Don Juan et Faust, tragédie en 4 actes. Francfort
double crime. Faust qui a vu dans un miroir l’image d’Anna, s’est soudain épris d’elle. Sur son ordre, Mépbisto enlève la jeune fille à Don Juan et la transporte au sommet du mont Blanc, dans un palais enchanté. Là, il cherche vainement à toucher son cœur. Anna aime toujours Don Juan. Celui-ci, accompagné de Leporello, vient la reprendre à son ravisseur; mais Faust, ivre de jalousie, tue la jeune fille et se débarrasse de Don Juan en le faisant déposer par un nuage dans un cimetière, au pied môme de la statue du gouverneur.
L’aventure se termine au cours du festin offert par Don Juan à sa victime. Faust, désespéré de la mort d’Anna, bien certain désormais de ne pouvoir goûter aucune joie dans la vie, s’abandonne à Méphisto qui le livre aux esprits infernaux, tandis que la statue vient adjurer Don Juan de se repentir. Mais le libertin demeure impénitent, et le démon qui le guette l’emporte en lui disant : « Je te riverai à Faust... Vous avez tous deux couru la môme carrière sur deux chars différents. »
Cette fantaisie comprend des éléments tirés de sources diverses : les pâles amours d’Anna et d’Octavio, l’amour coupable, triste et profond de la jeune fille pour Don Juan, le caractère de celui-ci et le rôle de son valet Leporello sont empruntés à Mozart, mais à Mozart vu souventà travers l’interprétationd’Hoffmann. Des scènes bouffonnes entre Don Juan, le laquais et des gens de justice, les détails de l’invitation adressée à la statue sont un souvenir évident des Püppenspiele . Les réminiscences de Goethe sont nombreuses aussi : les traits essentiels du caractère de Faust; le rajeunissement du vieux savant; l’apparition dans un miroir de la jeune fille qu’il va aimer; certaines phrases même du texte. Deux détails sont directement empruntés à
Klingemaniî ; Faust tue sa femme pour prouver à Anna son amour (acte IV, sc. ir) et au début, dans une tirade patriotique, célèbre l’Allemagne, ses fleuves, ses montagnes, ses habitants, ses exploits, ses héros (acte I, sc. rr). Quant à l’idée d’unir les deux légendes, si elle a été réalisée pour la première fois par Vogt, elle est au début du xix** siècle déjà trop répandue pour qu’on puisse aftirmer que Grabbe la doive à son prédécesseur, Sans doute, la tragédie de Vogt est aussi un mélange bizarre de magie et de symbolisme; mais le .sens de son œuvre est fort différent, et de plus il a fondu en un seul personnage Don Juan et Faust, qui non seulement restent distincts chez Grabbe, mais sont en lutte l’un contre l’autre et symbolisent chacun une idée fort différente.
Faust est l’homme avide de savoir, de bonheur, d’absolu; il a tout étudié; sans se lasser, il a parcouru le monde et fait le tour des choses. Ses recherches ont été vaines, le doute le poursuit et le dévore. Il ne peut saisir la vérité, et cependant il y aspire. Le dieu mystérieux dont il a besoin, il le découvrira, dût-il pour l’atteindre, passer par l’enfer. Satan a entendu son vœu et vient à son aide. Mais c’est un pauvre auxiliaire qui n’apportera aux aspirations surhumaines de son compagnon d’autres satisfactions que celles des sens, et n’emploiera pour les réaliser que de puérils artifices de magie. A cette âme éperdûment éprise d’infini, il offre comme souverain bonheur une bonne bouteille et une maîtresse, une sorte d’épicurisme égoïste et terre â terre. Faust est cependant enivré par une image de femme qu’il lui présente. La félicité suprême que la science, la religion, la philosophie lui ont refusée, va-t-il enfin la trouver dans l’amour? L’amour tel qu’il le conçoit est une llamme dévorante, une force invincible « qui le soulève jusqu'au firmament » ; mais cet
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amour qu’il sent en lui, le malheureux ne peut l’inspirer. En vain, il s’efforce par des paroles ardentes de le faire passer dans le cœur de donna Anna; celle-ci, froide et dédaigneuse, le repousse : ce n’est pas lui qu’elle aime. Le surhomme lui cau^e autant d’effroi que d’horreur. Exaspéré, Faust lui ôte la vie. Voilà donc tout ce qu’il peut faire : engendrer la haine et la mort : sa puissance n’est faite que de mal. Elle ne peut résoudre l’énigme du bonheur.
