‹ La légende de Don JuanChapitre 15 sur 58 · Robin, Liuia, D® journée · texte numérisé non relu

Robin, Liuia, D® journée

2. Livia, poème dramatique en 5 journées, par Eug. Robin, Paris, 1836.

Il a donc vécu pour la femme, « aimant le monde en elle » et il a trouvé dans cet amour la source inépuisable de toute félicité. Il n’a pas eu la folie, quand il aimait, de songer que son amour pourrait un jour finir, et de corrompre ainsi son bonheur présent par la crainte des désillusions futures. Il a cru à l’éternité de l’amour et s’il a aimé si souvent, ce ne fut point par inconstance ; en chaque femme il a aimé la même image de beauté, le même idéal qui s’est renouvelé sans cesse, sans s’épuiser jamais.

Ce Don Juan enivré de bonheur, incarnation de la jeunesse, de l’enthousiasme, de la confiance que donne dans la vie un noble but, antithèse brillante au découragement de Faust, charme et séduit le triste docteur qui, émerveillé d’avoir enfin découvert la solution du problème, s’élance à son tour à la poursuite de l’amour. Soudain, mystérieuse et sinistre allégorie, une figure menaçante apparaît dans le fond : c’est la statue du commandeur.

La même année, un poète provençal, déjà connu par des œuvres politiques et sociales vibrantes de libéralisme, Adolphe Dumas, faisait accepter par le comité de lecture du Théâtre français un drame en vers, en cinq actes : la Fin de la Comédie ou la Mort de Faust et de Don Juan \ dont le censure interdisait la représentation.

La pièce est une allégorie pleine d’allusions à l’état moral et politique de la France sous la monarchie de Juillet, aux efforts du parti légitimiste pour ramener l’ancien ordre de choses. Sous les noms de Faust et

1. Cette pièce restée manuscrite a été remise par les héritiers du poète à Frédéric Mistral qui l’a déposée au Musée Galvet à Avignon. Elle y porte la cote Ms 4248»

de Juan, l’auteur a personnifié le mal dont souffre la France moderne : l’égoïsme et l’esprit d’individualisme, en conflit avec l’amour de l’humanité. Les deux héros symbolisent l’action dans ce quelle a de plus dangereux pour la société, pour son indépendance et pour son repos : Faust est l’ambitieux, le Catilina du XIX® siècle, avide de conduire les hommes, de régner sur le monde par la force. Plein de mépris pour son homonyme d’Allemagne qui n’était qu’un rêveur, il a mis son intelligence au service de la contre-révolution; il a poignardé l’homme qui incarnait l’esprit nouveau, et devenu ministre d’État, il imagine de livrer la France libérale au despotisme des vieilles monarchies. Juan, son frère, représente le môme besoin ardent de vivre et d’agir, non plus par l’intelligence mais par les sens, non plus pour dominer et asservir ses semblables, mais pour tirer d’eux le plus de jouissances possible. 11 se raille de la conception surannée de l’amour bourgeois : amour de tout repos, amour de pénitence! 11 1 ui faut des amours toujours renouvelées : son idéal est de triompher en courant, sans souci des bonheurs brisés, des vies sacrifiées. 11 a séduit une jeune fille, Sylvia, tendre fleur d’innocence, l’a obligée à tuer l’enfant qu’elle a eu de lui, puis l’a abandonnée pour courir à d’autres voluptés, et finalement a épousé, pour avoir l’or nécessaire à ses plaisirs, la fille d’un riche^parvenu.

Mais dans leur lutte contre la liberté et le bien, Faust et Don Juan sont vaincus. La justice incarnée dans le père de Sylvia, Albert, avocat général, le pur amour représenté par Pol, le fiancé malheureux de la jeune fille, l’emportent sur l’iniquité et la corruption. Convaincus de crime, les deux frères sont conduits à l’échafaud : Faust meurt impénitent, inébranlable dans ses erreurs. Juan, au contraire, touché par les larmes de

Sylvia, par les adjurations de Pol qui s’est fait prêtre et qui l’assiste à ses derniers moments, renie ses fautes et se repent. 11 sent la misère de sa vie de débauches; il comprend que le bonheur eût été dans cet amour honnête auprès duquel il a naguère dédaigneusement passé et il marche bravement au supplice qu’il reconnaît avoir mérité. Après sa mort et après celle de Faust, la pureté et la vertu triompheront dans la* société future avec la liberté et la justice h

