‹ La légende de Don JuanChapitre 14 sur 58 · Cliap. Lxii, tome 111 de l’édition IBonnaire · texte numérisé non relu

Cliap. Lxii, tome 111 de l’édition IBonnaire

Stenio trouve piquant d’aller disputer contre son ancienne amante. Dissimulé sous des vêtements féminins, il prend la parole et développe avec une habile subtilité cette idée que la femme ne doit pas borner son idéal aux plates satisfactions d’une vertu bourgeoise. Elle doit consacrer au salut des pécheurs les dons qu’elle a reçus du ciel et leur prodiguer les trésors de son amour. En souffrant pour eux, elle les élèvera jusqu'à Dieu et les rachètera par sa souffrance. Pour rendre sa pensée plus vivante, Stenio rappelle la légende de Don Juan, cet inlassable amant, qui, après avoir abandonné les plus belles et les plus pures d’entre les femmes, allait devenir la proie de Fange des ténèbres, quand il fut sauvé par son ange gardien. Celui-ci obtint de l’Éternel la faveur de s’incarner en une femme; il se fit aimer de Don Juan et le convertit.

En écoutant cette réhabilitation intéressée du séducteur, cette invitation impudemment adressée aux honnêtes femmes de sacrifier à son salut leur- vertu et leur bonheur, Délia a deviné l’intention maligne du narrateur. Prenant à son tour la parole, elle expose quelle fut la vraie fin de Don Juan, qui séduisit Fange, et loin de se convertir ,' continua le cours de ses débauches et de ses crimes. Son ange en perdit la raison, « la conscience de sa nature divine et l’espérance de l’immortalité ». Quant à lui, il mourut dans Fimpénitence et fut emporté en enfer par les démons.

Après ce récit, l’abbesse, reprenant pour son compte le discours que Fauteur, dans l’édition de 1833, avait mis dans la bouche de Stenio, précise et développe la leçon qu’elle vient de donner. Elle stigmatise la tendance des mœurs actuelles et de la littérature à faire de Don Juan la victime d’une belle chimère; elle renverse du piédestal où le Romantisme Fa hissé, ce faux amant de l’idéal qui n’a jamais aimé que les

plaisirs et lui-même, qui, loin de soutenir une lutte glorieuse contre les vulgarités de l’amour terrestre, n’a jamais eu que des désirs grossiers et des espérances impures. Quant à ses victimes, elles se perdent avec lui, et leur fol orgueil de prétendre convertir un Don Juan, de réussir là où leurs devancières ont échoué, les conduit à la déchéance et à la ruine.

En déchirant ainsi brutalement les voiles dont se pare le Don Juan moderne, en démasquant la fausseté de sa nouvelle attitude et l’invraisemblance de sa conversion, George Sand signalait ce qu’il y a de dangereux pour la morale et la société dans la théorie romantique du donjuanisme. L’apparente beauté de cette conception peut plaire à l’imagination; la tentation de jouer auprès de Don Juan le rôle d’une sœur Marthe peut même séduire une âme pieuse et charitable; mais au fond, c’est uniquement pour exalter un égoïste, de quelque nom qu’il couvre la brutalité de ses instincts, que tant de cœurs sont brisés, tant de vertus souillées, tant de vies même sacrifiées.

Les dangers de cette réhabilitation seront encore indiqués par la suite et, à côté des interprétations issues du Romantisme, se continuera en France comme en Allemagne la vieille tradition qui fait de Don Juan un agent de souffrances et de maux. Il sera la première victime de son égoïsme et de son faux idéal. Il découvrira un jour son erreur et ses regrets seront ses premiers supplices. Il finira dans l’amertume, châtié par sa conscience, non moins que par le ciel.

' Mais sous rinfiuence allemande, la France ne se contentera pas de lui donner un pessimisme qui contraste étrangement avec sa gaîté de jadis. De cet être

au sang ardent, elle fera une abstraction philosophique. Elle l’associera à Faust et montrera dans cette union de

... deux hommes élus qui, seuls maîtres du monde,

Régnent l’un sur l’esprit et Fautre sur la chair i

la double faillitè de l’intelligence et des sens dans la recherche de l’absolu.

Le Romantisme français, dont l’amour du symbole ne fut pas une des moindres originalités, devait être tenté par ce contraste si fécond en thèmes lyriques, si propre à inspirer des déclamations sur la vanité des désirs humains, sur les aspirations contradictoires de la chair et de Tâme, si bien fait pour suggérer des allégories et des antithèses.

C’est ainsi que dans la première journée de son poème symbolique de Livia 2, Eugène Robin représentait Faust causant dans' une hôtellerie avec Don Juan. Fatigué de poursuivre la vérité, désespéré de l’inanité de la science, Faust demande le secret du bonheur au jeune homme rayonnant d’espérance et de joie près duquel il est assis. Don Juan lui montre son erreur : il n’a cueilli que le fruit le plus amer de l’arbre de la vie. Pour lui, au contraire, dès sa tendre jeunesse, un rêve qui le transporta dans l’Eden, lui révéla que vivre ce n’est pas savoir, c’est aimer :

Mais vivre c’est sentir ; mais vivre, c’est aimer,

C’est s’éprendre de tout, c’est se laisser charmer,

C’est idolâtrer Dieu du profond de son âme.

Dans sa création la plus belle, la femme.

Aimer, aimer, c’est tout : c’est l’immortalité!

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