Lenau, cité par Frankl. Descreux, op. cité, page lxxxiii
sens, à Tamour et c’est dans son Uon Juan qu’il fait cette seconde tentative pour pénétrer l’insondable mystère. « Don Juan, ditGrün, devait être le complément de Faust. La tendance spiritualiste incarnée là dans le caractère principal devait trouver ici son contraire, la tendance sensualiste. Les deux moitiés séparées de cet être double, Faust-Don Juan, devaient précisément en se trouvant placées l’une devant l’autre, comme les deux hémisphères réunis d’une meme planète, gagner réciproquement cohésion, harmonie et plénitude. 11 est impossible de méconnaître les rapports réciproques de ces deux œuvres et elles trouvent leur explication logique aussi bien dans la matière qu’elles contiennent que dans l’idée particulière et compréhensive que le poète se fait de la vie L » Cette idée c’est que les deux facultés par lesquelles l’homme embrasse la vie, l’esprit et le cœur, sont également impuissantes à soulever le voile qui cache l’absolu. C’est cette double impuissance que Vogt et Grabbe avaient déjà incarnée en Faust et en Don Juan. Par la suite, les deux héros désormais unis continueront à la symboliser.
Le pessimisme auquel cette conclusion a conduit Lenau n’est pas seulement chez lui, comme cliez bien d’autres, un pessimisme littéraire. Sans doute, à la façon de son maître Byron, le poète autrichien s’est complu à cultiver son mal et à l’exaspérer; mais la part de la réalité fut grande aussi dans son désespoir, et jamais peut-être la parole des hommes n’a trouvé de plus touchants accents pour exprimer des sentiments plus profonds et plus tendres; jamais la vanité de l’amour, de la beauté, des joies humaines ; jamais la fuite des choses et le néant de la vie n’ont inspiré à
1. Grün, cité par A. Lemoine, le Faust et le Don Juan de Lenau, Nouvelle Revue, 15 novembre 1888.
RÉACriON COXrRE L’IDÉALISATION ROMANTIQUE. 12ô
une lyre de plus harmonieux et de plus mélancoliques accords.
En revenant à la vraie tradition ciui peint en Don Juan la corruption delà chair, les antiromantiques ont cependant renoncé au vieux châtiment surnaturel bien démodé et bien invraisemblable. C’est par lui-même, par ses erreurs, par le mal qu’il a fait que Don Juan doit être puni. C’est de la réalité et aussi de la logique des événements que doit sortir son supplice. Ainsi, la leçon devient rationnelle et vraie; elle n'est plus artificielle; elle est contenue dans les fautes du libertin; elle en est la conséquence nécessaire.
Or, quelle punition plus cruelle peut-on infliger à Don Juan qui, pour être lui-même, doit incarner la jeunesse, la beauté, l’énergie que de le supposer vieilli, laid, impotent, récoltant à la fin de ses jours le, fruit amer qu’il a follement semé. Le premier, Théophile Gautier a eu cette vision d’un Don Juan barbon; mais en le -peignant vieux et usé, il ne songeait pas à faire de sa vieillesse le châtiment naturel des erreurs de sa jeunesse; il voulait montrer l’homme luttant jusqu’à la fin sans y réussir, pour atteindre son idéal et mourant de sa chimère. Le premier qui ait eu l’idée de représenter un Don Juan devenu incapable de « donjuaniser » et puni par là même où il pécha jadis, est un auteur d’amusantes et ingénieuses moralités, Gustave Levavasseur L
11 suppose Don Juan podagre, cloué au lit par la goutte et la sciatique, tandis que sa femme Mathurine, qu’il a épousée après la mort d’Elvire, court les bals
1. Don Juan barbon, drame en 1 acte, en vers, dans Farces et moralités, Michel Lévy, 1848.
et le trompe en compagnie d’un jeune libertin, don Sanche. Ce don Sanche est un disciple de Don Juan; il se réclame de ses théories et trouve piquant de les appliquer à celui-là meme de qui il les tient. Non content de lui prendre sa femme, il lui prend aussi sa fille; car Don Juan a une fille, Dolorès, enfant tendrement aimée, pour la vertu de qui sa vieille expérience et ses souvenirs personnels ne lui donnent que trop d’inquiétudes! Inquiétudes justifiées : malgré les précautions du père, Don Sanche, en bon élève de Don Juan, s’introduit auprès de la jeune fille, la séduit et l’enlève. Au moment où il franchit le seuil de sa maison. Don Juan, tel jadis le commandeur, se dresse devant lui, l’épée à la main. Mais l’àge le trahit; il est vaincu et transpercé par son jeune adversaire qui est précisément le fils du comte d’Ulloa. Don Juan meurt ainsi, comme il en a jadis fait mourir tant d’autres, subissant dans sa vie, dans l’honneur de sa fille, la loi impitoyable du talion.
