‹ La légende de Don JuanChapitre 21 sur 58 · Alfred Friedmann, Don Juans letztes Abenteuevy · texte numérisé non relu

Alfred Friedmann, Don Juans letztes Abenteuevy

une cause de désordre et de deuil pour la famille; mais par une nécessité logique, 'par une sorte de justice immanente, il trouveen lui-mème son proprechàtiment.

Don Juan vieilli, moralement et physiquement épuisé par son existence aventureuse, comprend enfin que le bonheur serait clans l’amour d’une seule femme, scellé par le mariage et par la présence d’un enfant. La douceur du foyer, les joies pures de la famille lui sont encore inconnues. Mais où trouver la femme qui les lui donnera? Il en est une qui vit dans son souvenir : il a jadis échangé avec elle un regard aux courses de Madrid. Précisément, les portes de la cathédrale de Séville, devant laquelle il semble mélancoliquement attendre sa destinée, s’ouvrent et laissent s’écouler le Ilot des fidèles : une femme paraît, tenant dans ses bras un enfant. Don Juan, ébloui à sa vue, ému aussi parle son des cloches, qui lui rappelle, comme à Faust, la foi de ses jeunes années, tombe à, genoux, comme si la Madone elle-même et l’Enfant Jésus lui étaient apparus. Mais la vision enchanteresse lui adresse la parole : la femme qu’il a devant lui est celle dont le regard a jadis croisé le sien; elle s’appelle Inès et elle est mariée avec son propre frère. Don Ponce Tenorio. Malgré cette révélation. Don Juan, victime une fois de plus du fatal destin qui l’entraîne au péché et au crime, cherche à séduire sa belle-sœur. Celle-ci l’aime d’ailleurs et céderait à sa coupable passion, si sa maternité n’était la sauvegarde de sa foi conjugale. Don Juan, aveuglé, supprime l’enfant qui le sépare de la mère; mais ce crime éloigne davantage de lui l’infortunée Inès. Furieux, il tente de la llétrir aux yeux de son époux à qui il persuade qu’elle le trompe avec le page Paolo. Puis, dégoûté de son infamie, il avoue son mensonge. Don Ponce veut le tuer; mais Inès épuisée, mourante, sépare les deux frères et pardonne à Don Juan.

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Dans son Don Juan Tenorio i, inspiré dn Don Juan de Mozart, interprété par Holîmann, M. Julius Hart a condensé le personnage classique, libertin, athée, blasphémateur; le héros romantique, dédaigneux de la réalité, épris d’idéal; et riiomme moderne, impatient de vivre sa vie, ne reculant même' pas devant le crime pour satisfaire ses désirs et développer son moi.

Beau cavalier, danseur élégant, charmeur irrésistible, il est aimé de toutes les femmes; c’est le bourreau des cœurs (Ilerzensschelm), dont les baisers affolent les sens et les âmes. Mais la facilité meme de ses conquêtes l’a dégoûté des amours terrestres. Longtemps, il a cherché à renouveler le plaisir par battrait de quelque séduction nouvelle, d’une curiosité qui piquât sa sensibilité ; chez l’une, c’est un coup d’œil; chez l’autre, un joli pied; chez celle-ci, un nez coquettement retroussé; chez celle-là, une plume originalement plantée sur son chapeau, qui ont un moment arrêté son caprice. Mais, dès qu’il a une fois respiré une Heur inconnue, le parfum en paraît fade à ses sens émoussés. Blasé, écœuré de la banalité des choses, il trouve la vie plate, plaint la misère de Thomme, qui dans son orgueil, se croit Dieu, et qui est moins que lever dans la poussière. 11 souhaiterait un amour dont la fraîcheur le ranimât, un amour qui remplît le vide de son cœur et apaisât le désir éternel qui le ronge.

Cet amour céleste, une jeune Allé, donna Anna d’Ulloa, vient enfin le lui offrir. Elle-même a été frappée à sa vue par « le coup de foudre »; elle est pénétrée, brûlée tout entière par la passion qui subitement l’a saisie.

1. Julius Jlart, Don Juan Tenorio. Eiiie Tragédie in 4 Aùfzügen. llostock, 1881*

Aucun obstacle ne l’empêchera d’être à son amant. Déjà fiancée à Octavio, elle supplie son père de rompre ce mariage abhorré. Le commandeur est inflexible. « A Don Juan, s’écrie-t-elle alors, je serai fidèle jusqu’à la mort, quand même il serait l’enfer, quand même il serait le péché. » Et le jour même de ses noces, elle se dispose à fuir avec Don Juan, quand le commandeur se dresse devant eux, l’épée à la main. 11 est mortellement frappé par le ravisseur et expire en adjurant sa fille de rester fidèle à Octavio.