Ainsi Faust symbolise la vanité de l’effort humain pour s’élever au-dessus du savoir borné et des voluptés médiocres que l’intelligence et les sens donnent à l’homme. Il est un fou de n’avoir pas compris les ironiques et sages conseils de son infernal compagnon. Il meurt pour avoir voulu, lui, homme, réaliser le divin.
En face de lui. Don Juan est le joyeux compagnon, le voluptueux viveur tout entier au plaisir présent, que ne préoccupe aucune 'chimère, qui sait ce que vaut la vie et se contente de ses joies faciles, mais douces. C’est un sensuel et un égoïste qui aime les femmes, le vin, la nature, qui ne comprend guère que l’homme se tourmente quand les deux sont si clairs, les raisins si dorés sur la colline, les joues des vendangeuses si fraîches et rebondies, leurs jupes si galamment retroussées. C’est aussi un sceptique qui ne croit guère à la fidélité ni à la vertu et pas davantage à Dieu ni au diable; un ironiste aimable et sans amertume qui se raille des roulades et des formules apprises du bel Octavio, qui s’amuse le premier du bon tour que Faust lui a joué en lui ravissant Anna, et ne partage pas la vertueuse indignation de Don Guzman. Quand Faust croit le désespérer en lui apprenant la mort de son amante ; « Désespérer! lui dit-il en riant, n’y a-t-il pas mille autres jeunes filles? Je
tends les voiles et je pars pour un autre voyage. » Cet épicurien sans scrupules incarne, par opposition à Faust, la grossièreté des instincts naturels. Si Faust place son idéal trop haut, dans un inaccessible empyrée, Don Juan met le sien trop bas. C’est une âme terre à terre et matérielle. Si son rival est châtié pour avoir péché par orgueil, il est puni lui, au contraire, pour la vulgarité de ses désirs.
De ce contraste se dégage le sens du drame. L’homme est matière et esprit : de ces deux éléments, Fun n’engendre que sensualité et égoïsme, l’autre vanité et impuissance. Toute la vie oscille entre ces deux pôles également éloignés de la vérité. Si l’homme suit Faust, il ne réalise rien; c’est un malheureux tourmenté, victime de son rêve ; s’il imite Don Juan, il tombe dans la brutalité et dans le matérialisme. Conclusion : de toutes parts le néant, la misère. 11 n’est ici-bas qu’un seul triomphateur : Satan.
Cette sombre théorie est imprégnée de l’esprit de négation, du pessimisme systématique, de la croyance en la toute-puissance du mal, qui sont le fond de la
philosophie de Grabbe et se retrouvent dans toutes ses œuvres. 11 ne lui manque pour émouvoir qu’une expression plus simple, moins de phraséologie et d’extravagance.
Non moins pessimiste est la nouvelle de Kahlert^, qui, sans appartenir à la légende de Don Juan, en est directement inspirée.
Elle est née du même état d’esprit que le drame de
1. Donna Elvire. Cette nouvelle appartient à la jeunesse de Kahlert; elle fut publiée pour la F® fois dans le Gessellschajter en 1829 et réunie avec d’autres sous le titre de Novellen, en 1832.
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Grabbe. Il s’agit ici d’un acteur, Reinhold de P., qui, pour échapper au mysticisme maladif de son époque, a d’abord étudié la philosophie, la médecine et les sciences^ naturelles; en même temps, il consacrait ses loisirs à la musique. Ses études l’ont conduit à un scepticisme universel. Il ne voit plus dans les choses que des apparences, et la vie lui semble un vain mirage. Pour s’étourdir et oublier ses tourments intellectuels, il se plonge dans la débauche. Devenu acteur, il obtient dans le rôle de Don Juan un immense succès, et il est aimé par une de ses camarades, Rosalie Walter, aussi grande artiste que chaste et noble femme. Cet amour purifie quelque temps le cœur de Reinhold; mais bientôt une autre actrice, d’une beauté froide et impassible, d’un orgueil démoniaque, devient maîtresse de son cœur. Celle-ci, dans une représentation du Don Juan de Mozart, où elle tient le rôle de donna Anna, se sent éclipsée par Rosalie en donna Elvire. Prise d’une fureur jalouse, elle pousse son amant à empoisonner sa rivale. C’est elle maintenant qui joue Elvire; mais le souvenir de la morte est si vivant que chaque parole de son nouveau rôle lui semble chanté par le fantôme de sa victime. Épuisée de terreur, elle tombe morte sur la scène; Reinhold devient fou et meurt lui-mème peu après.