I. L’influence que les idées politiques ont exercée en France après la révolution de 1830 sur la légende de Don Juan s’est manifestée aussi en Allemagne. En 1846, en pleine fermentation sociale, un romancier libéral et anticlérical, George Hesekiel, associait les noms de Faust et de Don Juan dans une œuvre inspirée des préoccupations présentes. Son Faust et Don Juan (Altenburg, Julius Helbig, 1846) est un roman à la fois politique et fantaisiste sans aucun rapport avec la légende de Faust, ni avec celle de Don Juan, Des théories sociales sont insérées dans des aventures extraordinaires et même extravagantes. Don Juan d’Aurinia est un vieux général espagnol, appelé d’Amérique en Europe par son ami Faust, pour lutter contre la toute-puissance de la ploutocratie. Faust est un jeune homme qui représente l’esprit nouveau. 11 veut, non seulement substituer aux vieilles monarchies de droit divin un régime constitutionnel, mais alfranchir le peuple d’un maître plus terrible que l’ancienne noblesse : l’argent. Don Juan est au contraire le défenseur de la légitimité, de l’Eglise, de l’aristocratie. Il est le passé et Faust l’avenir. Cependant, tous deux s’accordent dans une même haine de la bourgeoisie riche, égoïste, qui alîame le pauvre. Pour la réduire à merci, Don Juan, en soldat qui ne connaît que les solutions violentes, propose de lâcher contre elle les masses déchaînées. Faust, plus pacifique, n’a confiance que dans la force de l’esprit. Il expose son projet de réorganisation sociale : il ne veut pas du communisme, l’égalité des biens lui paraissant contraire à la vie des Etats et destructrice de la famille. Son idéal est l’Humanisme (nicht'Gommunismus aber Humanismus). A l’oligarchie des millionnaires, il entend substituer une démocratie de fortunes moyennes. Son but est d’empêcher la centralisation de l’argent, de le répartir de telle façon que le travailleur ait assez de loisirs pour se cultiver et s’élever à la vie intellectuelle. Don Juan consent à l’aider dans la

Ce double insuccès de P’aust et de Don Juan, cette faillite du savoir et de la volupté ont, vers la même époque, inspiré à Théophile Gautier un de ses tableaux les plus vigoureux et les plus colorés. Une première fois, en 1831, dans son poème allégorique d'Albertiis, il avait fait intervenir Don Juan. Une -vieille et affreuse sorcière — le Péché — est redevenue jeune et belle pour séduire Albertus — l’ame pure. — Son chat sert d’intermédiaire entre la femme et le jeune homme. A cette occasion il se métamorphose lui aussi, et prend les traits de Don Juan. Mais c’est un Don Juan démoniaque,

à la lèvre que crispe un rire sardonique,

au regard oblique, au geste anguleux, symbole de l’amour pervers qui souille l’âme et tue l’idéal.

Plus tard, Gautier reprit le personnage en le modifiant. Cette fois, il substitua à la rapide esquisse qu’il avait donnée dans Albertus un portrait plus complet. Dans la partie centrale de la Comédie de la Mort (1838), il interpelle dans leurs cercueils les cadavres que rongent les vers et que torture plus encore peut être la survivance des sentiments humains : la douleur de l’oubli, l’angoisse des jalousies posthumes, la tristesse des illusions brisées. Puis, il interroge sur le mystère

réalisation de son rêve humanitaire, mais après des aventures de toutes sortes à la recherche d’une fille qu’il a perdue, tandis qu’il est lui-même poursuivi par un de ses petits-fils qui veut venger la mort de sa mère, il échoue dans sa double tentative pour améliorer le sort des ouvriers et pour faire remonter sur le trône son roi, don Carlos. Vaincu et découragé, il repart pour l’Amérique. Faust, qui n’a pas obtenu plus de succès, s’embarque pour le rejoindre, mais périt dans un naufrage.

de la vie et de la mort les trois personnages qui ont le plus profondément sondé les passions humaines : Faust, Don Juan, Napoléon. Au premier il demande s’il a trouvé dans la science la solution du décevant problème : mais le pauvre docteur se plaint que l’arbre du savoir n’ait produit pour lui que fruits empoisonnés. Ses durs travaux ont abouti au doute, au néant. Son cœur s’est desséché; son esprit s’est vidé dans de stériles recherches. La vérité était dans l’amour ; il le comprend trop tard.