En vain, la malheureuse cherche à vaincre son cœur, à obéir à la dernière volonté de son père; en vain, elle s’abîme dans la prière et repousse Don Juan qui la presse, qui lui crie ; « Tu es éternellement à moi ; tu m’es donnée par le péché même. L’amour est plus fort que tout. Qu’importent les défenses de la tombe? Qui veut voyager dans les jardins de la vie, ne doit pas craindre la nuit sombre du trépas. Là où la vie brille, un pauvre mort n’a jamais osé se montrer. Nous l’épouvanterions avec nos rires et nos baisers. » Cet amour de la vie, ce besoin d’obéir à son cœur, à ses instincts, de satisfaire son bonheur contre les obstacles de la religion, du devoir, des lois sociales, pénètrent si bien Anna qu’elle accepte de Don Juan un poison qui doit les délivrer d’Octavio. L’infortuné boit la coupe préparée par sa fiancée, et meurt.

Débarrassé de ce rival. Don Juan exprime à Leporello, qui, épouvanté de son meurtre, l’adjure de se repentir et de prier, son mépris pour le ciel et pour les préjugés des faibles. L’homme fort ne vit que pour réaliser son être. 11 est à lui-même sa propre loi, son moi et son Dieu. L’éternité est une duperie; la vie seule est vraie; et vivre c’est verser dans la coupe les Ilots bouillonnants du vin, dispensateur de la pensée, de la joie. Mais sur ces mots paraît Anna, habillée en

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fiancée fantastique : elle est folle et meurt en lançant à son amant ce sinistre adieu : « Bonne nuit, mon cher, ...viens en enfer avec moi. »

Devant le cadavre de l’aimée. Don Juan faiblit un moment; il tenait enfin son rêve; il tenait l’absolu cherché, le « tout désiré » ; et maintenant, autour de v lui, ce ne sont que débris. Son désir restera inassouvi.

Il se retourne alors contre le ciel; il lui clame sa haine, son mépris; il le brave; il est le fils de l’enfer; le sang de Prométhée coule dans ses veines. Que Dieu lance ses foudres; il les attend debout, le verre à la main. Mais ses bravades impies cèdent devant le spectacle de la morte. Il implore à son tour la paix du tombeau. Il s’agenouille et demande grâce. Une lumière infernale jaillit, un coup de tonnerre retentit, et le misérable est englouti, tandis qu’il jette un dernier adieu à la vie. Ainsi donc, à l’inverse de la conception romantique qui le fait sauver par une femme, non seulement M. Julius Hart châtie Don Juan, mais encore il perd et damne éternellement avec lui l’amante qui lui a sacrifié son père et son fiancé.

Non moins terribles apparaissent les conséquences et le châtiment du donjuanisme dans un drame mi-réel, mi-fantastique, où se combinent, non sans incohérence, les souvenirs des principales pièces espagnoles, françaises et germaniques, les inlluences classiques, romantiques et naturalistes h Imaginant une conception qui a été quelques années plus tard reprise en France par M. Lavedan, M. PaulHeysea uni et peint en Don Juan deux hommes et deux sentiments : le séducteur et le

1. Paul Ileyse. Don Jiians Ende (la Fin de Don Juan) Traherspiel in 5 Akten in T. XIII der drainatische Dichlhngen. Berlin, 1883.

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père; le libertinage et l’amour paternel. Le mélange de ces éléments, leur conllit, le drame qui en résulte sont des inventions originales d’où naissent quelques situations émouvantes.

Don Juan, déjà sur le retour, mais trop vert encore, et surtout trop corrompu pour renoncer au plaisir, souffre inconsciemment de l’existence légèp et même criminelle qu’il a menée. 11 a beau cacher ses regrets sous des dehors affectés de scepticisme et d’ironie; il a beau railler la religion, la vertu, la fidélité, les préjugés bourgeois, on le sent vaguement tourmenté, à la fois par un désir d’absolu qu’il n’a pu satisfaire, et par le beso-in de fixer son cœur, de rencontrer un amour durable et profond. Cet amour, il croit l’éprouver l)Our la première fois, à la vue d’une jeune fille, aperçue dans une procession de la Vierge; mais Ghita est déjà aimée par un jeune médecin, Gianetto, qu’elle aime aussi et qui sauve un jour Don Juan, attaqué près de Naples par des brigands. En apprenant qu’il est le rival de son sauveur. Don Juan, bien loin de renoncer à son amour, s’efforce par des théories ironiques sur la platitude du mariage et par des railleries à l’adresse de la vertu féminine, de détourner le jeune homme de son amante. Mais il découvre que Gianetto, qui se croit né d’une servante, est le fils qu’il a eu jadis d’une religieuse. Celle-ci qu’il avait arrachée à son couvent, et qui est morte depuis, de honte et de douleur, était la sœur de la mère de Ghita.

