Roustan, op. cité, p
4. C’est ce tju’a fait Grün pour une scène, celle du cimetière, illogiquement placée dans le manuscrit avant la scène entre Don Juan et Isabelle.
ment d’un môme thème, particulièrement cher au poète. C’est une succession de tableaux détachés, indépen- . dants l’un de l’autre, représentant chacun une aventure nouvelle du héros et le montrant chaque fois dans une attitude différente.
Dans une sorte de prologue symbolique, Lenau oppose à Don Juan son frère Diego qui lui fait de la morale et cherche à le ramener au sentiment de ses devoirs. Diego incarne l’âme bourgeoise, la vertu vulgaire. C’est l’homme soumis aux lois, aux préjugés, respectueux de la famille, de l’organisation sociale, de la religion, le bon fils, le bon époux, le bon citoyen. Incapable de comprendre les vastes aspirations de son frère, il ne voit en lui qu’un débauché qui s’est mis au ban de la société et de l’Église, et il croit naïvement le corriger par une sage admonestation. Don Juan lui répond par un exposé enthousiaste de ses théories. Il lui révèle l’ardeur qui bouillonne dans ses veines, les élans sublimes qui emportent son cœur et son imagination à la poursuite de la Femme éternelle. Amant insatiable de la beauté, il la découvre aussi bien dans les yeux de la fdlette que sur les traits de la matrone vieillie. Ses désirs sont infinis, inépuisables; ils le poussent sans cesse à des conquêtes nouvelles, à des découvertes inattendues. Dans cette tirade d’un lyrisme incomparable, le poète a mis non pas seulement l’idéal romantique de l’amour, mais aussi ses propres aspirations.
Diego congédié. Don Juan apparaît dans son rôle de libertin. C’est la pratique succédant à la théorie. Tout d’abord, par une ironie irrévérencieuse à l’égard des gens d’Église, Lenau nous montre son héros introduisant dans un couvent de moines une troupe de courtisanes. Il s’amuse à peindre les vaines résistances des religieux contre le démon de la chair, le scandale
i08 LA LÉGENDE DE DON JUAN.
de leur prompte et complète défaite. Seul, le prieur reste insensible : animé d’une pieuse fureur, il met le feu à son couvent pour le purifier; mais par un sort fâcheux il est funique victime de l’incendie.
Après cet exploit sacrilège, don Juan séduit une noble jeune fille, la comtesse Maria. Habile à manier les âmes, il sait par quels compliments légers, par quel aimable marivaudage, on émeut un cœur de vingt ans. Ce sera ensuite dans un bal masqué une femme moins naïve, déjà expérimentée, prompte à la défensive, une veuve du nom de Clara, pour qui il saura faire vibrer des cordes plus délicates. A cette femme qui n’a connu de l’amour que les vulgarités, il fait entrevoir des perspectives sublimes ; il lui découvre les cimës du bonheur; mais elle se méfie, elle sait ses trahisons, elle résiste; alors l’habile trompeur se fait une arme de son inconstance meme. C’est le pressentiment de la séparation, dit-il, qui donne à l’amour son plus grand charme; la volupté suprême est la dernière. « Les lèvres s’unissent plus doucement qui sont déjà prêtes à se désunir. » L’infidélité profitant à l’amour, le bonheur s’exaltant à l’approche de la douleur, voilà une théorie qu’aucun Don Juan n’avait encore professée. La coupe la plus douce, disait Sénèque, est la dernière bue. Philosophie qui mêle la joie à l’amertume et s’efforce d’adoucir le regret des choses qui meurent par l’âpre plaisir de la dernière possession. Philosophie de désespéré qui ne veut pas renoncer à l’illusion du bonheur; consolation du mourant qui jouit avidement de son dernier jour de vie. Pour Don Juan c’est la loi même de l’amour, loi fatale, inexorable, de disparaître en s’assouvissant. A plusieurs reprises, devant son valet, devant la femme qu’il désire et qui va se donner à Ini, devant celle qu’il a possédée et qu’il va abandonner, il expose cette
condition inéluctable de la passion et prétend la faire accepter de ses victimes, comme une nécessité à la fois cruelle et douce, « Tu n’es pas moins belle, dit-il à Maria, que le jour où je t’ai pris le premier baiser ; je suis triste de te quitter et cependant il faut que je m’en aille. » L’amour d’ailleurs ne se mesure pas à la durée, mais à l’intensité. Une minute vaut une éternité. Excuse subtile sans doute, raison habile et cynique même pour couvrir la trahison, mais raison profonde et qui pénètre dans le domaine du sentiment plus loin que le donjuanisme n’est jamais allé.