Vers la meme époque, en octobre 1830, dans une nouvelle de ses Études philosophiques, intitulée l’Élixir de longue vie^ Balzac a imaginé, à propos de
1. Cette nouvelle parut pour la R® fois dans la Revue de Paris du 24 octobre 1830. Elle était divisée en deux parties : Festin et Fin. Elle fut publiée en volume en 1831 dans les Romans et contes philosophiques I
Don Juan, une fantaisie à prétentions morales, qui, l)our la première fois en France, néglige le thème légendaire, tout en conservant au héros les traits les plus odieux de son caractère.
Fils d’un riche commerçant italien du xvF siècle, Don Juan Belvidero, jeune et insouciant débauché, reçoit de son père mourant un élixir de vie, dont le vieillard lui demande d’oindre son cadavre qui retrouvera aussitôt la vigueur de la jeunesse. Mais Don Juan, pressé de jouir de la fortune de son père, se garde bien de lui rendre l’existence, et mettant en réservé pour lui-même la précieuse liqueur, il s’élance dans le monde pour en savourer les félicités. Il les goûte toutes, en homme qui n’étant jamais dupe de ses passions excelle à tirer de la vie, comme d’un fruit, la pulpe la plus savoureuse. 11 sait se garer de l’amour fidèle qui n’est qu’une source de maux; il recherche les plaisirs faciles de la possession et « n’aime que la femme dans les femmes ». Il ignore les transports sublimes, les grands sentiments, les hautes pensées; il est toujours froid et maître de lui. Le spectacle de la vie l’a rendu sceptique; il nie le bien et la Providence; il ne voit dans le monde qu’une comédie, où chacun remplit plus ou moins habilement son rôle, et il est lui-même un incomparable acteur : ironiste, politique habile à tourner les lois qui le gênent, il incarne les plus grands génies du mal : c’est à la fois Don Juan et Faust.
Quand sa jeunesse s’est ainsi passée à se jouer de
tout et de tous, à faire servir à la satisfaction de ses désirs les hommes, les femmes, les institutions, les arts, la religion même, il fait de sa vieillesse le couronnement de son existence d’égoïsme et de mensonge. Il se marie à soixante ans avec une femme sage et pieuse, doua Elvire, afin d’être plus assuré de trouver
les soins que réclame son âge. 11 élève son fils, Don Philippe, dans de rigides sentiments de piété, comptant bien les mettre à profit à l’heure de sa mort. Et en effet, quand celle-ci arrive, il révèle au jeune homme le mystère de l’élixir et lui recommande d’en frotter son corps. Don Philippe obéit et commence par oindre la figure du mort qui reprend soudain les couleurs de la jeunesse; à cette vue, Don Philippe épouvanté s’évan<mit, en laissant échapper le flacon qui se casse. La tête de Don Juan seule est ranimée; le reste du corps n’est qu’un cadavre. La foule des serviteurs crie au miracle. Un abbé, ami de Don Juan, et que celui-ci a toujours soupçonné d’avoir entretenu des rapports avec Elvire, fait transporter le défunt à l’abbaye de San Lucar, pour y recevoir la canonisation. Pendant l’office, tandis que l’assemblée en prière entonne le Te Deum, la tête qui a suivi jusqu’alors ironiquement toute la cérémonie, lance de diaboliques imprécations, puis se détache du corps et, se jetant sur le crâne de l’abbé qu’elle dévore, elle lui crie ; « Souviens-toi de doua Elvire. » Et landis que le prêtre expire, elle ajoute sardoniquement : « Imbécile, dis donc qu’il y a un Dieu. »
Cette élucubration comprend deux éléments assez différents : tout d’abord, sous le nom de Don Juan, fils d’un commerçant enrichi, l’auteur a peint un de ces jeunes bourgeois égoïstes, avides d’argent et de plaisirs, aux mœurs dissolues, qu’il allait bientôt mettre sur la vaste scène de sa Comédie humaine. Don Juan Belvidero est un précurseur immédiat des Rastignac et des Hulot. Sous son nom, Balzac esquisse une de ces satires, mi-philosophiques, mi-sociales, dont il a rempli ses écrits, sur la fausseté des sentiments humains, l’hypocrisie des conventions mondaines, les grimaces et les simagrées des hommes. OEuvre