Un sentiment nouveau, fait de tendresse, de violence et de jalousie entre dès lors dans l’âme de Don Juan. Il faut à tout prix qu’il empêche le mariage de son fils. L’amour paternel dont il se sent pénétré et qui règne désormais en maître dans ce cœur altier, absolu, incapable de supporter le partage, s’unit aux tragiques souvenirs du passé, pour rendre cette union impossible.

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Une lutte s’engage entre le père et le fils. Dans ce conflit, Don Juan est poussé par un double sentiment ; la jalousie du père et la passion mal dissimulée de l’amant, sans qu’il paraisse d’ailleurs s’avouer à luimème auquel de ces deux mobiles il obéit vraiment.

Quoiqu’il en soit, il agit comme un être démoniaque, qui veut asservir les volontés, qui n’admet pas la résistance de Gianetto et de Gbita, et qui, ne pouvant, ni par ses menaces, ni par ses insinuations, séparer les deux jeunes gens, leur tend, pour arriver à ses fins un piège abominable. 11 se cache une nuit dans la chambre de la jeune fille, puis se montre à ses côtés? de façon à être vu par son fils et à lui inspirer un affreux soupçon, que les protestations indignées de la malheureuse n’arriveront pas à dissiper. Se voyant déshonorée, méprisée par son fiancé, Ghita désespérée se noie, et Gianetto se frappe sur son cadavre. Quant à Don Juan, il découvre trop tard sa faute. Alors il devient un autre homme : il s’humilie, se repent, implore le pardon de son fils mourant, pour lequel il se sent désormais tout amour. C’est maintenant le père, et le père seul qui parle en lui. Mais, châtiment affreux, il est puni par son propre fils et dans cet amour même dont il est pénétré. Gianetto le maudit et le menace de son poignard. Affolé de douleur. Don Juan court s’engouffrer dans le cratère du Vésuve.

Ce drame, complexe et trop souvent fantaisiste, contient cependant des éléments psychologiques et moraux d’un grand intérêt. Le contraste de la corruption de Don Juan avec la pureté de Gianetto et de Ghita; l’évolution du héros sous l’influence de l’amour paternel, l’idée aussi de mettre en lutte dans le même cœur deux passions également violentes, d’opposer le père à l’amant, toutes ces inventions ne manquent pas de valeur dramatique. Elles sont malheureusement

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noyées sous un fatras d’incidents confus où l’on retrouve des souvenirs divers et quelque peu incohérents : la disparition de Don Juan dans le Vésuve se trouve déjà dans la pièce de Braunthal; l’aventure de la religieuse arrachée à son couvent est une réminiscenee soit du Festin de pierre de Molière, soit de la légende de Don Juan de Marafia. De même, une tentative de séduction exercée par Don Juan sur la fiancée d’un hôtelier, les compliments que le trompeur adresse à la jeune paysanne sont empruntés à Molière. Certaines théories de Don Juan sur la reconnaissance que lui conservent les femmes qu’il a aimées, sur le bonheur qu’il leur a donné, qui compense pour elles le chagrin de l’avoir perdu, rappellent des déclarations analogues du Don Juan de Lenau. Un développement sur les inconvénients de la paternité, sur les dangers que la présence de l’enfant fait courir à l’amour de ses parents, a l’air inspiré du Don Juan de Koloméa de Sacher-Masoch. Peutêtre aussi l’idée de donner à Don Juan un fils estelle tirée de la Vieillesse de Don Juan de Jules Viard. D’une façon plus générale enfin, les sentiments de Don Juan pour son fils semblent de vagues et lointaines réminiscences du Fils naturel et du Père prodigue d’Alex. Dumas fils.

Le drame de M. von Hornstein, le Châtiment infernal de Don Juan *, est avec celui de M. Ileyse un des plus significatifs du caractère disparate qu’a pris ou conservé la légende en Allemagne, au cours de ces dernières années. Alors qu’en France le thème surnaturel a disparu, et que Don Juan est définitivement entré

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