Et le séducteur continue son inlassable course : après la conquête de la vierge, de la femme, son désir réclame une autre volupté ; il veut goûter le plaisir pervers d’être aimé non plus pour lui-même, mais pour autrui. 11 renouvelle le vieux procédé de son ancêtre espagnol et s’introduit la nuit, sous un nom d’emprunt, auprès d’une jeune fiancée, la duchesse Isabelle. Ce n’est plus ici le héros de l’amour tendre, insinuant, ni celui de la passion enflammée, débordante : c’est un amant brutal qui commet un véritable viol, et devient, une fois découvert, un railleur plein d’ironie, consolant par d’humoristiques réflexions sur la vertu et la fidélité, la femme qu’il a odieusement trompée. De l’amour sincère, honnête en somme, malgré les trahisons dont il est suivi. Don Juan est tombé dans l’amour perfide, corrompu. Destinée cruelle et abominable de l’amour, et non pas seulement, à en croire le poète, de l’amour, mais de tous les sentiments, de toutes choses ici-bas. La pureté du début se change fatalement en corruption; rien ne peut échapper à l’universelle souillure ; tout se dégrade ; le mal est le but final. Par quelle erreur psychologique, Tirso de Molina a-t-il fait débuter son héros par une infamie? Passionné, confiant, enivré d’idéal, tel
doit être au début Don Juan. C’est à l’épreuve, c’est quand il aura vu le néant du bonheur rêvé, c’est quand maintes expériences auront llétri ses illusions que, devenu triste, blasé, le cœur cruellement desséché, l’esprit caustique et amer, le héros achèvera par un acte de goujat sa carrière amoureuse.
Dès lors, plus de joie pour lui, plus de repos : son idéal est mort, ses espérances sont à jamais détruites. Il essayera en vain d’aller retremper dans la nature son âme endolorie, d’aller demander aux forêts l’ivresse de leurs souilles et de leurs parfums. Sa destinée l’entraîne vers le mal. Il rencontre l’ancien fiancé, aujourd’hui l’époux d’Isabelle et le tue. Plein de sombres pressentiments, dégoûté de son passé, tourmenté par un avenir sinistre, il fuit dans un cimetière le spectacle de la vie. Là, il cherche encore à se tromper luimême par d’ironiques réllexions. Il aperçoit la statue d’un homme qu’il a tué. Il la raille, l’outrage ; mais la terreur, te remords, le dégoût, le vide surtout sont en lui, bourreaux désormais toujours présents.
Pour mieux se prouver le néant des choses, il invite à dîner la statue. Cette invitation n’est plus la gaminerie sacrilège de l’Espagnol, l’insolente bravade de l’athée français; c’est l’ironie désespérée du misérable qui a découvert l’illusion de la vie et ne croit pas à l’au-delà. Ironie de pessimiste dont l’esprit est, desséché et dont le cœur est refroidi.
Au souper qu’il a préparé, pour la première fois dans l’histoire de la légende, la statue ne viendra pas. Les morts ne sont plus les ministres de la yengeance céleste. Dieu même n’est pas. Mais c’est en lui, c’est
dans son désespoir d’avoir en vain cherché l’impossible
bonheur, que Don Juan trouvera son châtiment. Son passé va se dresser devant lui, vengeur plus cruel que la main glacée du commandeur. Dans une évocation
RÉ ACTION CONTRE L’IDÉALISATION ROMANTIQUE, ill
émouvante et grandiose, le poète a réuni au dernier repas de rinfortuné ses innombrables victimes et ses enfants. Elles viennent, les unes toujours éprises, incapables de lui reprocher sa trahison, heureuses d’avoir connu son amour, de le revoir encore et d’avoir de lui un fils qui le rappelle; les autres menaçantes, la bouche pleine d’imprécations. Elles ont confié leur cause à don Pedro de Calatrava, le fils du commandeur d’Ulloa, jadis tué par Don Juan. Un duel s’engage entre les deux hommes. Don Juan serait trop fort pour son adversaire, si la mort ne lui apparaissait comme la délivrance nécessaire. Après un semblant de lutte, il jette son épée et se fait tuer par son ennemi. Mais ce suicide déguisé n’est meme pas pour le malheureux une consolation : la mort ne lui donnera pas ce que la vie lui a refusé; le néant est dans la tombe. Et cependant, au moment de mourir, il regrette cette vie'dont il n’a pas su jouir.