Il est ici châtié par un autre lui-même, pour les fautes que lui attribuait l’ancienne tradition. Mais, depuis la transformation romantique, le crime de Don Juan n’est plus d’avoir séduit et trahi filles, épouses, paysannes et grandes dames, d’avoir outragé son père et Dieu lui-même. Son crime est plus noble, moins brutal. C’est moins de sa part un crime contre les lois humaines, qu’une erreur dans sa philosophie de la vie, dans sa conception de l’idéal. C’est presque un crime mystique. Il a mis la vérité et le bonheur dans la poursuite d’un amour chimérique et inaccessible, au lieu de les placer dans l’action pratique et bienfaisante, dans la réalisation du possible. C’est cette erreur qu’a signalée pour la première fois Creizenach, en sauvant
RÉACTION CONTRE L’IDÉALISATION ROMANTIQUE, m
le héros, qui reconnaît dans quelle fausse voie il s’est engagé et s’en écarte à temps. Elle a été exposée aussi et brillamment mise en lumière par Félicien Mallefille, qui, dans un roman inachevé, a montré la banqueroute à laquelle aboutit le donjuanisme rêveur de 1830.
Cet écrivain, qui n’eut qu'un court moment de célébrité, a publié en 18o2 la biographie incomplète d’un Don Juan du xvi<^ siècle C Conçu sous l’influence des Don Juans de Musset et de Gautier, le héros de Mallefille est un produit quelque peu incohérent : contemporain des vainqueurs de Grenade et des conquérants du royaume de Naples, c’est un malade à l’âme inquiète, tourmentée de désirs mal définis, un esprit chagrin, mécontent de toutes les réalités. Par son éducation, par sa bravoure, par plusieurs de ses exploits, il rappelle les glorieux soldats de Gonzalve de Cordoue; par ses idées et par ses sentiments, c’est un neurasthénique moderne.
Au cours d’une visite à Séville, Fauteur a l’occasion d’admirer deux portraits du même chevalier, exprimant l’un, la confiance de la jeunesse; l’autre, les désenchantements de la maturité. Son guide, un vieux moine, lui nomme l’original : c’est le fameux Don Juan Tenorio, mais un Don Juan authentique, né peu après la conquête définitive de la péninsule, au moment où la vie espagnole, au dedans comme au dehors, fut la plus active et la plus intense; époque propre entre toutes à produire un homme aux passions puissantes, aux aventures extraordinaires.
Le moine a pieusement recueilli toutes les lettres, tous les souvenirs se rapportant à la vie de l’illustre séducteur. Il appartenait à la famille Tenorio, et son
1. Les Mémoires de Don Juan publiés pour la 1'® fois chez Souverain, 4 vol. in-8, 1852, et réédités en 1859 par Michel Lévy, 2 vol. in-8.
père fut le premier comte de Marafia. Ainsi, par une supercherie ingénieuse, l’auteur rattache à la vieille fable la légende nouvelle des Ames du Purgatoire, et fond en un seul les deux personnages. L’enfant est élevé par un More, son parrain, — son père en réalité, — le plus glorieux défenseur de Grenade, converti au catholicisme, et par un oncle, aussi brave chevalier que joyeux retrousseur de filles. Sous ces deux maîtres, il développe vite les qualités dont la nature l’a doué : force, souplesse, audace, habileté incomparable à tous les exercices. C’est d’ailleurs un joli garçon, séduisant, que les femmes ont vite remarqué. Mais le caractère propre de sa personnalité est son incessante curiosité, son amour du nouveau, sa passion de l’inconnu. Il est la personnification même du désir. Enfant, il manque cent fois de se rompre le cou, poussé par l’envie irrésistible de tout voir, de tout connaître. Aussitôt réalisés, ses désirs sont remplacés par d’autres non moins ardents. Il a une répugnance naturelle pour tout ce qui est facile et banal; la réalité l’écœure : il rêve de choses qu’il n’a jamais ouïes, jamais vues. Sa première aventure avec une courtisane, dont il a tué l’amant, lui est une amère désillusion. C’est l’amour cependant qui l’attire, plus que la science, plus que la politique, plus que la religion, parce que l’amour a plus de mystère et par suite plus d’attrait. Mais l’amour qu’il poursuit est forcément volage, puisque la curiosité en est le principe. Quand il a satisfait ce sentiment, il cherche un autre objet qui offre à son imagination la joie de l’inconnu.
