Ernest Dutouquet, Une aventure de Don Juan, Paris, Denlu
maîtres de la destinée humaine, maîtres également dangereux; Tun, corrupteur de l’esprit, conduisant au scepticisme et à la négation; l’autre, corrupteur de la chair et du cœur.
Un jour à Venise, Don Juan aperçoit une jeune fille du peuple, fiancée à un brave lazzarone, Antonio. La candeur de Stella le séduit, et aidé par Leporello, serviteur complaisant de ses débauches, il enlève la belle, à la faveur d’un déguisement. Mais, dans sa fuite nocturne il rencontre son rival. Un combat sans merci s’engage; suivant l’habitude, l’issue en est favorable au séducteur. Don Juan tue son adversaire, auprès de son amante en pâmoison. Et de cette victoire sanglante le vertueux docteur Dutouquet tire un argument triomphant contre le donjuanisme, contre l’amour auquel il lance finalement cet anathème violent :
Amour, malheur immense, exécrable folie,
Sois maudit mille fois.
Le donjuanisme est encore condamné dans la tragédie du poète danois Hauch i dont le sujet se rattache aux thèmes de Molière et de Mozart, mais dont les idées sont empreintes de la philosophie qui triompha en Allemagne, après le discrédit de l’Hégélianisme. Le Don Juan de llauch semble tout imprégné de cette lassitude, de ce pessimisme qui régnèrent pendant plusieurs années dans les pays germaniques, à la suite des désillusions de 1848. Il a lu Schopenhauer et en a gardé un sombre mépris pour la vie, la conviction
1. Don Juan, tragédie en 5 actes, dans Dramatiske Vœrker, p. 14U-364. Copenhague, 1804.
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qu’elle est mauvaise, même dans ses prétendues joies; que tout en elle est mirage et mensonge. Comme les idéalistes et les romantiques, il a eu d’abord ses espérances et ses rêves : il a cru à l’amour, à la gloire, au bien. Mais il a vu bafouer et avilir ce qu’il concevait de plus pur et de plus noble. 11 s’est aperçu que l’homme déshonore tout ce qu’il entreprend; les plus hautes pensées sont réalisées par des esprits bas, déformées par des esclaves; les sentiments les plus généreux sont dégradés par les passions et par les intérêts. La science ne lui a rien appris sur le mystère des choses; la vertu lui est apparue comme le masque de l’orgueil; l’innocence n’est qu’hypocrisie; quant à la beauté, elle est comme la rose qu’il a maintes fois effeuillée pétales par pétales, jusqu’à ce qu’elle perde sa splendeur. Il ne croit pas davantage à l’au-delà :
« Là-haut, par derrière les étoiles, il n’y a que la mort, des aspirations désabusées et des larmes, comme sur la terre. » Le néant, voilà toute la vérité. Seules, les imaginations enfantines, les rêves des poètes peuvent concevoir le ciel, le devoir, la beauté. Pour lui, il a remplacé ces chimères inconscientes par le spectacle de la comédie humaine. Le seul plaisir que la vie lui donne encore est la vue de la folie d’autrui. Il aime à pénétrer les dessous des sentiments, à en découvrir les mensonges : l’amour déroule devant lui ses bouffonneries, et égaie ainsi l’attente ennuyeuse de la mort.
Là est l’originalité de son inconstance. Elle ne procède pas, comme chez le Don Juan classique, du besoin de changement, de la curiosité ou tout simplement de la corruption; ni, comme chez le romantique, du désir de réaliser un idéal supra-terrestre, mais du mépris de la femme, de sa perfidie, de sa méchanceté. A son ami Fernando, qui lui objecte la sincérité de
certaines passions, il veut prouver que l’amour, en apparence le plus profond, est vacillant et frivole. Et il le lui démontre, en séduisant sa propre fiancée, donna Elvire. Cette séduction est en môme temps un amer plaisir qu’il se donne, pour mieux se prouver à lui-même la vanité de la vertu. Il joue ainsi vis-à-vis de la jeune fille une farce tragique dont il croit s’amuser, mais qui en réalité déchire et durcit davantage son cœur et rend son scepticisme plus douloureux pour lui, plus dangereux pour les autres. Dans sa prétention à n’être jamais dupe, dans sa manie à ne voir partout que duplicité et fourberie, il devient lui-mème fourbe et mauvais. Par mépris pour ses semblables, il aboutit à une affectation de cynisme et de cruauté qui le conduit aux actes les plus odieux.