Il meurt ainsi, plein de l’amertume des souvenirs, désespéré de n’avoir pas goûté les joies réelles de l’existence. Mais alors, pourquoi meurt-il? Parce que sa destinée est achevée, parce que la vie ne se recommence point, parce que la mort sans lendemain est l’aboutissement fatal de tous les êtres et de toutes les choses, parce qu’on ne lutte pas contre elle. C’est pourquoi, il meurt sans se défendre. Triste philosophie et triste conclusion où l’auteur a mis tout son pessimisme et qui nous éloigne singulièrement des anciennes conceptions du Don Juan, insouciant libertin, aimant la vie et mordant joyeusement dans les fruits savoureux qu’elle lui présente.
Le héros de Lenau n’a plus la jeunesse de son lointain ancêtre le Burlador. Comme bien d’autres Don Juans il a vieilli et des traits nouveaux ont modifié sa figure. Depuis que le génie de Molière a nuancé et compliqué
le personnage primitif, ses interprètes ont généralement tendu à développer encore sa psychologie. Ils ont fait du donjuanisme une vaste synthèse d’idées et de sentiments. Le héros a pris une telle complexité qu’il est devenu impossible de le peindre à un moment déterminé de son existence. La jeunesse du Burlador convenait aux folles équipées d’un fils de famille échappé à la tutelle paternelle; mais il a fallu le mûrir pour rendre vraisemblables sa longue expérience du cœur humain et de la vie, son scepticisme, ses désenchantements. Un libertin de vingt ans ne peut être qu’un frivole débauché. Ceux qui, comme Byron, ont mis en Don Juan leur propre personnalité et aussi l’humanité entière, ont dû le prendre dès la jeunesse et le conduire jusqu’à la maturité. C’est ce qu’a fait Lenau. Non pas que, dans les scènes fragmentaires où il peint son héros, il ait pris soin de marquer les étapes successives de sa carrière : rien, extérieurement au moins, n’indicfue cjue son Don Juan soit plus âgé dans le dernier tableau que dans le premier; mais en réalité, l’âge du personnage a changé comme son âme, entre la juvénile profession de foi du début et les accents découragés de la dernière heure.
11 y a dans le Don Juan de Lenau deux hommes : l’un ardent, aimant la vie, les plaisirs, croyant au bonheur; l’autre déçu, pessimiste, dégoûté du passé, sans espoir dans l’avenir. Le premier est l’enthousiaste amant des « mille et trois, » et soii cœur est assez vaste pour embrasser toute la terre. 11 prend à chaque femme la volupté qu’elle peut donner; mais il sait que la félicité-dont elle dispose est limitée et quand il l’a reçue d’elle, il va aussitôt demander à une autre un bonheur différent et nouveau. En cela c’est un habile qui renouvellerait sans cesse la source des plaisirs, si le changement môme ne finissait par le lasser, si
ramoiir ne lui apparaissait toujours identique à luiméme et si, dans la variété de ses conquêtes, il ne trouvait, au fond, la monotonie. Un jour arrive où il est la dupe de son propre jeu. Son imagiiiption se fatigue et son ca3ur s’use. 11 se croit en effet plus fort, plus sûr de lui, plus pervers aussi qu’il n’est en réalité. Il y a en lui un théoricien redoutable : c’est l’apôtre du libre amour, c’est l’individualiste en révolte contre les mœurs et les règles établies par la communauté humaine pour se garer des excès de quelques tempéraments exceptionnels. Comme tous les Don Juans, il est partisan de l’instinct contre la discipline et la morale.