Là est sa faiblesse : il est la victime et la dupe de l’imagination : par elle il est sans cesse déçu; son activité demeure stérile, faute d’un but précis. Au mépris de la réalité, il rêve d’un infini qui n’existe pas; ses forces s’usent vainement dans cette poursuite,
et peu îi peu ne pouvant posséder ce bien chimérique qui le hante, il se dégoûte de sa recherche et de ses espérances. H quitte un monde où il n’a pas trouvé son idéal et tombe dans le doute et dans l’inaction.
L’auteur a vu ici et finement analysé l’erreur du donjuanisme, tel que l’ont conçu les romantiques : que Don Juan demeure fidèle à sa chimère, comme dans Namouna; qu’il soit vaincu, physiquement et moralement ruiné dans sa lutte pour atteindre l’absolu, comme dans la Comédie de la mort., il a également manqué sa vie, parce qu’il a voulu l’impossible. Il ignore meme ce qu’il veut : « En moi, dit-il, tout est contradiction et doute... mon instinct lutte sans cesse contre ma raison; mes espérances avortent en déceptions; mes projets aboutissent à leurs contraires. Je veux ce que je ne fais pas : je fais ce que je ne veux pas, et je nç sais ce que je veux, ni ce que je fais. »
Telle est' la conclusion de sa dernière aventure : reçu chez la femme d’un sien parent, il éprouve pour elle un désir aussitôt combattu par son amour pour une cousine qui l’aime aussi et à qui il a presque engagé sa Toi. Dans ce combat il hésite, oscille de l’une à l’autre, incai)able de se décider et d’agir, rendant les deux femmes malheureuses, sans pouvoir se satisfaire lui-même. Pour sortir de cette incohérence, il va à l’Université de Salamanque étudier la philosophie. L’auteur a négligé de nous apprendre si l’étude de la sagesse a donné à Don Juan le bonheur que l’amour lui a refusé.
C’est dans sa propre nature, dans les défauts de son tempérament que Don Juan trouve, cliez Mallefille, sa punition. Elle lui vient des siens, de son fils qui le renie, de sa femme qui l’exclut de sa demeure et lui
T. II
i30 LA LÉGENDE DE DON JUAN.
refuse la consolation de vieillir pardonné au foyer familial, dans la Vieillesse de Don Juan, drame en prose de Jules Viard, présenté en 1853 au Théâtre Français. On voit d’abord dans un prologue, Don Juan s’éveillant d’un songe au cours duquel il traversait l’Achéron, au milieu des imprécations de ses amantes et de ses enfants. Arrivé au seuil de l’enfer, il a aperçu le Pauvre à qui jadis il avait fait l’aumône. Celui-ci a obtenu du commandeur qui l’entraîne un nouveau délai, pour lui permettre de se repentir : il retournera sur la terre. Un grondement de tonnerre scelle cette promesse et... éveille Don Juan : ce n’était que le bruit d’une assiette cassée par Sganarelle!
Don Juan a donc poursuivi ici-bas le cours de ses exploits. Le voilà vieilli, usé, cbercbant en vain à réparer par le fard l’outrage du temps ; il ne charme plus les cœurs, et ce sont les corps seuls que l’argent lui soumet. La maîtresse qu’il entretient le trompe avec son propre page. Ombre de lui-meme, il assiste, triste et impuissant, à sa décadence. Il est vaincu par la vie. Cependant, un regain de jeunesse vient de le ressaisir : malgré les sages conseils de Sganarelle, il veut se prouver qu’il est encore Don Juan et recommencer ses fredaines. Il cherche à séduire la fille de son ancien créancier, Claudine Dimanche. Or, celle-ci est fiancée à Jacques, le fils qu’il a eu d’Elvire. Dans la lutté qu’il tente contre le jeune homme, l’éternel vainqueur est vaincu, humilié et c’est à peine s’il échappe à la bastonnade que son fils lui prépare.
