Les Pléiades, Paris, 1874, liv. I, chap. ii
peint par Don Juan avec des couleurs extraites de poisons assez subtils pour que leur seul contact donnât la mort.
Ce deuil brutal ravive dans le cœur de doua Bianca la plaie toujours saignante que lui a causée le départ de son mari, disparu depuis de longues années. Elle ne cesse de l’aimer et de songer à lui. Pour l’arracher à sa douleur, le père Anselme lui offre l’asile de son couvent et l’adjure de maudire, de haïr meme Don Juan. Surprise et révoltée par cette demande contre laquelle proteste tout son amour, doua Bianca lance xun cri de haine, mais c’est contre le moine qui veut ainsi faire violence à ses sentiments. « Merci, dit alors ^ celui-ci, en ôtant son capuchon et en découvrant son visage : je suis Don Juan. »
Cette œuvre extravagante, et au premier abord inintelligible, enferme un certain nombre de symboles qu’a dégagés un compatriote de l’auteur, Runeberg. Ce Don Juan, caché sous les traits d’un moine, apparaît d’abord comme un principe de contagion morbide. C’est ensuite le coupable qui, illuminé par le repentir, « rentre avec allégresse dans la vie éternelle et sacrée de son être ». Les filles qu’il a laissées et qu’aime son fils sont les fruits de ses anciennes folies, fruits dont la saveur est à la fois enivrante et funeste, le mal ne pouvant engendrer que le maL L’amour de chacune est pour Ramido une cause de tourments nouveaux. Ouatre tragédies se succèdent ainsi, identiques et cependant diverses : Estella incarnant l’éternel féminin, synthétisant en elle seule son sexe tout entier; Ximena représentant la femme avant l’éveil du cœur, attendant pour s’épanouir le baiser de l’homme; Ormesinda personnifiant la forme déjà animée, ayant sa vie propre, son rythme personnel, mais ne vivant que pour l’amour, ne résonnant que
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pour se fondre avec l’amant dans une même harmonie; Juana symbolisant la flamme qui se consume ellemême; toutes cherchant en Ramido le feu qui les embrasera ; chacune lui demandant un amour différent. Finalement, ces quatre allégories se ramassent en une seule, se fondent dans ce portrait symbolique qui contient à lui seul tous les poisons distillés par Don Juan et d’où émane une mort perfide.
Quant à la haine que Don Juan veut amasser sur sa tête, qu’il réclame de sa femme et de toutes ses anciennes victimes, elle est la rançon de ses crimes; elle est « le tombeau où s’ensevelira éternellement le passé ». Après avoir longtemps lutté, souffert, le héros remporte enfin la victoire, et le couvent où il se réfugie est le port de salut qui lui ouvre une vie nouvelle. Le calme avec lequel il regarde mourir son fils, « ce limon formé de sa propre bouè, » exprime la sérénité avec laquelle il voit fuir à jamais ses fautes passées. La pièce comprend donc, en somme deux parties : la première nous montre le mal causé par le passage de Don Juan à travers la vie; la seconde contient la réhabilitation du criminel par le repentir. C’est, une fois encore, le thème romantique du salut, s’opérant non plus par l’intermédiaire de la femme aimée qui ramène à Dieu le pécheur, mais par la seule force de la conscience.
Don Juan ne cesse ainsi de prendre dans l’imagination des écrivains, comme dans l’esprit de la foule, de plus vastes proportions. On l’exalte, on en fait un symbole grandiose du mal ou du bien; on s’incline avec une sorte d’effroi religieux devant ce demi-dieu humain, qui marche à l’accomplissement de sa destinée, comme poussé par une volonté surnaturelle.