Jadis, ses aînés invoquaient pour justilier leur conduite, les droits de la nature. Pour lui, il fait appel aux droits de l’amour. C’est au nom de ce dieu toutpuissant, qu’il abandonne les femmes dont il est las et qu’il fait de l’inconstance une religion. Système commode en vérité et qui justifie trop aisément les pires déboixlements ! Les passions charnelles deviennent des a émotions spiritualistes » et l’inconstance s’appelle le <( tourment de l’infini. »
Mais il est lui-même victime de cette théorie dangereuse. Ce n’est pas impunément qu’il fait de sa vie une course à travers l’amour. Il en épuise les joies. 11 laisse toujours quelque chose de lui-même, quelqu’une de ses illusions dans chacune de ses aventures, et il trouve le dégoût et la misère au bout de cette poursuite égoïste du bonheur.
Aussi, par une évolution naturelle, il apparaît tout autre dans la dernière partie du drame. 11 a beau se féliciter ironiquement de sa merveilleuse habileté à quitter les femmes avant la satiété, il sent le vide de ces amours passagères ; il songe avec regret à la femme qui aurait pu remplir sa vie et le rendre heureux;
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pour elle, il voudrait maintenant effacer son passé et retrouver sa pureté.
Ces premières inquiétudes, ces vagues tourments se précisent peu à peu. Poussé vers le cimetière par la mélancolie qui le gagne, il découvre à côté du néant de la mort, le néant de sa propre existence. « Le gai Don Juan s’en va, dit-il, un triste Don Juan lui succède. — (Ju’est-ce à dire? observe son ami Marcello? Naguère quand un plaisir était évanoui, vous le remplaciez aussitôt par un autre. — Tout prend pour moi maintenant, lui répond Don Juan, un aspect de tombeau. » Sa force d’amour est morte ; il ne croit plus au recommencement de la passion.
Cette transformation a sa source dans une double fatigue morale et physique. Don Juan a cru trouver le bonheur dans le changement : il n’a pas compris que tout s’épuise et s’achève, qu’il n’est pas ici bas d’éternel renouveau. Il a voulu sans cesse recréer la vie et la joie, boire chaque jour à des sources plus fraîches; mais la vie est uniforme, la joie a ses imites. Tout breuvage devient insipide aux lèvres qui ont trop bu. Don Juan incarne ainsi la misère de l’homme qui n’a pas su adapter son rêve à la réalité, qui, épuisé par sa vaine poursuite de l’absolu, aboutit au scepticisme, au découragement, au suicide L
Mais ce n’est là qu’une interprétation abstraite du personnage. 11 prend un sens plus réel et plus humain, si l’on voit en lui ce qu’il est surtout : une image de son créateur.
U INIes œuvres complètes, a dit Lenau, sont ma vie
1. Cf. à ce propos, dans la scène du festin, ce qu’il dit du désir, son rêve d’être comme le lévrier assoilîé, à la poursuite du gibier, comme le loup affamé dans la neige, et de trouver enfin le clair ruisseau pour étancher sa soif, te jeune chevreuil pour assouvir sa faim.
RÉACTION CONTRE L’IDÉALISATION ROMANTIQUE. 11b
complète. » Ce mot est vrai surtout du Don Juan. Le poème est le fruit à la fois des lectures de Lenau, de ses souvenirs littéraires, de son état moral à l’époque où il l’écrivait, et d’une façon plus générale, de son tempérament et de sa philosophie. On y retrouve même les traces des principaux épisodes de sa vie.