A cette révélation, le poète, conduit par son guide funèbre, va questionner l’homme qui a le plus aimé sur la terre : Don Juan. Celui-ci n’est plus le fringant amant d’Elvire, le cavalier à l’œil brillant, au rire sonore. Ses cheveux ont blanchi, son front s’est ridé; ses joues sont creuses; son regard est glacé; son dos se courbe; ses pieds sont mal affermis et ses mains tremblent. Il est pâle et blafard; la fièvre brûle ses lèvres. Lamentable dans sa décrépitude, il attend vainement sous un balcon désert l’inconnue qui ne paraît plus. Alors, désespéré, il ouvre enfin son cœur à tous ces jeunes gens avides de voluptés, pleins d’ardeurs inquiètes, qui envient sa fortune et ses succès, et qui se contenteraient, pour apaiser leur soif d’amour, delà plus dédaignée de ses victimes. Ces baisers dont ils rêvent, ces plaisirs dont la vision les halluciné, plus qu’aucun homme il en a savouré les amères délices : il a aimé des vierges et des courtisanes; il a connu l’amour pur et l’immonde débauche ;

Aux yeux mortels, jamais dragon à tête d'homme N’a d’un plus vif éclat fait reluire la pomme De l’arbre défendu.

Mais c’est vainement qu’il a demandé toute joie aux voluptés de la chair. Aucune femme aimée n’a pu T. II. 7

échauffer sou cœur, apaiser les désirs dont il était brûlé.

Goirime un mineur qui suit une veine inféconde . J’ai fouillé nuit et jour l’existence i)rofonde Sans trouver le filon.

L’amour l’a trompé; il n’a pas écarté devant ses yeux le voile mystérieux du bonheur. Peut-être l’énigme de la vie restée close pour lui était-elle dans la vertu? Aussi regrette-t-il de n’avoir pas, comme Faust, cherché la vérité dans la science, et lui, jadis le prêtre enthousiaste d’Eros, il conclut par ces conseils de vieux pédant :

N’écoutez pas l’amour car c’est un mauvais maître;

Aimer c’est ignorer et vivre c’est connaître.

Cette sinistre évocation d’un Faust désabusé, d’un Don Juan vieilli s’enviant réciproquement leur existence, ce double symbole de la faillite du savoir et du plaisir n’est pas nouveau sans doute et la philosophie qui l’inspire est devenue quelque peu banale. Faust avec son désir sénile de Marguerite est un vieillard épuisé par l’étude, qui regrette sur le tard de n’avoir point festoyé au temps de sa jeunesse. Don Juan est une caricature lugubre du héros de Musset. Vieillard usé, il essaye lamentablement de dissimuler sous le fard et la perruque les ruines de son corps. Le rêve qui transportait sa jeunesse s’est évanoui. Vaincu dans sa lutte, ce séducteur, dont les courtisanes même ne veulent plus, se désole, par dépit d’amour, de n’avoir point blanchi sur des grimoires ou sur des alambics. Alors que le Don Juan de Musset, l’œil inlassablement fixé sur sa chimère, ignorant le désespoir et le doute, triomphe de la statue de pierre, symbole de la destinée brutale qui le tue sans l’abattre, et sort grandi de sa défaite, le Don Juan de Gautier a perdu toute

illusion ; infidèle à sa foi, il brûle ce qu’il a adoré. L’un est un croyant mystique qui meurt pour son dieu; c'est le Don Juan éternellement jeune, dont les ans ne peuvent glacer le sang, ni refroidir l’enthousiasme. L’autre n’est plus que le fantôme de luiméme : sceptique et morose, il renie sur le tard un dieu que son cœur desséché ne peut plus adorer.

L’échec misérable du donjuanisme dans sa course au bonheur, son immoralité et ses dangers sont aussi longuement exposés dans un drame en 5 actes en vers 1, de Sigismund Wiese, qui n’a pas été sans inlluence sur les contemporains, sur Lenau notamment.

Don Juan, malgré les reproches d'un ami, le sage et honnête Alexandre, qui tâche de le ramener au sentiment de ses devoirs, proclame bien haut, comme une sorte de dogme naturel, le droit à l’amour, et il met en pratique ses théories. Il séduit tout d’abord la sœur même de son ami, Alexandra, fiancée à un jeune idéaliste, niais et ridicule, le seigneur Fernando, duc de Cordova. La jeune fille a été troublée par le seul regard de Don Juan; les dissertations nébuleuses de son fiancé sur les joies de l’amour pur, des désirs immatériels et des éternelles espérances, ne pèsent guère en face des voluptés plus réelles c{ue ce regard lui promet. Il suffit à Don Juan de quelques paroles enflammées, suivies d’un baiser facilement dérobé, pour qu’Alexandra se donne à lui. Mais, son désir satisfait, le séducteur est aussitôt pris de lassitude; il abandonne froidement sa maîtresse, et, comme celle-ci indignée fait

DonJuariy 1840*

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à son frère l’aveu de sa faute, il tue successivement en duel le vieillard et Fernando accouru à son secours.

