa mère et de son amante, par la foi active incarnée en Colomb, il entre à tout jamais dans les régions de la Vérité.

11 n’y a pas lieu d’insister sur l’extravagante bizarrerie de ce drame, sur la disproportion entre la grandeur de l’idée qui l’a inspiré et les faiblesses de l’exécution. On pourrait trop aisément critiquer le mélange discordant des époques, des personnages et des idées : il est plaisant de voir un disciple de Rousseau en présence de Torquemada et un Don Juan du xv® siècle, héritier du Don Juan de Blaze et de Mérimée.

Mais ce Don Juan n’est en réalité d’aucun temps ni d’aucun pays : ce n’est pas un individu; c’est une entité, un composé, une somme de tous les Don Juans. Quant au drame, c’est une vaste conception allégorique qui pose et prétend résoudre les plus hauts problèmes de la destinée, la question du bien et du mal, du bonheur, du progrès. Ne raillons pas ces hautes prétentions ; cette extension du donjuanisme est le développement logique de son principe, l’amour étant un des fondements de la vie universelle. La légende devait donc peindre les sentiments mauvais ou bons qui en dérivent. Jusqu’au Romantisme, elle a représenté les mauvais ; par une réaction naturelle, elle dépeint ensuite les bons; elle exalte les aspirations de l’individu vers le beau, vers l’absolu.

Avec Laverdant elle fait un pas de plus : sous l’influence des théories sociales et humanitaires que professait l’auteur, ancien Saint-Simonien, elle montre l’homme tendant à réaliser pour lui et pour l’humanité

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un idéal de justice et de vérité. Le donjuanisme prend ainsi une portée sociale. C’est la voie dans laquelle Creizenacli et Eclieverria l’avaient déjà engagé. Laverdant l’y oriente plus résolument. La fin du xix® siècle et le commencement du xx® l’y maintiendront L

1. On peut signaler à la môme époque un sonnet de Verlaine, d’authenticité d’ailleurs douteuse, paru en 1860 dans le Journal VArtidi réimprimé dans les Œuvres posthumes, Paris, Vanier, en 1903, p. 143, sous le titre : A Don Juan.

Après avoir dans les deux quatrains, exprimé sa jalousie pour les amours ardentes et juvéniles des belles filles et des beaux garçons, son mépris pour l’amour des paisibles bourgeois, le poète célèbre dans les deux tercets Don Juan suborneur des âmes féminines et meurtrier insensible des sots maris.

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