Cette lamentable aventure l’a définitivement corrigé. Il va, la tête basse, demander pardon à Elvire, à Jacques, à Claudine. 11 veut réparer le mal qu’il a fait, achever sa vieillesse au milieu des siens. Ce repentir vient trop tard. Elvire n’y voit que l’égoïsme d’un vieillard abandonné, qui souhaite pour ses derniers
jours le calme et le bonheur de la vie de famille : ce bouheur, il en est indigne. Jacques lui-meme, appelé à juger son père, le condamne sans pitié. Ainsi repoussé par sa femme et par son lils, Don Juan, pour la première fois, songe à Dieu, et Sganarelle de s’écrier ironiquement : « Maintenant il est à moi; je tiens mon homme, je le convertirai! »
Sganarelle, avec l’aide de Dieu, arrivera -t -il à sauver Don Juan? Il est permis d’en douter. La cruauté de sa destinée est de découvrir trop tard, tout près de lui, le bonheur que durant sa vie il est all-é chercher bien loin, jusque dans le rêve. C’est aussi la mésaventure dont le héros d’Éliacim Jourdain est la victime L C’est un Don Juan déjà mûr, sceptique et blasé, arrivé à cet âge critique où l’homme oscille entre la lassitude des plaisirs de la jeunesse et une ardeur d’autant plus âpre à les savourer encore qu’il les sent plus près de leur fin.
Il a quitté d’Espagne le jour oin la foudre étant tombée sur son château, les paysans des environs ont cru què c’était la statue du commancjieur d’Ulloa qui venait de l’entraîner aux enfers. 11 a jugé piquant de confirmer leur erreur et il a subitement disparu. Le voilà à Paris, sincèrement épris d’une jeune fille, Isabelle, amoureuse elle-même d’un soldat de fortune, Raoul. Pour jjosséder la dernière femme qui ait fait battre son cœur, pour assouvir sa rage d’amour à cette heure où il ne veut pas mourir à la passion, où il réclame encore ces voluptés auxquelles il devra
1. Don Juan, drame fantastique en 1 acte, en prose, par Eliaciin Jourdain (de son vrai nom Séraphin Pélican), 1857.
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bientôt renoncer, il est prêt à tout employer : violence, ruse, mensonge. 11 tuera, après lui avoir prisi sa fiancée, son rival qui fa outragé; rien n’éteindra le dernier leu qui le* dévore, rien, sauf cependant la constatation douloureuse qu’en possédant Isabelle, qui consent à l’épouser pour sauver son amant, il aimera une fois de plus, sans connaître encore la volupté divine d’être aimé. Il renonce donc à ce suprême amour. Cette aventure lui a prouvé que la vie ne peut avoir pour lui de vraie joie, et il s’empoisonne dans une fêle nocturne qu’il donne à des amis. Mais sur le point d’expirer, il découvre, sous le costume masculin d’un page depuis quelque temps à son service, une femme qui l’aime, et a usé de ce subterfuge pour vivre à ses côtés. Il meurt connaissant enlin, quand il n’est plus temps, la félicité qu’il a vainement poursuivie jusqu’alors.
Condamné par les moralistes, par les poètes et par les auteurs dramatiques, Don Juan devait l’être aussi par la Faculté! Un honnête docteur en médecine, Ernest Uutouquet, auteur d’ouvrages sur la condition des classes pauvres à la campagne et les enfants trouvés, apôtre de la moralisation des fdles-mères, ne s’est pas contenté, dans sa lutte généreuse contre les dangers qui entourent la femme, d’arguments sociaux et moraux : il a demandé des armes à la poésie elle* môme. 11 a représenté, dans un vertueux petit poème, les conséquences funestes de l’amour donjuanesque h Faust et Don Juan lui apparaissent comme les deux