Cette grandeur tragique a été rendue dans un tableau saisissant par Baudelaire b qui semble avoir voulu synthétiser dans un vigoureux raccourci les conceptions les plus saillantes des âges précédents. L’indomptable orgueil que Molière a mis en Don Juan, l’idéalisme hautain que lui a donné le Romantisme ont trouvé une expression en quelque sorte plastique dans les cinq strophes où l’auteur des Fleurs du mal l’a représenté sur la barque fatale qui le conduit aux enfers. Ici, plus de drame, de récit, de développement : un tableau aux tons sobres, aux lignes nettes et saillantes, groupant harmonieusement les personnages mêlés aux aventures du séducteur, et les fixant chacun dans l’immobilité d’une attitude symbolique. C’est la vie et la fin du héros condensées en une seide scène. Autour de Don Juan, appuyé impassible sur son épée, dédaigneux et indifférent à tout ce qui n’est pas son rêve, sont réunies ses victimes : les unes, calmes et farouches : le mendiant aux avirons, le commandeur à la barre ; une autre, sombre et douloureuse : le Père désignant du doigt le fils qui l’outragea; celle-ci grimaçante : Sganarelle réclamant ses gages; celles-là, désolées et pitoyables : la foule gémissante des amantes, et parmi elles la chaste Elvire, semblant demander encore à l’infidèle un suprême sourire. On croirait une page inspirée par la vision d’un Delacroix, la transcription en vers d’un tableau ou d’un groupe sculptural^. Le poète n’a pas représenté, comme on eût pu l’attendre de cet évocateur d’impuretés, un Don Juan réaliste, vautré au milieu de chairs palpitantes, de
1. C’est la xv® pièce de Spleen et Idéal. Cf. la 1‘® édit, des Fleurs du mal. Paris, Poulet-Malassis, IS.'î?, p. 42.
2. Les tableaux ne sont pas rares dans l’œuvre de Baudelaire. Cf., notamment. Une Charogne, Bohémiens en voyage, Cicina, Sur le Tasse en prison d’Eugène Delacroix, le Feu, etc.
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cadavres sanglants : l’influence romantique a mis son empreinte sur sa vision. Au milieu de ces fleurs du mal, aux couleurs crues et aux senteurs morbides, celle-là brille entre toutes d’une beauté pure et saine
Vers la même époque, le romantisme allemand a produit un Don Juan non moins fier et superbe, mais plus jeune, moins éprouvé par la vie, plus idéaliste et plus candide que l’impassible image burinée par Baudelaire. A. Widmann, dans la deuxième partie de ses Dramatische Werke, parues à Leipzig en 1858, publiait un Don Juan de Maranna, u ein rornantisches Schauspiel », mi en vers, mi en prose, drame ou plutôt mélodrame qui, tout en s’inspirant à certains égards de la pièce de Zorrilla, substitue à l’intrigue espagnole
1. Baudelaire a certainement été hanté par le personnage de Don Juan. Dans les projets de drames assez nombreux qu’il avait conçus et dont plusieurs ont été publiés dans ses « œuvres posthumes » figure une Fin de Don Juan. L’auteur des Fleurs du mal oppose, comme M. Laverdant, à un Sganarelle, bourgeois raisonnable, pratique et avisé, enrichi aux dépens de son maître, un Don Juan sur le retour, toujours enivré de son idéal, et, dans son désespoir de l’atteindre, en arrivant à envier le bonheur des âmes vulgaires. Ce Don Juan a un fîls de dix-sept ans, déjà digne de lui. 11 est veuf; il a pour maîtresse une danseuse bohème qu’il a enlevée et qui a pour lui un culte admiralif; et il doit épouser une jeune princesse allemande. 11 vit dans un monde fantastique de voleurs, de bohémiens, de danseuses. En lui Baudelaire a incarné le véritable héros romantique, dédaigneux des réalités, des contingences humaines, tourmenté de besoins étranges, avide d’inconnu, mettant l’épée à la main pour arracher des zingaris à la police. C’est, en un mot, l’esprit d’indépendance en lutte contre la règle, contre la loi, contre la platitude bourgeoise, représentées par Sganarelle. L’auteur semble avoir voulu se peindre lui-mème ou du moins exprimer son idéal dans son héros. — Cf. Ch. Baudelaire : Œuvres poslkumes, Paris, Société du Mercure de France, 1908, p. 137-139.