Après cette aventure renouvelée des exploits de Don Juan Tenorio, il pénètre dans un couvent, comme Don Juan de Marana, pour y séduire une religieuse, Mathilde, la propre sœur de Fernando. 11 enlève et épouse la jeune fllle; mais au bout de deux ans de mariage, sa constance lui pèse et il trahit sa femme pour la fille de son propre intendant, Isabelle. Mathilde ; qui a surpris les deux amants, se tue de désespoir; Isabelle se jette dans un puits. Quant à Don Juan, il court déjà à de nouvelles amours et séduit une autre sœur de Fernando et de Mathilde, Clara, fiancée au vertueux Alexandre. La jeune fille, quoiqu’avenie des crimes de Don Juan, ne peut résister à l’ascendant de son amour; elle a meme pour lui des paroles de pardon : seule, elle le comprend et le plaint de ne pouvoir atteindre le bonheur qu’il poursuit vainement à travers les trahisons et les meurtres. Cet amour d’un nouveau genre, fait de pitié et de tendresse, touche et convertit Don Juan. Mais les deux amants n’en goûteront pas la douceur. Ils ont été surpris par Alexandra qui, folle de désespoir,* leur verse une coupe empoisonnée, et ils meurent tous deux n’ayant fait qu’entrevoir la félicité que leur promettait le véritable amour.

Le donjuanisme apparaît ici comme un mélange assez curieux du sensualisme italien et de l’amour passionné des romantiques. La double influence des pièces allemandes du xviiF siècle, issues des comédies italiennes, et de la conception de Musset et de Dumas n’est pas douteuse. Don Juan se réclame comme ses ancêtres italiens, français, allemands et anglais, des volontés de la nature, pour justifier la libre manifestation de ses instincts. C’est un thème qu’il développe

avec complaisance devant Alexandre et devant Fernando, ces deux apôtres de l’idéalisme et de l’amour platonique : la nature a mis en lui des besoins charnels, le désir impérieux de jouir des réalités et de satisfaire ses passions, au lieu de se leurrer de vagues espoirs et de chimériques voluptés. C’est une hypocrisie des âmes faibles et lâches que de comprimer sous les noms de vertu et de pureté les plus légitimes exigences de la nature. Il sent en lui sa force sacrée. Le reste : philosophie, religion, art, n’est que duperie. Mais son naturisme n’a plus la brutalité grossière qu’il avait dans la bouche du Don Juan de Villiers, de Rosimond et de Shadwell. Il n’est plus l’expression d’un instinct bas et égoïste. Le Romantisme l’a transformé et épuré. 11 deyient une force intérieure, un instinct supérieur et fatal, un dieu irrésistible qui entraîne presque malgré lui quiconque en est possédé.

L’Epicurisme prend ici une nouvelle forme : c’est l’exaltation de la passion, de la liberté, de la vie pleine, ardente, de l’amour dans tout son épanouissement. Don Juan conçoit si bien la nature comme une puissance noble et belle qu’il relève sévèrement les théories de son valet, grossier personnage qui a du naturisme une conception cynique et basse. C’est donc à une loi supérieure qu’il obéit. La nature a mis en lui de sublimes ardeurs et elle le pousse à les satisfaire sans tenir compte des larmes et des deuils. Pour atteindre le but qu’il vise, pour réaliser l’idéal dont il se sent épris, tout crime est excusable.

Et cependant, il est châtié par son impuissance à satisfaire jamais son désir. Il a commis la faute commune à tous les héros romantiques de se croire un être exceptionnel, de vouloir pour lui seul un bonheur impossible, et de se placer pour l’atteindre au-dessus

des lois humaines. Les femmes qu’il a aimées n’ont été pour lui que des expériences. Heureuses furentelles de réaliser un moment pour ce surhomme une part de l’idéal qu’il portait en lui! C’est de cet égoïsme qu’il est puni. 11 s’aperçoit trop tard que sa faute est d’avoir brisé pour la satisfaction orgueilleuse de son moi tant de cœurs et tant de vies. L’auteur aboutit ainsi à cette sage conclusion ctue la grande, la fatale passion, la passion romantique est dangereuse, ciu’elle n’engendre que malheurs et ruines, c{ue le véritable amour réside dans la tendresse, dans le sacriflce de soi-meme, dans la fidélité.