Si l’œuvre ne se rattache directement à aucune autre, elle contient cependant quelques souvenirs du Biirlador dont une traduction avait été publiée en 1841 par Dohrn dans ses Spanische Dramen : c’est la scène de l’attentat sur la duchesse Isabelle et celle de l’invitation au souper L II n’est pas douteux non plus que Lenau s’est inspiré du Don Juan de Wiese paru récemment : le dialogue entre son héros et Don Diégo, les théories contraires des deux pères rappellent la discussion entre l’idéaliste Alexandre et le sensualiste Don Juan. Les raisons par lesquelles le séducteur justifie ses trahisons se rencontrent déjà dans le drame de Wiese, et notamment dans les scènes où Don Juan s’excuse d’abandonner Alexandra d’abord, puis Mathilde. De même, l’idée de faire de Don Juan l’inlassable amant de la Beauté, idée déjà en germe chez Molière, a été fournie au poète autrichien par l’auteur de Namouna. Mais c’est l’influence de Byron surtout qui a agi sur Lenau. Entendons-nous, toutefois. Le poète allemand ne s’est pas inspiré du Don Juan, cette œuvre si personnelle et si anglaise; c’est son tour d’esprit en général qui rappelle celui de l’auteur de Manfred, de Lara et de Childe Harold.
Comme ces héros byroniens, le Don Juan de Lenau est un être exceptionnel, victime de la destinée qui, en
1. Lenau doit encore au Biirlador que]({ues détails de peu d’importance et le personnage de Gatalinon.
lui donnant des désirs plus élevés que ceux de ses semblables, en le plaçant en dehors de riuunanité, ne lui a pas donné en môme temps le pouvoir de réaliser ses aspirations. Il demande à notre pauvre existence plus qu’elle ne peut donner. Son amour n’est pas celui d’un mortel. Il élève aussitôt l’amante sur des cimes inaccessibles; il la transporte sur des océans dont l’immensité épouvante. « De quelle puissance magique es-tu investi, lui dit une de ses victimes, pour que je ne puisse fuir l’abîme où tu m’attires? — Ton amour, lui dit une autre, m’a fait planer dans un tîrmament; aucun paradis ne contient les félicités que tu m’as fait goûter. » Mais aucune de ses amantes ne le comprend et son malheur vient de ne pouvoir trouver une âme vraiment sœur de la sienne. Comme Childe Harold, c’est un isolé, et il souffre de cet isolement meme qui fait son orgueil. Comme Childe Harold encore, comme Manfred, c’est aussi un personnage fatal, funeste aux autres et à lui-méme. La passion . sauvage, infinie dont il embrase les cœurs, les dévore et laisse après elle des souffrances et des déchirements sans nom. Par tous ces caractères, le Don Juan autrichien se rattache donc aux héros de Byron et de l’âge romantique.
Mais c’est surtout de kii-même que Lenau s’est inspiré quand il a peint son personnage; c’est lui seul qu’il n’a cessé de chanter dans son poème, poème lyrique malgré sa forme dramatique. La première partie semble être la vie du poète jeune, confiant, croyant à l’amour; la seconde, celle du vaincu, du désenchanté, attristé d’avoir gâché par sa faute une existence qui aurait pu être belle et heureuse, tourmenté peut-être aussi par le remords des douleurs qu’il avait causées. Car si Don Juan est atteint de la neurasthénie romantique, il souffre en même temps
lîÉ ACTION CONTRE If IDÉALISATION ROMANTIQUE. 117
(l’une neurasthénie moins artificielle et plus cruelle, celle dont souffrit et mourut Lenau lui-nu'une. Tous deux sont également sans volonté, sans énergie; ce sont des malades qui ont perdu le courage de vivre, le jour où ils se sont aperçu qu’ils ont manqué leur vie.
Lenau a écrit son œuvre dans la période la plus misérable de son existence. Son agitation habituelle, l’impossibilité où il était de décider, d’agir, touchait à la maladie. Il promenait de ville en ville sa détresse, indifférent, lui jadis si vain, à ses succès littéraires, et déchiré du regret de n’avoir pas su se créer un foyer. Dans une lettre de cette époque adressée à Emilie Zum Steeg, il écrit : « J’ai lu un mot d’Homère qui caractérise à merveille mon état d’âme ; amphimelas, c’est-à-dire noir tout autour. » Il ne trouve même plus de consolation dans la nature qu’il avait tant aimée. « Voyez, disait-il un jour à son ami Kerner, en lui montrant des feuilles mortes, on prétend que la Nature est aimable, douce et calmante. Non, elle est cruelle et sans pitié! » A Bade, il ébauche un nouveau roman d’amour, se fiance, puis, retombant dans ses hésitations habituelles, il finit par abandonner la jeune fille : cette trahison n’a d’autre excuse que son déplorable état mental.