les aventures les plus confuses et les plus extraordinaires L’œuvre est romantique par le caractère du héros, par l’enclievêtrement des événements où il est engagé, par tous les procédés de l’École : personnages antithétiques, complots, trahisons, lettres dérobées, haines de famille, rivalités de frères, jalousies d’amantes, déclamations lyriques. Sur tout cela plane un idéalisme pur, délicat, très allemand.
Don Juan est aimé par deux femmes : l’une, la comtesse Isabella, qu’il ,a abandonnée, incarne la jalousie, la haine, la vengeance; l’autre, Anna d’Ulloa, est l’image terrestre de l’amour chaste et profond. C’est elle qui régénère Don Juan ; sa rivale, ayant dérobé des lettres jadis écrites par celui-ci à la maîtresse du roi, donna Maria de Padilla, les confie pour se venger à Don Alonso, frère bâtard du monarque et amant de la reine. Ce personnage, haineux et vindicatif, s’oppose à Don Juan, héros chevaleresque, comme Isabella s’oppose à donna Anna. 11 complote contre la vie de son frère; découvert et pardonné grâce à l’intervention généreuse de Don Juan, il reconnaît ce service en dénonçant les anciennes amours de son sauveur avec la Padilla. Sa trahison ne produit pas sur le souverain l’effet qu’il en espérait; aussi, plein de fureur, il cherche â le poignarder. Cette fois le misérable subit le supplice qu’il a mérité ; mais sa mort ne décourage
1, Widmaiin a emprunté à Zorrilla, sans doute par riiitermédiaire de l’adaptation do Wilde, l’idée essentielle d’un Don Juan purilié par le chaste amour d’Anna et la vision finale au cours de laquelle le héros assiste à ses obsèques. Une invocation à la nature (acte 1, sc. ix) semble inspirée de Gœthe. Parfois aussi, on croirait retrouver des réminiscences du Cid : Don Juan est vaintiueur des Maures; il est aimé par deux femmes; un soufflet l’oblige malgré lui à tirer l’épée contre l’oncle de son amante; le roi le protège et jusqu’au dernier moment fait ce qu’il peut pour le soustraire à la colère de ses ennemis.
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pas Isabella. Celte amante furieuse vient sommer Don Juan de choisir entre sa main ou une guerre sans merci. A cette menace, le fier caballero, tout enivré de sa passion nouvelle pour Anna, répond en allant demander la jeune fille à son oncle, le gouverneur de Séville, Don Ulloa. Mais une vieille inimitié sépare les deux familles. Le gouverneur destinait sa nièce à Don Alonso. Il reproche à Don Juan la mort de ce dernier et lui jette son gant au visage. Un duel s’ensuit ; le gouverneur tombe mortellement frappé. « C’est mon bonheur que j’ai tué », s’écrie douloureusement Don Juan. Cependant, grâce au dévouement d’un ami qui s’accuse du meurtre, il conserverait l’espoir d’épouser Anna, si Isabella, toujours ivre de jalousie et de haine, ne le dénonçait. Elle a appris la vérité par le confesseur d’une suivante d’Anna et la révèle au roi. Don Juan est condamné à l’exil, tandis qu’Anna se retire dans un couvent. Mais exaspéré par l’injustice du sort, le héros va dans le cimetière braver sur son tombeau le gouverneur qu’il invite à souper. L’Esprit se rend à l’invitation et adjure son meurtrier de renoncer pour toujours à sa nièce. Don Juan se révolte ; dans un beau mouvement de lyrisme et d’amour, il revendique ses droits à la vie, au bonheur. La jeunesse, l’avenir sont à lui et gonflent son cœur de désirs. Les fantômes sortis de l’empire des ombres ne sauraient l’empecher d’aimer. Les rôles traditionnels sont ici renversés : l’Esprit apparaît comme le représentant d’une injuste vengeance, comme le défenseur d’une morale barbare. Don Juan au contraire, victime innocente de la méchanceté d’autrui, incarne la foi en toutes les nobles passions qui fécondent le cœur de l’homme. Il brave le destin, non par impiété ni par obstination, comme son aîné, mais parce qu’il se sent fort de la justice de sa cause. Il se rend donc à l’invitation du gou-
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verneur. Mais arrivé sur ^a tombe, il s’endort et il a un songe dans lequel il croit assister à ses propres funérailles ; triste présage delà réalité! Il s’éveille au milieu de soldats qui le conduisent au supplice.