C’est une leçon analogue qui se dégage du Don Juan de Braun von Braunthal L Ce poète viennois, qui appartint au groupe de Grün et de Lenau, auteur de poésies épiques et lyriques et de plusieurs drames, dont un Faust (1836) a écrit en 1842 un Don Juan en 5 actes, qui rappelle par l’extravagance et par le mélange de la tragédie, (^e la féerie et de la musique, les pièces de Vogt et de Grabbe.

Le héros de Braunthal est un homme exceptionnel, supérieur par l’intelligence et par l’ardeur de son imagination. Il s’est dégagé de tous les sentiments qui empêchent les âmes vulgaires de satisfaire leurs désirs : craintes religieuses, préjugés moraux, sentiment de l’honneur. Ses désirs sont illimités; ils vont vers la femme, vers son âme comme vers son corps. Mais, pour arriver à son but, il a à lutter contre toutes les forces sociales. Pour échapper à l’Inquisition qui

1. Braun von Braunthal, Don Juan. Drama in 5 Abtheilùngen, Leipzig, 1842.

le traque, il a recours à l’aide de Satan, sous les traits du magicien Atliéos. (irûce à ce compagnon infernal, il peut échapper aux archers qui viennent l’arrêter dans un cimetière, où il a fait le pari sacrilège de dormir sur une tombe, et où il séduit une jeune fille, Hosa, qui est venue pleurer sur le cercueil de son fiancé, et croit le retrouver en lui, transfiguré, plus beau et plus fort.

Après cette victoire. Don Juan, accompagné d’Athéos, parcourt les capitales de l’Europe afin de posséder tous les cœurs de la terre. Le voici d’abord à Naples où il devient, l’amant d’une riche et jeune veuve, Lùcrétia. Mais cette trop facile conquête ne peut le satisfaire. Le Vésuve est là devant lui, qui le tente. Grâce aux sortilèges d’Athéos, il s’engage dans Tinté: rieur du volcan pour lui arracher ses secrets et pénétrer l’insondable mystère des choses. Quand il ressort du cratère, il rencontre un touriste anglais et sa fille, séduit celle-ci, puis quitte l’Italie pour l’Angleterre.

A Londres, des doutes sur sa conception de la vie l’agitent un moment : dans un long monologue, vaguement inspiré de celui d’Hamlet, il se demande s’il est plus sage de laisser la bête en liberté ou de dompter ses passions? de jouir ou de renoncer? Mais que vaut le renoncement? Que valent les promesses de la croix et l’espérance douteuse d’une vie future? L’arrivée d’un jeune homme désespéré par la trahison de sa fiancée vient interrompre sa méditation ; c’est l’amant de TAnglaise qu’il a séduite à Naples. Il l’arrête au moment où l’infortuné va se jeter dans la Tamise. L’autre le reconnaît et le provoque en duel. Désarmé par Don Juan qui lui rend son épée et lui promet de renoncer pour lui à sa fiancée, il se réconcilie avec la vie. Quant à Don Juan, ses velléités de conversion n’ont guère duré. Le voici maintenant dans un bouge

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londonien où, grâce à la magie d’Athéos, il arrache à l’infamie une honnête et pauvre jeune fille.

De là il se rend à Paris où il se fait aimer à la fois d’une romanesque marquise et de sa fille, Hélène. La mère découvre sa duplicitité et un soir de bal masqué où il se dispose à enlever la jeune fille, deux masques se dressent- devant lui : il s’en débarrasse avec son épée, tuant ainsi la mère et le fiancé de son amante.

11 quitte ensuite Paris pour Madrid et s’éprend de la maîtresse d’un grand d’Espagne. Celle-ci l’accueille chez elle une nuit, boit avec lui une coupe de vin, puis l’emmène au cimetière où deux tombes ont été préparées sur son ordre. La jeune fille n’est autre que Rosa; le vin qu’elle a donné à Don Juan et qu’elle a bu elle-même est empoisonné. Déjà un feu dévorant les brûle. Rosa se découvre à son perfide amant et meurt en le maudissant. Le malheureux reconnaît alors son erreur; il maudit Athéos; le repentir le déchire. Insensé il a voulu vivre la vie des Dieux! C’est en mourant qu’il voit trop tard où était la vraie vie, et il meurt désespéré.