d’une ironie et d’un pessimisme un peu artiflciels, la nouv^elle se développe dans une de ces fictions extraordinaires dont l’auteur était coutumier. Ce serait, s’il faut l’en croire, un conte d’Hoffmann qui lui aurait fourni l’élément merveilleux de son sujet. Dans l’avis au lecteur qui précède son récit, il déclare en effet qu’il tient celui-ci d’un ami, qu’il le trouva lui-même plus tard dans un recueil du commencement du siècle et que selon ses conjectures, il serait dû à Hoffmann. L’indication est peu précise et peu exacte. De tout temps, on a cité des élixirs et des onguents guérissant miraculeusement les plaies et ressuscitant les morts. Martine, dans le Médecin malgré lui^ raconte pareille merveille d’une liqueur dont userait Sganarelle. Dans les Élixirs du diable, un religieux possède un vin qui a la vertu de transformer la personnalité de quiconque en boit. Mais il n’est pas ici question de résurrection. C’est donc de son imagination surtout que Balzac a tiré Je côté surnaturel de son conte. Hoffmann a pu lui fournir l’idée et la manière de mêler le merveilleux à la réalité, et c’est ce contraste entre l’extravagante fantaisie de l’aventure et le réalisme du héros qui donne au récit sa véritable originalité. Quant à Don Juan, personnage cynique et méprisable, il ne semble guère être le contemporain du Don Juan idéalisé de Blaze et de Musset.
Cette conception d’un Don Juan vicieux, corrompu et corrupteur, semblait abandonnée en France après Namoiina, lorsque soudain une voix éloquente prononça contre le donjuanisme un violent réquisitoire. En 1833, après sa rupture douloureuse avec Sandeau et un essai malheureux de consolation avec le froid et scep-
tique Mérimée, George Sand mit dans Lélia ^ toutes ses rancunes personnelles contre les hommes, en meme temps qu’elle y exprimait ses idées sur les droits méconnus de la femme, jouet et victime de l’orgueil et de l’égoïsme masculin.
Dans la dernière partie de son roman 2, elle conduit Stenio, désabusé de la foi et de l’amour, dans l’asile où Magnus devenu prêtre a cherché un refuge contre ses souvenirs et contre des tentations nouvelles. Après avoir en termes amers démontré au pécheur converti combien est grande encore chez lui la faiblesse de la chair, puisqu’il n’ose plus affronter le monde ni son ancienne amante, Stenio, faisant un retour sur lui-même et sur ses malheurs, lance une virulente apostrophe à ce Don Juan si honteusement célèbre, dont il a eu la démence de faire son maître et dont les leçons l’ont perdu. Prenant à partie le héros fâcheusement réhabilité, il montre que sous son prétendu désir d’idéal se cachent des sentiments égoïstes et de vils instincts; que ses rêves sont faits d’ambitions misérables et qu’il n’est en réalité qu’un <c libertin sans cœur, une âme de courtisan effronté dans le corps d’un valet de charrue ». Sa mort est le juste châtiment de ses mensonges et des deuils qu’il a causés. Cette diatribe achevée, Stenio pour satisfaire la conscience publique révoltée contre tous les Don Juans, va se noyer au fond d’un lac.
Dans cette satire, parfois déclamatoire, contre le donjuanisme, George Sand épanche ses rancœurs récentes de femme trahie, ses griefs, d’ailleurs légitimes, et ses protestations enflammées contre la pré-
1. 11 en parut un premier fragment dans la Revue des Deux Mondes du 15 mai 1833; la l’'" édition parut le 10 août de la même année.