Cette conséquence de ses théories est logique : il s’est si bien refusé à voir chez le& hommes le bien et le vrai, que ces mots sont devenus pour lui vides de sens, que toute idée morale est bouleversée dans son âme; il fait systématiquement le mal faute d’y croire. Pour justifier l’enlèvement d’Elvire, il montre à Leporello l’hypocrisie du mariage. Quand le duc d’Arcos, père de la jeune fille, vient lui demander raison, il s’amuse ironiquement à lui prouver qu’un acte naturel n’est point déshonorant, qu’au reste, il n’y a guère de différence physique ni morale entre une fille et une femme, et qu’à tout bien considérer, Elvire n’a rien perdu à perdre sa virginité. S’il tue ensuite le duc, ce n’est point seulement, comme l’ancien Don Juan, en se défendant, et presque malgré lui : il profite de la faiblesse de son adversaire et le vise droit au cœur. Il courtise ensuite sa veuve, et pour la posséder, jure sur le cadavre même du mort — un serment n’étant qu’ « un faux jeu » — qu’il n’est pas le meurtrier. Entre temps, il séduit simultanément deux autres
jeunes filles, se déguise en moine pour pénétrer auprès de l’une d’elles et l’enlever à son fiancé, accumulant ainsi mensonges sur mensonges, crimes sur crimes.
Le désarroi moral où l’a conduit son scepticisme est aggravé par la constatation que la liberté n’existe pas. 11 est frappé de voir, par l’exemple même de sa vie, car c’est un philosophe qui ne cesse de raisonner et d’analyser ses sentiments et ses actes, que les moindres causes ont souvent de grands effets, q4.i’une nécessité inéluctable pèse sur l’homme et supprime sa responsabilité. La seule loi qui lui semble régir le monde est celle de la fatalité. Là est l’unique vérité ; en dehors tout' est vain.
Cependant, son cœur proteste malgré lui contre cette conclusion de sa raison. Il a beau, comme le Don Juan de Molière, expliquer par un trouble de ses sens, par un effet de son imagination, la vision de la statue s’animant et parlant, il est déconcerté et ému. En vain, il croit avoir éclairé toute chose à la lumière de son scepticisme; en vain, il croit s’être démontré le vide du ciel, comme celui de la terre; il se demande avec inquiétude si « quelque chose de très grand ne se cacherait pas derrière la tombe », et il a beau, pour ne pas s’avouer à lui-même sa défaite, conclure « qu’il y a certainement dans l’âme un coin d’où l’ombre ne se retire jamais », il meurt atteint non pas seulement dans sa chair, mais aussi dans son esprit et dans son cœur.
Le symbolisme de cette œuvre ne manque pas de grandeur. Le donjuanisme appai*aît comme un péril social, résultant de l’absence de toute foi religieuse et morale, comme une source de misères aussi pour ses adei)tes, à qui il ne peut procurer le bonheur fondé sur l’amour, sur la croyance au bien, à la vérité, à la
justice. L’ancienne conception est ainsi modifiée : le Don Juan de Hauch n’est plus le héros traditionnel de ramoLir. 11 n’a pas l’instinct inné, l’àme ni les sens du véritable amoureux. C’est par misanthropie et par pessimisme; c’est par une conséquence logique de son système, du doute universel où il a abouti qu’il séduit et trahit, comme il tue et se parjure. Son donjuanisme n’est, au fond, que du scepticisme. Il n’est donc pas un vrai Don Juan, Une fois de plus, les idées philosophiques du milieu ont fait sortir de lui-même le type éternel et l’ont presque dénaturé. Mais c’est son rôle; c’est la condition même de sa vie de changer et d’évoluer.