Jamais le Romantisme n’avait encore transfiguré à ce point le légendaire séducteur. Ses fautes n’apparaissent plus que comme de lointaines erreurs, si estompées par le passé qu’on les voit à peine. Devant nous se dresse fièrement la silhouette d’un vaillant capitaine, d’un émule du Cid, qui a délivré son pays de l’invasion des Maures. Il l’emporte sur tous les autres chevaliers par le courage, par la force, par la beauté, et plus encore par son enthousiasme, par ses hautes aspirations. Il unit à la bravoure des anciens paladins un immense besoin d’idéal, d’amour et de sacrifice. Il dédaigne les sentiments médiocres, les actions faciles; il a honte de la bassesse où croupissent les hommes; il rougit de se voir admirer pour le peu qu’il a fait. A son père qui le croit dédaigneux et froid, il ouvre son cœur : il le lui montre dévoré d’une telle soif de passion qu’il souhaiterait étreindre l’Univers entier. Ce qu’il lui faut, c’est une femme qui unirait en elle seule toutes les beautés, qui serait comme l’âme même de son sexe. « Un soleil, mon père, un soleil! » s’écrie-t-il dans son transport. Cette femme il la trouve en Anna, incarnation de toutes les perfections célestes. Par elle, son âme achèvera de se purifier; toutes les souillures qui la polluaient encore seront lavées : « Mon cœur était corrompu, dit-il, mais auprès d’elle les mauvais sentiments disparaissent; un amour pur et serein me retient dans ses filets par des fils d’or U » Dès lors, il n’est plus que tendresse, charité,
« . dieses Herz war arg. In Eurer Niihe
Weicàt base Uùft und rein klare Liebe Spinnt rnich mit gold’nen Füden in ihr Netz. »
(Acté I, SC. viii).
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bonté; il oublie toutes les injures; il croit à la vertu, au désintéressement; les plus douces illusions le bercent, comme l’adolescent qui découvre la vie. 11 adresse à la nature un hymne enthousiaste. 11 voudrait se fondre en elle, pleurer des larmes de joie. Son cœur est si plein de sérénité que ses sens se taisent. En lui coulent la paix, le silence et la joie. Et quand la méchanceté des hommes, quand l’injustice des évènements lui arrachent le bonheur entrevu, il se révolte au nom de toutes les forces de vie qui l’animent, au nom de l’avenir qui se dresse plein de promesses devant sa jeune énergie : « Que m’importe, s’écrie-t-il, ce que j’ai fait jadis. Un vent frais me pousse, loin du sable et des écueils, vers la haute mer... Renoncera Anna, et pourquoi?... J’ai encore l’œil clair et perçant. L’empire des ombres se heurtera à la vie. A elle appartiennent la lumière et la jeunesse, l’honneur et la bravoure. C’est plus que suffisant pour anéantir les fantômes L » Et cependant il échouera dans sa lutte contre les bas sentiments, contre la rancune, contre la jalousie. Une fois de plus la réalité aura vaincu le rêve. I
Ce contraste entre l’idéal et la réalité, cette impuissance de l’âme ardente et généreuse à vaincre la