Cet état, ces troubles, ces luttes' intérieures à l’occasion de ses projets de mariage, tout tend à aggraver son pessimisme ordinaire. Les visions sombres, les tristes méditations, le dégoût de vivre s^ont des thèmes qui reviennent de plus en plus fréquemment dans ses vers. « Moi aussi, dit-il en parlant de l’automne, je sens ses atteintes, et tristement, je descends la pente de la montagne pliant sous le fagot de bois mort dont la vie m’a chargé. » Son dernier lied est intitulé ; Tout est vanité, et les vers par lesquels il termine sa carrière poétique sont symptomatiques : « Vois-tu
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finir un bonheur que tu ne pourras jamais ressaisir? Plonge ton regard au fond du fleuve où tout s’écoule, où tout s’efface, où tout se perd... Ta rêverie appellera l'oubli; l’oubli doucement fermera les plaies de ton cœur. Ton Ame verra se fondre ta douleur et tu verras ton Ame elle-même se dissoudre et disparaître avec les flots. » Une tristesse douce et résignée, le désir du néant, tels sont les derniers sentiments qui dominent dans les Chants de la Forêt et dans les Chants des roseaux. L’obsession de la mort, dont le poète avait toujours été hanté, devient plus poignante dans les œuvres de la fin; elle prend un caractère tendre et mélancolique. A l’amertume succède le calme du cœur épuisé, sans force pour lutter encore et qui trouve plus de douceur à mourir. Cet état d’Ame explique la fin de Don Juan : (( Plus de joie pour moi, s’écrie le héros, le beau fleuve qui m’entraînait est tari; mon feu intérieur est consumé! » JEt sans révolte, sans lutte, il accueille la mort comme une nécessité inéluctable.
Mais Don Juan n’est pas seulement l’œuvre d’un moment, l’expression d’un état d’esprit déterminé : le héros renferme toute la personnalité de Lenau. Celuici, par son tempérament et par le fait des circonstances, fut un éternel malade qui ne cessa d’osciller entre deux tendances contraires : l’amour d’une vie libre, pleine, débordante, et une sombre hypocondrie. Fils d’un père, dont l’existence avait été celle d’un aventurier, et d’une mère dont la mort prématurée lui laissa au cœur une blessure toujours saignante, adulé pour son génie, recherché par les femmes, doué d’une sensibilité qui vibrait à toutes les émotions de l’amour, de la nature, de l’art, de la beauté; victime d’une imagination qui lui montrait le bonheur toujours au delà du lieu et du moment présents; grand enfant, sans raison, ni volonté, dupe de ses illusions, des flatteries
de son entourage, du rôle meme qu’il se croyait appelé à jouer, il est de la race de ces romantiques déséquilibrés, qui, avec une âme assez vaste pour embrasser le monde, furent incapables de la moindre action. Pauvres êtres irrésolus, mécontents de la réalité, trompés par leur rêve, affectant de se complaire dans leurs misères, et doublant leurs infortunes véritables du désir orgueilleux de paraître malheureux!