Ce drame contient des réminiscences de Grabbe et de Goethe, ces dernières assez précises dans l’acte III où la scène du bouge rappelle celle de la taverne et celle delà nuit de Walpurgis. Il doit aussi à Mozart la scène des masques et à Wiese la mort des deux amants par le poison. On y retrouve la tendance de Vogt et de Grabbe aux longues dissertations philosophiques, aux théories abstraites sur le bonheur, sur l’essence des choses, sur l’éternité. A cela se mêle un merveilleux étrange : des scènes de magie, de sorcellerie, d’évocation de démons, de spectres, sous la direction de l’esprit des ténèbres et du mal, de ce Méphisto qui, depuis Goethe, est devenu un des protagonistes du drame allemand. Quant au héros lui-

RÉACTION CONTRE L'IDÉALISATION ROMANTIQUE. iOb

même, en qui se confondent encore les aspirations métaphysiques de Faust et les désirs sensuels de Don Juan, il succombe comme ses aînés dans sa lutte surhumaine contre l’impossible, légitimement puni pour avoir méconnu ses devoirs et la vérité.

Parmi tous ces Don Juan, œuvres nébuleuses et ambitieuses, à grandes prétentions morales, conçues sous l’influence du Faust de Gœthe, de la philosophie mystique de Schelling et de Bœhme et de la théosophie panthéiste de Heinrich Suso, un poème se détache où résonnent pour la première fois, à travers le symbolisme métaphysique et social, les accents les plus douloureux du cœur humain et les plus sublimes envolées de l’imagination. C’est le Don Juan de Lenau h Œuvre incomplète, indécise, de composition flottante, elle demeure cependant une des plus personnelles, des plus émouvantes et des plus signiflcatives du XIX® siècle. Avec le Don Juan de Byron et celui de Musset, dont elle relève et dont elle a subi la double influence, elle est une des très rares en qui la beauté de l’exécution n’a pas été inférieure à la profondeur du sentiment, à l’originalité de la pensée. .

Elle parut pour la première fois en 1851 dans le volume posthume des vers inédits du poète publié par

1. Pour le Don Juan de Lenau, cf. L. A. Frankl, Zu Lenaus Biographie, traduit par M. V. Descreux dans son livre : Poèmes et Poésies de Lenau, Paris, . Savine, 1892, pp. Lixxii-iii, — A. Lemoine, le Faust et le Don Juan de Lenau, dans la Nouvelle Revue, 15 novembre 1888. — Marchand, les Poètes lyriques de V Autriche, 4® éd., Paris, 1890. — L. Roustan, Lenau et son temps, Paris, 1898, pp. 31G-325. — L. Reynaud, Lenau poète lyrique, Paris, 1904, passim.

son ami Grün ^ Elle appartient à la lin de la vie consciente de Lenau. C’est un de ces poèmes écrits à la veille de la folie, dans lesquels s’exagèrent les, caractères de ce génie tendre et tourmenté.

Nous sommes mal informés des circonstances de la composition. Après une série de voyages de Vienne à Stuttgart, de Stuttgart à Sérach, à Heidelberg, à Ischl, le poète, plus sombre, plus taciturne que jamais, s’était rendu en 1844 aux eaux de Bade pour y refaire sa santé; il cherchait aussi dans la vie dissipée d’une station à la mode des éléments pour achever le Don Juan commencé à Stuttgart. Le poème, auquel il ajouta quelques épisodes et dont il écrivit même le dénouement, fut interrompu par un projet de mariage et ne put être repris ensuite. 11 est d’ailleurs probable que si les circonstances avaient permis à Lenau de terminer son œuvre, il n’y eût pas ajouté grand’chose et n’en eût pas modifié le plan général, qu’il avait communiqué à ses amis 2. Son manuscrit meme, écrit sans ratures ni additions, semble indiquer que le poème était dans sa pensée, sinon entièrement achevé, du moins définitivement arrêté dans ses éléments essentiels 3. Il se fût contenté sans doute de changer parfois la suite des scènes ^ et de les réunir entre elles par un lien logique, par une transition qui fait généralement défaut.

Telle qu’elle est, l’œuvre forme un tout suffisamment complet, dont chaque partie concourt au développe-

1. N. Lenaiis, Dichterischer Nachlass, Stüttg-art uiid Tiibing;en,

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