‹ La légende de Don JuanChapitre 17 sur 58 · Scène entre Don Juan et Clara · texte numérisé non relu

Scène entre Don Juan et Clara

dérante. Il lui fut cependant quelque temps infldèle pour la cantatrice Caroline Ungher, et en 1844, il faillit une fois encore se marier avec Maria Behrends qu’il abandonna aussitôt, comme il avait abandonné Nanette et Charlotte. Lenau, comme on le voit, avait dans les veines du sang de Don Juan.

Ce sont ces nombreuses aventures avec de pures jeunes filles, des intrigantes, ou des femmes mariées qui ont inspiré son poème. La séduction de la comtesse Maria, vierge naïve, dont un compliment et le don d’une fleur bouleversent le cœur ne rappellet-elle pas les amours du poète avec Mina ou Nanette? Et la trahison de Don Juan, les tendres reproches de Maria ne semblent-ils pas être aussi un souvenir du lâche abandon de Charlotte Gmlin? On dirait qu’en étalant sa propre cruauté en cette circonstance, en peignant en des vers déchirants la douleur de l’abandonnée, le poète ait voulu justifier ou tout au moins expliquer sa conduite par cette raison maintes fois invoquée et qui est comme le leit-motiv des infldélités donjuanesques : l’amour est fugitif et cruel; rien sur la terre n’est durable. D’autre part, dans l’aventure avec Clara, les paroles tantôt mystiques, tantôt voluptueuses, par lesquelles se traduit la passion de Don Juan, sont comme la répétition des termes tour à tour enflammés et chastes, brutaux et purs qui expriment à Sophie les désirs de son amant : « Je voudrais être l’air que ta poitrine respire, les vagues qui pendant ton bain coulent autour de ton corps de déesse et baisent tes beaux membres », dit Don Juan à Clara. « Si je pouvais avoir seulement un vêtement, un vêtement intime de toi, écrit Lenau à Sophie, un vêtement que tu aurais porté récemment contre ta chair, qui serait encore chaud de ton corps délicieux*. » Ne sont-'

1. Lettre du 7 mai 1841, citée par Reynaud, op. cité, pp. 117-118.

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ce pas là des accents identiques, exprimés d’une part avec une brutalité lascive, atténués et embellis de l’autre par toutes les grâces de la poésie?

Ainsi, autopsychologie et autobiographie fragmentaire et en raccourci, le Don Juan de Lenau est, après celui de Byron, le plus subjectif qui ait jamais été conçu.

C’est là son caractère original. Cette subjectivité du poème permet seule d’en comprendre la signification profonde. OEuvre d’un bohème, d’un irrégulier et d’un agité qui ne cessa de souffrir de l’heure présente et de mettre son espérance dans le lendemain, jusqu’au jour où il fut convaincu qu’il ne trouverait nulle part la félicité cherchée, le Don Juan est un hymne à plusieurs motifs, qui célèbre l’amour libre, la passion sans entraves, le bonheur dans l’indépendance et dans le changement. Mais il exprime en même temps l’impossibilité d’atteindre ce bonheur, la vie humaine évoluant dans un cercle limité, l’épuisement étant la fin, dernière de nos efforts pour sortir des réalités bornées qui nous enserrent. Don Juan a mis son idéal dans la possession de la beauté féminine, il Fa longtemps cherchée avec confiance, avec enthousiasme; mais « il est allé d’une femme à l’autre sans jamais rencontrer son idéal entier et à la fin le dégoût le saisit, et ce dégoût c’est le démon qui l’emporte’. »

Don Juan se rattache ainsi à la pensée qui a inspiré à Lenau son Faust. Les deux poèmes se complètent. Dans Faust, Lenau a représenté son esprit cherchant à déchiffrer l’énigme de la vie, demandant à la science, à la religion, à la nature la solution du problème de la destinée. Dans cette poursuite de l’absolu par l’intelligence, le poète a été vaincu. 11 s’adresse alors aux

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