L’auteur de Faust et de Don Juan est tout entier dans cette contradiction entre l’étendue illimitée des désirs et l’impuissance lamentable de les réaliser. Avide de savoir, il étudie successivement le droit, l’agronomie, la médecine, la théologie, la philosophie. Aucune de ces sciences ne le contente et il se dégoûte de chacune. Amant de la nature, c’est tour à tour dans les landes hongroises, dans les montagnes du Salzkammergut, sur les bords de l’Océan et plus loin, par delà l’Atlantique, jusqu’en Amérique, qu’il promène, sans le satisfaire, son besoin inépuisable de nouveauté. Epris surtout d'indépendance, incapable de se plier à aucune règle, à aucune habitude, il ne peut suivre une carrière, il ne peut même, tout en le désirant, réussir à se marier. Ses croyances morales et religieuses ne sont pas moins flottantes : d’abord catholique convaincu par le fait de son éducation, il obéit ensuite à l’influence d’un oncle, officier de hussards voltairien, et renonce à toute croyance dogmatique; plus tard, cédant aux suggestions de la femme qui a joué le plus grand rôle dans sa vie, Sophie Lôwenthal, il a un retour vers la foi; puis, il revient à l’incrédulité, pour finir dans un vague panthéisme, où il cherche une consolation. L’idée de la nature éternellement jeune, mère féconde (jui oppose au spectacle de la mort celui de la vie sans cesse renouvelée, telle est la philosophie de ses derniers poèmes : c’est celle qu’il a mise dans son Don
Junn. La scène du couvent est inspirée par la conviction maintes fois exprimée du poète que le célibat ecclésiastique est un état contre nature L L’enthousiasme lyrique avec lequel il a célébré dans les Chants de la Forêt, la majesté des bois, la pérennité de la substance et la continuation de l’étre à travers les changements de la forme, se retrouve à plusieurs reprises dans le Don Juan. Deux fois, il transporte son héros dans upe forêt; deux fois, il unit son âme à l’âme de la nature. A l’existence stérile du moine, pauvre fou qui prétend étouffer le cri de ses sens, quand la vie uniyerselle palpite tout autour de lui, il oppose la poussée sans arrêt, l’incessante procréation de la forêt. Et ailleurs, après l’attentat sur la duchesse Isabelle, c’est dans la forêt encore que Don Juan va retremper son cœur. Le poète a choisi le moment où les bois renaissent, où les bourgeons commencent à éclater au bout des branches, où les oiseaux font réentendre leur doux ramage; un air plus tiède fait voluptueusement frissonner les êtres ; les montagnes et les vallées débordent de senteurs, et la terre entière semble chanter un hymne à l’amour.
Ainsi, les nombreux sentiments contradictoires qui n’ont cessé de se partager l’âme de Lenau : son idéalisme et sa sensualité, son pessimisme et son amour de la nature; son incroyance religieuse et son panthéisme philosophique, ses agitations, son inconstance; ses joies et ses misères; toute sa vie morale se retrouve à quelque degré dans son Don Juan.
Il semble même que certaines parties du poème ne soient pas seulement un vague écho de la vie et de Fâme de l’auteur, mais un souvenir plus direct de ses
1. Cf. à ce propos ce (ju’il disait à un sien neveu qu’il voulait détourner de se faire prêtre : Roustan, op. cité, p. 304.
REACriOS CONTRE L’IDÉALISATION ROMANTIQUE. 121
propres amours. Ceux-ci ont tenu une grande place dans son existence. En 1818, il s’amourachait d’une fillette, xMina; en 1823, après plusieurs intrigues assez banales, il eut à Vienne, avec la fille d’une aventurière, une liaison qui ne lui laissa que souffrance, désillusion et dégoût. En 1830, sur les rives romantiques du Traunsee, il s’éprenait de Nanette Wolf, bientôt oubliée pour Charlotte Gmlin, avec qui il vécut le pur amour, jusqu’au jour où pressé d’épouser la jeune fille, il se déroba presque malgré lui, obéissant à la loi fatale qui l’empêchait de se fixer, et au sentiment qu’il ne pourrait rencontrer le bonheur dans la fidélité. Volontiers d’ailleurs, il donnait pour excuse à ses trahisons la nécessité de sacrifier ses amantes à son idéal et il appelait le mariage « une institution antinaturelle et par conséquent immorale ». N’est-ce point le même homme qui écrivait en 1832 à J. Klemrn : « Si nous essayons de nous enfermer dans la chaumière de l’amour, le sérieux d’une vie supérieure viendra frapper à notre porte et nous nous arracherons aux bras de la femme amoureuse c{ui n’aura pas achevé son rêve de félicité. Elle pleurera et sera mallieureuseb.. » et qui faisait dire à don Juan : « Il faut que je m’en aille... l’amour n’est pas éternel-... mon désir me portera bientôt vers d’autres et je te laisserai seule pleurantdans la nuit '^?» C’est par son désir de l’absolu que Don Juan, comme Lenau, justifie ses infidélités.
Après son voyage malheureux en Amérique, le poète rencontra à Vienne la femme d’un employé de l’administration des finances, cette Sophie Lchventhal qui tint dans la dernière partie de sa vie une place prépon-